‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 67 sur 93 · CHAPITRE XX11J · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX11J

Aisément obtenu; — maintenant à cheval.

Shakspeare. Henry IV, partie I.

orton s'éveilla au premier rayon de l'aurore, et vit près de lui le fidèle Guddy un porte- manteau dans les mains. — J'ai mis vos affaires en ordre, en attendant votre réveil, monsieur Henry, dit ce dernier. C'est mon devoir, puisque vous voulez bien me prendre à votre service.

— Moi, Cuddy! c'est un rêve que vous avez fait cette nuit.

— Non, Monsieur. Hier lorsque j'étais, les mains liées, sur un cheval, je vous ai dit que si nous redevenions libres, je voulais être votre 'domestique. Vous ne m'avez pas répondu. Si ce n'est pas là consentir, je ne m'y connais pas. Il est bien vrai que vous ne m'avez pas donné d'arrhes, mais vous me les aviez déjà données à Milnwood.

— Eh bien , Cuddy, si vous ne craignez pas de vous associer à ma mauvaise fortune....

— Ne dites pas cela, monsieur Henry, ne dites pas cela. Notre fo: tune prendra une bonne tournure, pourvu que ma mère ne vienne pas à la traverse... J'ai déjà bien commencé la campagne, et je vois que la guerre n'est pas un métier difficile à apprendre.

— Vous avez été à la maraude, Cuddy ! autrement d'où vous viendrait ce porte-manteau ?

— Il n'y a là ni maraude ni autre chose de ce genre. Je l'ai eu trèslégitiniertient par un commerce permis. J'avais vu nos gens déshabiller les dragons morts, et les laisser nus comme l'enfant qin vient de naître. Mais lorsque nos whigs furent occupés à écouter les sermons de Ketlledrummle et de cet autre bavard dont je ne sais pas le nom, je me mis en marche, et j'arrivai dans un endroit qu'on n'avait pas encore visité. Or, devinez qui je trouvai là étendu sur le carreau? notre ancienne connaissance, le brigadier Bothwell.

— Quoi ! cet homme est mort !

— Oh ! bien mort. Ses yeux étaient ouverts, son fron/ baissé ses dents serréeb les unes contre les autres, comme celles d'une trappe à prendre les fouines au printemps. En vérité j'avais presque peur, rien que de le regarder; cependant je pensai à prendre ma revanche avec lui. J'ai donc vidé' ses poches comme il a fait dans sa vie à de plus honnêtes gens que lui ; et voilà votre argent (ou celui de votre oncle, ce qui est la même chose), les mêmes pièces d'or qu'il reçut à Milnwood, le malheureux soir que nous devînmes soldats.

— Je crois, Guddy, que, sachant d'où vient cet argent, nous pouvons nous en servir sans scrupule; mais je veux partager avec vous.

— Un moment, monsieur Henry, un moment ! Cette bague qui était suspendue sur son sein par un ruban noir... Pauvre diable! C'est peut-être quelque souvenir d'amour! Quelque dur que soit le cœur, il est toujours tendre pour une jolie fille... Et voici un livre avec des papiers. J'ai trouvé deux ou trois objets que je garderai pour mon usage, avec une provision de linge qui me servira pour notre campagne.

— Pour un débutant, Cuddy, vous ne commencez pas mal.

— N'est-il pas vrai? répondit Headrigg d'un air content de luimême; je vous avais bien dit que je n'étais pas si bête quand il s'agissait de l'adresse des mains ; et, Dieu merci! j'ai trouvé deux bonnes montures. Un pauvre tisserand, qui a quitté sa navette et sa maison pour venir errer sur les montagnes, avait attrapé deux chevaux de dragons qu'il ne pouvait gouverner; il s'est donc estimé très-heureux de les céder pour un noble d'or : je les aurais eus pour la moitié de cet argent, mais comment changer une pièce de monnaie dans cet eadroit-ci? Vous trouverez donc le noble de moins dans la bourse de Bothwell.

— Vous avez fait une très-bonne acquisition, Cuddy. Mais quel est ce porte-manteau?

— Le porte-manteau? Il appartenait hier à lord Evandale, aujourd'hui il est à vous; je l'ai trouvé derrière ce buisson de genêts là* bas; chaque chien a son jour, vous savez la chanson :

Ma mère, à votre tour, a dit Tam-o'-the-linn.

