I. Le soldat, l'Habii-Rouge
— Allons ! dit Guddy en s'arrachant les cheveux, la voilà qui a une jambe par-dessus la barrière : l'arrête qui pourra ! je la vois en chemin pour la Tolbooth', en croupe derrière un dragon, et moi attaché, les mains liées, à la queue d'un de leurs chevaux ! La voilà qui a ramassé son sermon, elle va le débiter ; nous sommes perdus, bêtes et gens.
— Et voilà donc où vous voulez en venir? s'écria Mause le visage enflammé de colère, en étendant vers Bothwell sa main ridée, car la seule mention du serment du test l'avait mise hors d'elle-même, en dépit de toute sa prudence et des avis de son fils. — Venez-vous donc ici avec vos serments du test, qui sont la mort des âmes, la séduction des saints, la confusion des consciences? Ce sont là vos pièges, vos filets, vos trappes. — Mais, certes, c'est en vain qu'on tend un filet en vue de l'oiseau.
— Oh ! oh ! bonne dame, dit le soldat, voilà un miracle de whig! la vieille a retrouvé ses oreilles en même temps que sa langue , et je crois qu'elle veut nous rendre sourds à force de crier! Taisez-vous, vieille idiote , et songez à qui vous parlez.
— A qui je parle! Ce royaume d'affliction ne vous connaît que trop bien, pervers adhérents du prélaîisme, soutiens d'une cause coupable, oiseaux de proie et fardeau de la terre. Je parle au soutien de la mauvaise cause , à l'oiseau de proie qui se nourrit de nos cadavres , au séducteur du faible, au meurtrier des saints.
— Sur mon âme , dit Bothwell aussi étonné que le serait un chien de chasse qui verrait une perdrix lui sauter aux yeux pour défendre sa couvée, de ma vie je n'ai rien entendu de si beau ! Nous en donnerez-vous encore ?
— Oui , encore , cria Mause après s'être éclairci la voix par une petite toux préparatoire : — vous êtes des Philistins , des Édomites ; vous êtes des léopards et des renards , — des loups nocturnes qui rongent l'os jusqu'à la moelle , — des chiens perfides faisant la guerre auxélus, — des taureaux furieux de Bazan, — des serpents venimeux, alliés par le nom et le caractère au grand dragon rouge. — Apocalypse , chapitre xn, versets 3 et 4.
Ici la vieille s'arrêta, épuisée par le manque d'haleine, plutôt que faute de matières.
« . Principale prison d'Edimbourg.
— Au diable la vieille sorcière ! il faut lui mettre un bâillon , et remmener au quartier général, dit un des dragons.
— Honte à vous, André ! reprit le brigadier ; souvenez-vous que la bonne dame appartient au beau sexe, et ne fait qu'user des privilèges de sa langue. — Écoutez-moi , brave femme, songez bien que tous les taureaux de Bazan et tous les dragons rouges ne seraient pas aussi polis que moi , et ne se contenteraient pas de vous confier à la garde du constable ou de vous faire faire un plongeon dans un baquet. — Mais il faut que j'emmène ce jeune homme (montrant Henry) au quartier général. Mon commandant ne me pardonnerait pas de le laisser dans une maison où se trouve tant de fanatisme et de trahison.
— Là ! voyez ce que vous avez fait ! dit tout bas Guddy à sa mère : grâce à votre bavardage , voilà les Philistins , comme vous les appelez , qui vont emmener M. Henry.
— Taisez-vous , lâche que vous êtes ! si vous et tous ces autres gloutons qui sont là comme des vaches gonflées de luzerne, vous aviez dans les bras autant de courage que j'en ai dans la langue, on n'emmènerait jamais en captivité ce précieux jeune homme !
Pendant ce dialogue, les soldats s'étaient emparés de leur prisonnier et lui liaient les mains. Milnwood rentra en ce moment, et, effrayé de ces préparatifs, il offrit, avec un gémissement mal étouffé, une bourse à Bothwell. Le brigadier la reçut d'un air d'indifférence, la soupesa , la fit sauter en l'air, la rattrapa, et remuant la tête : — Il y a dans ce nid d'anges jaunes de quoi passer maintes joyeuses nuits, dit-il ; mais du diable si je me compromets pour cela ! Cette vieille femme a parlé trop haut , et devant trop de témoins : je ne puis plus me dispenser d'emmener votre neveu au quartier général ; ainsi, en conscience, je ne dois garder de votre argent que ce qui m'est dû à titre de civilité.
