CHAPITRE Yîïï
Du diable si c'est un puritain, ou autre chose iu'uïi homme qui se conforme aux temps et aux circonstances.
Shakspe\re. La Douzième Nuit.
'était à l'approche du soir 5 Henry Morton aperçut une vieille femme qui, enveloppée de son plaid de tartan^ s'avançait vers la maison de Milnwood avec un garçon vigoureux, à l'air stupide et niais, vêtu de gros drap gris, sur lequel elle s'appuyait. La vieille Mause fit la révérence; mais ce fut Guddy qui porta la parole. Il avait préalablement stipulé qu'il en agirait à sa guise ; car, tout en reconnaissant son infériorité d'esprit , et quoiqu'il se soumît généralement aux inspirations de sa mère , il Favait fait convenir que sa petite dose de bon sens les mènerait plus loin dans les choses de ce monde que toute l'éloquence de la vieille, qui parlait comme un ministre. Il entra donc en matière en ces termes :
— Voici un beau temps pour les seigles, monsieur Henry ; le parc de l'ouest donnera une bonne récolte cette année.
— Je l'espère , Guddy. Mais qu'est-ce qui vous conduit si tard ici avec votre mère, car je crois que c'est votre mère qui est avec vous?
— Oui , monsieur Henry. Ce qui l'amène, c'est ce qui fait trotter les vieilles femmes, la nécessité. Nous cherchons du service.
— Du service, Cuddy, à cette époque de l'année! et par quel hasard?
Mause ne put se contenir plus longtemps, et, fière de souffrir pour la bonne cause, elle dit avec un air d'humilité et de componction : — Il a plu au Seigneur, monsieur Morton , de nous envoyer une tribuiation.
— Les femmes ont le diable au [corps , dit tout bas Cuddy à sa mère; est-ce que vous voulez nous faire fermer toutes les portes à trente milles à la ronde? — Ma mère est vieille, Monsieur, reprit il en s'adressant à Henry ; elle s'est oubliée un moment en parlant à Milady, qui n'aime pas à être contrariée ; et personne n'aime à l'être, quand il peut l'empêcher, surtout par ses gens ; M. Harrison l'inten-
dant et M. Gudyil le sommelier ne sont pas bien disposés pour nous; il ne fait pas bon d'être à Rome et de se quereller avec le pape ; nous sommes donc partis de peur de pis, et voici un petit billet que j'ai à vous remettre de la part de quelqu'un de votre connaissance , qui vous en dira davantage.
Morton prit la lettre, et y lut ces mots en rougissant de joie et de surprise : — cr Si vous pouvez être utile à ces pauvres gens, vous obligerez E. B. » — Et en quoi puis-je vous servir, Cuddy? que désirez-vous? dit-il après s'être remis de son émotion.
— De l'ouvrage et du pain, monsieur Henry, car j'ai bon appétit, et ma mère aussi, quoiqu'elle soit vieille. Je sais que votre oncle a besoin d'un laboureur; s'il veut me prendre à son service, j'ai de bons bras, je ne demande que la table et le couvert pour deux; quant à mes gages, le laird les fixera comme il voudra,
Morton bocha la tête. — La table et le logis, Cuddy, je crois pouvoir vous en répondre; quant aux gages, c'est un autre chapitre.
— J'en cours la chance, monsieur Henry, plutôt que d'aller à Hamilton ou plus loin.
— Eh bien , entrez dans la cuisine, et je vais voir ce que je pourrai faire pour vous.
La négociation était fort embarrassante. Il fallait commencer par gagner la femme de charge, qui fit d'abord mille objections, suivant sa coutume, pour avoir le plaisir de se faire prier. Mais quand elle eut cédé, il fut bien moins difficile de décider M. Milnwood à prendre un domestique qui se contenterait des gages qu'il voudrait bien lui donner. On désigna une masure voisine pour servir d'habitation à Cuddy et à sa mère , et on leur annonça qu'ils seraient nourris de la cuisine commune en attendant qu'ils eussent complété leur établissement. Quant à Morton, il employa une bonne partie du peu d'argent qu'il possédait à faire à Cuddy le cadeau connu en Ecosse sous le nom (Maries \ ce qui prouva à ce dernier tout le cas qu'il faisait de la lettre de recommandation qu'il lui avait remise.
— Nous voilà donc encore une fois établis, dit alors Cuddy à sa mère, et j'espère que vous ne nous ferez de querelle avec personne, puisque nous sommes chez des gens de votre croyance.
— De ma croyance! mon fils; malheur à votre aveuglement et au
#. C'est sans doute une corruption de notre mot arrhes.
leur ! 0 Cuddy ! ils sont dans la cour des Gentils, et ils n'iront jamais plus loin, j'en ai bien peur. Ils ne valent guère mieux que les préîatistes. N'ont-ils pas pour ministre cet aveugle mondain, Peter Poundtext, jadis saint prédicateur de l'Évangile, et qui aujourd'hui, devenu pasteur apostat, par l'attrait d'un vil salaire, a déserté le viai sentier pour s'égarer en réclamant la tolérance? 0 mon fils! si vous aviez profité des doctrines évangéliques que vous entendîtes dans le vallon de Esngonnar, de la bouche de Richard Rumbleberry, ce jeune martyr qui a souffert pour la foi à Grassmarket { avant la Chandeleur dernière ! Ne vous disait-il pas que Yérastianisme valait aussi peu que le prélatisme, et la tolérance que Yérastianisme?
— Â-t-on jamais entendu pareille chose ? s'écria Cuddy hors de lui. Vous avez donc juré de nous faire encore chasser. Eh bien, ma mère , je n'ai plus qu'un mot à vous dire : si vous tenez encore un pareil jargon, devant quelqu'un s'entend, parce que quand nous sommes seuls cela m'est égal, il ne fait que m'endormir ; mais si vous recommencez devant le monde, je me fais soldat, et je deviens sergent ou capitaine un jour, vous laissant aller à tous les diables avec Rumbleberry. Qu'ai-je gagné à sa prédication? Sans les remèdes de lady Marguerite, je serais encore malade d'un rhumatisme que j'attrapai en l'écoutant quatre heures de suite dans les marécages. Si Milady avait su d'où me venait le mal, elle n'eût pas été si empressée de me guérir.
Mause gémit sur la dureté de cœur et l'impénitence de son fils Cuddy ; mais elle n'osa pas continuer la discussion. Elle se rappelait le caractère de feu son mari, dont Cuddy était le portrait vivant, docile en général et rempli de déférence pour l'intelligence supérieure de sa femme, mais qui, lorsqu'on le poussait à bout, manifestait une obstination indomptable. Craignant donc qu'il n'exécutât sa menace, elle résolut de mettre un frein à sa langue ; elle souffrit même que Poundtext fût loué en sa présence, et n'exprima son opposition que par de profonds soupirs , qui pouvaient passer pour le souvenir des émotions qu'avaient produites en elle les passages pathétiques des homélies du pasteur. Aurait-elle longtemps imposé silence à ses véritables sentiments? il serait difficile de le dire. Un incident imprévu vint la délivrer de cette gêne.