Et à ce propos je voudrais bien aller voir ce que devient ma mère, si vous n'avez rien à m'ordouner...

— Mais, Cuddy, je ne puis accepter ces objets sans vous récompenser.

— Allons donc , Monsieur, prenez toujours : quant à la recompense, nous en causerons une autre fois. Je me suis pourvu moimême de ce qui me convenait ; qu'aurais-je fait des beaux habits de lord Evandale? Ceux du brigadier Bothwell sont très-bons pour moi»

JNe pouvant décider son serviteur désintéressé à rien accepter pour lui de ces dépouilles de guerre, Morton résolut de profiter de la première occasion pour restituer ce qui appartenait à lord Evandale, s'il vivait encore; en attendant, il n'hésita pas à faire usage du butin de Cuddy pour changer de linge, et à profiter de certains petits articles de peu de valeur que contenait le porte-manteau.

Il jeta ensuite les yeux sur les papiers de Bothwell | il y en avait de plusieurs sortes : le contrôle de ses cavaliers ; la note de ceux qui étaient absents par congé ; une liste de malintentionnés à mettre à l'amende ; les doubles d'un mandat du conseil privé pour arrêter diverses personnes; plusieurs certificats des chefs sous lesquels il avait servi, et qui tous faisaient l'éloge de son courage ; des mémoires de dépenses faites dans des cabarets, etc., etc.; mais la pièce la plus remarquable était son arbre généalogique, dressé avec un grand soin, et accompagné des documents nécessaires pour en démontrer l'authenticité. Il s'y trouvait aussi une liste très-exacte de tous les biens qui avaient été confisqués sur les comtes de Bothwell, avec le nom des courtisans à qui Jacques VI les avait accordés, et de ceux qui en étaient actuellement possesseurs. Bothwell avait écrit au bas : Haud immemor. F. S. G. B *.

A ces documents, qui peignaient le caractère et les sentiments du propriétaire de ces papiers, il s'en joignait d'autres qui le montraient sous un jour bien différent. Dans un secret du portefeuille, que Morton ne découvrit pas sans peine, étaient deux ou trois lettres d'une écriture de femme. La date en remontait à vingt ans; elles ne portaient point d'adresse, et n'étaient signées que par des initiales. Sans avoir le temps de les lire attentivement, Morton s'aperçut qu'elles contenaient les expressions d'un amour fidèle, qui cherche à cahner les soupçons jaloux d'un amant dont le caractère impétueux et impatient était le sujet de tendres plaintes. L'encre en était effacée par le

t Je ne l'oublierai pas. Francis Stuart, comte de Bothwell.

temps, et, malgré le soin avec lequel elles avaient été conservées, elles restaient illisibles dans deux ou trois endroits. Ces mots étaient écrits sur l'enveloppe de celle qui avait le plus souffert : N'importe ! ie les sais par cœur.

Avec ces lettres, Morton trouva une boucle de cheveux enveloppée dans une copie de vers dont le sentiment valait mieux que le style plein de concetti, style qui tenait au goût de l'époque.

Lien chéri de deux amants fidèles Que le trépas, hélas! a désunis; Gage d'amour, à mon cœur tu rappelles Cet heureux jour où tu me fus remis.

Ah! si mon sein , qui t'a servi d'asile, N'altéra pas i'or pur de ta couleur, Mon sein brûlant d'une rage inutile, Avec les flots disputant de fureur, Et qui parfois, dans sa douleur amère, En palpitant ébranlerait la terre...

Si ta couleur conserve son éclat, Malgré les feux de cet ardent climat, De mon Agnès quel eût été l'empire Sur les pensers de ce cœur malheureux!

Si j'avais eu pour astre son sourire, Serais-je donc à la terre odieux, Maudit du ciel, et maudissant la vie?

Que n'ai -je, hélas! conservé mon amie!