Bothwell ouvrit la bourse , distribua une pièce d'or à chacun de ses hommes , en mit trois dans sa poche. — Maintenant , ajouta- 1— il , je vous donne ma parole d'honneur que votre neveu , le capitaine Perroquet, sera civilement traité pendant la route. Ce doit être une satisfaction pour vous. Quant au reste de l'argent, je vous le rends. (Milnwood tendit promptement la main.) — Seulement, poursuivit le soldat tout en jouant avec la bourse ? je dois vous rappeler que chaque maître de maison est responsable de la loyauté de ceux qui l'habitent, et mes camarades ne sont pas obligés de garder le Silence
sur le sermon que vient de prononcer cette vieille puritaine en plaid de tartan ; il pourrait donc se faire que le conseil privé prononçât contre vous une forte amende.
— Mod bon brigadier ! digne capitaine ! s'écria l'avare épouvanté, \ ma connaissance, personne dans ma maison ne voudrait vous offenser.
— Eh bien, vous allez l'entendre elle-même donner son témoignage , comme elle l'appelle. — Retirez- vous , jeune homme, dit-il à Cuddy qui se plaçait devant Mause, et laissez parler votre mère; elle a sûrement eu le temps de recharger ses armes depuis son premier feu...
— Seigneur mon Dieu ! noble monsieur, dit Cuddy, qu'est-ce que la langue d'une vieille femme, pour faire tant de bruit de ce qu'elle peut dire? Mon père ni moi n'y avons jamais fait attention.
— Paix ! mon garçon ; prenez garde de gâter votre affaire. Vous m'avez l'air plus malin que vous ne voulez le paraître. — Allons, bonne dame , montrez que vous savez rendre un brillant témoignage. Vous voyez que voire maître en doute.
Mause n'avait pas besoin d'être stimulée pour se donner carrière . — Malheur, s'écria- t-elle, malheur aux complaisants et aux égoïstes charnels qui souillent et perdent leur conscience en consentant aux vexations de l'impie, et en donnant le Mammon de l'iniquité aux fils de Bélial, pour faire leur paix avec eux. C'est une complaisance coupable, une lâche alliance avec l'ennemi; c'est le péché que commit Menaham à la vue du Seigneur, qnand il donna mille talents au roi d'Assyrie pour que sa main le secourût, deuxième livre des Rois, xve chapitre , verset 49 ; c'est le crime d'Abab , quand il envoya de l'or à Tégîath-Phalazar, voyez le même livre des Rois, verset 8; et si Ëzéchias lui-même fut regardé comme apostat pour s'être soumis au tribut de Sennachérib, même livre, chapitre xvm, versets 14 et 15, quel nom méritent les hommes de la génération actuelle , qui paient les impôts et tes amendes à d'avides publicains, qui se laissent extorquer par des prêtres mercenaires (dogues muets qui ne font que dormir la nuit et le jour) , et qui offrent des présents à nos oppresseurs? ils sont comme ceux qui jouent aux dés avec eux, qui préparent une table pour leurs soldats et leur offrent à boire.
— Voilà une belle doctrine pour vous, monsieur Morton! s'écria Bothwell; reste à savoir si elle sera du goût du conseil privé. Je crois
que nous pourrons en retenir la plus grande partie dans notre mémoire sans avoir besoin de la plume et des tablettes comme ces fanatiques en portent à vos conventicules. — Vous l'avez entendu, André , elle blâme ceux qui paient les impôts au roi.
— Oui, pardieu! et elle a juré que c'était péché que d'offrir un pot de bière à un soldat ou de l'inviter à se mettre à table.
— Vous avez entendu, c'est votre affaire, dit Bothwell à Milnwood en lui présentant d'un air d'indifférence la bourse un peu désenfïée.
Le vieillard, qui semblait accablé sous le poids du malheur, tendit une seconde fois la main pour la reprendre > mais mistress Wilson lui dit bas à l'oreille : — Êtes-vous fou ? priez-le de la garder. Croyezvous qu'il ait dessein de vous la rendre? Ayez au moins Pair de la donner.
— Impossible, Alison , impossible ! répondit l'avare dans l'amertume de son cœur, je ne puis dire à ces coquins que je leur donne un argent que j'ai compté tant de fois.
— Il faut donc que je le leur dise, moi , pour éviter de plus grands malheurs. — Monsieur, dit-elle à Bothwell, mon maître me charge de vous dire qu'il lui est impossible de reprendre un argent qui se trouve en si bonnes mains. 11 vous prie de le garder, et de traiter son neveu le mieux possible, d'adresser au conseil privé un rapport favorable sur notre compte, et de ne pas faire attention aux sots discours d'une vieille misérable qui n'est ici que depuis hier soir, qui va en être chassée, et qui n'y remettra jamais les pieds.
— Oui, oui, c'est cela. Je savais bien que dès que votre maudite langue aurait prononcé trois mots, nous serions encore obligés de nous remettre en voyage, dit Cuddy à sa mère.
— Paix! mon fils, paix! ne murmurez pas contre nos croix. Remettre le pied ici ! non vraiment : le signe qui doit arrêter l'ange exterminateur n'est pas tracé sur la porte. On y pense au inonde, et non à ce qui n'est pas de ce monde. On y plaint un parent, et l'on ne s'y inquiète pas du sort des milliers d'élus qui sont persécutés ou forcés de se rassembler dans les bois pour entendre la parole, comme un pain mangé en secret, ou emprisonnés, pendus et torturés par ces fils du démon.
— La voilà encore avec son Covenant , mon brigadier, dit un des soldats; n'emmènerons-nous pas cette vieille?
— Taisez-vous , pardieu ! lui répondit Bothwell à voix basse : ne
voyez-vous pas qu'elle est bien où elle est, tant qu'il y aura ici un héritier responsable, et riche en espèces, comme M. Morton de Milnwood , qui a le moyen de payer pour les fautes des autres ? Que la vieille s'en aille élever une autre couvée ; elle est trop coriace pour être bonne à autre chose. — Allons, Messieurs, une dernière santé avant de partir. — A M. Morton de Milnwood, à son hospitalité . au plaisir que nous aurons à le revoir! et cela ne sera pas long s'il garde à son service des fanatiques de cette espèce.
Bothwell ordonna alors à ses soldats de monter à cheval , et s'empara pour son prisonnier du meilleur que put fournir l'écurie de Milnwood; mais en route, exécutant religieusement la promesse qu'il avait faite de le bien traiter, il lui fit délier les mains , et ne prit d'autres précautions que de le placer entre deux de ses cavaliers. Mistress Wilson, les larmes aux yeux, remit à Henry un petit paquet contenant les choses qui lui étaient indispensables , et lui glissa mystérieusement une petite somme d'argent. Cela fait , la troupe partit gaiement et laissa la maison dans un trouble extrême.
Accablé de l'aventure de son neveu , et désespéré d'avoir donné en pure perte vingt livres sterling, le laird se jeta dans son grand fauteuil, et ne fit que répéter pendant toute la soirée : — Ruiné de tous côtés , corps et biens ! corps et biens ! — Quant à mistress Wilson, elle soulagea son chagrin par le torrent d'invectives qu'elle fit tomber sur Mause et sur Cuddy en les mettant à la porte :
— Malheur à ta vieille peau , femme , finit-elle par dire : grâce à vous, voilà le plus beau jeune homme de la contrée qu'on emmène en prison !
— Ah ! riposta la vieille puritaine, on voit bien que vous êtes encore dans les liens du péché, puisque vous vous plaignez de voir celui qui vous est cher souffrir pour la cause de celui qui vous a tout donné. J'ai fait pour M. Henry ce que je ferais pour mon propre fils; et si Cuddy était digne de rendre témoignage à Grassmarket...
- Cela viendra , selon toute apparence , interrompit Alison , à moins que vous ne changiez , lui et vous ;
— Non ! les Doegs et les Zyphites m'offriraient en vain le pardon pour me séduire, point de lâches complaisances! je persévérerais à porter témoignage contre le papisme, l'épiscopat, Pantinomianisme, Pérastianisme, le relapsarianisme et tous les pièges du siècle; je crierais comme une femme en mal d'enfant contre la fatale tolérance ,
qui a été une pierre d'achoppement pour les docteurs eux-mêmes; j'élèverais la voix comme un prédicateur éloquent.
■ — Allons, allons, ma mère, dit Cuddy en l'entraînant, n'ennuyez pas plus longtemps la bonne dame avec votre témoignage : vous avez prêché pour six jours. Vous nous avez d'abord prêches vous et moi hors de notre première demeure et de notre jardin, puis de cette nouvelle ville de refuge où nous mettions à peine le pied; vous avez prêché M. Henry en prison ; vous avez prêché vingt livres hors de la poche du laird, qui ne les a pas lâchées de trop bon cœur. Attendez encore quelque temps avant de me prêcher à une potence. Allons, venez. Cette maison a eu assez de votre témoignage pour ne l'oublier de si tôt.
Ce disant, il entraîna Mause, qui le suivit en murmurant entre ses dents, témoignage, Covenant, impies, tolérance, et tous deux se mirent en marche sans savoir où ils trouveraient un nouvel asile.
— La vieille folle ! s'écria la gouvernante en les voyant partir ; venir porter le désordre et le malheur dans une maison si paisible 1 Si, par ma place, je n'étais une dame de qualité, ou peu s'en faut, je lui aurais appuyé les dix doigts de mes mains sur ses vieilles côtes.