Après avoir lu ces vers, Morton ne prit s'empêcher de réfléchir avec compassion au sort de cet homme bizarre et malheureux, qui, dans un état de misère et presque d'abjection, semblait avoir sans cesse devant les yeux le rang auquel sa naissance lui donnait des droits, et qui, plongé dans une grossière licence, se souvenait secrètement, avec quelques remords, du temps de sa jeunesse où il avait conçu une passion vertueuse. — Hé»Ias! se disait-il, que sommes-nous, si nos meilleurs sentiments peuvent ainsi se dégrader, si notre orgueil dégénère en ur mépris hautain de l'opinion, et si les regrets d'une affection malheureuse habitent le même cœur que la débauche, la soif de la vengeance et la rapine ont choisi pour séjour? C'est partout la même chose. Les principes généreux d'un homme se tournent en une froide insensibilité ; la piété d'un autre, en enthousiasme fanatique. Nos résolutions, nos passions, sont comme les vagues de la mer et

sans l'aide de celui qui a créé le cœur humain, nous ne pouvons dire à ces vagues : Vous ri irez pas plus loin.

Pendant que Morton moralisait ainsi, Burley se présenta devant lui. — Déjà debout ! dit celui-ci. C'est bien. C'est une preuve de zèle pour la bonne cause. — Mais quels sont ces papiers?

Morton lui rendit un compte succinct de l'expédition de Cuddy, et lui remit les papiers de Bothwell. Burley examina avec attention tous ceux qui avaient quelque rapport aux affaires publiques; quant aux vers, il les jeta avec mépris, en disant: — Lorsque, grâce à la pro* tection du ciel , je délivrai la terre de cet instrument de persécution, je ne croyais guère qu'un homme qui avait de la bravoure se fût dégradé jusqu'à s'occuper de choses aussi futiles que profanes. Mais je vois que Satan distribue à ses favoris tous les genres de talents, et que la même main à laquelle il donne le pouvoir de massacrer les élus dans cette vallée de perdition , peut aussi pincer du luth ou de la guitare, pour consommer la perte des filles du péché dans les jeux de la vanité.

— Vos idées de devoir excluent donc l'amour des beaux-arts, qu'on regarde en général comme propres à purifier et élever l'âme ? répondit Morton.

— Sous quelque nom que vous déguisiez les plaisirs du monde, ils ne sont pour moi que vanité, ils n'offrent que des pièges. Nous n'avons qu'un but sur la terre, c'est de reconstruire le temple du Seigneur.

— Mon père m'a dit souvent que bien des gens qui s'emparent de l'autorité au nom du ciel l'exercent avec autant de sévérité et montrent autant de répugnance à s'en dessaisir que si l'ambition avait été leur seul mobile. — Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Avez-vous réussi à faire nommer ce nouveau conseil?

— La nomination est faite. Il est composé de six membres; vous en faites partie, et je viens vous chercher pour que vous preniez part à la délibération.

Morton suivit Balfour dans la môme chaumière où il avait été la veille, e. où leurs collègues les attendaient. Les deux principales factions qui divisaient cette armée rassemblée à la hâte étaient convenues, après une longue et tumultueuse discussion, que chacune d'elles nommerait trois membres du conseil. Les caméroniens avaient choisi Burley, Macbriar et Kettledrummlej les modérés, Poundtext, Henry Morton et un petit propriétaire, le laird de Langcale. Les deux partis

se trouvaient complètement balancés par cette représentation dans ie conseil ; mais il paraissait probable que les opinions les pins violentes auraient la prépondérance.

La délibération de ce jour, du moins , fut plus paisible qu'on ne devait s'y attendre d'après celle de la veille. Après avoir examiné leurs ressources actuelles et l'accroissement présumable de leurs forces, les chefs résolurent de conserver leur position, afin de donner aux renforts le temps de les rejoindre; mais de marcher le lendemaih vers Tillietudlem , et de sommer le château de se rendre. En cas de refus , on tenterait l'assaut; et si l'on y échouait, on laisserait devant la place une force suffisante pour la bloquer et la réduire par la famine , tandis que le principal corps d'armée se porterait sur Glascow, pour en chasser lord Ross et Claverhouse.

La première démarche de Henry dans sa nouvelle carrière allait donc être d'attaquer un château appartenant à la mère de celle qui possédait toute son affection, et que défendait le major Bellenden,. pour qui il avait autant d'estime que d'amitié et de reconnaissance. Il sentit tout l'embarras de sa position. Pourtant il se consola en songeant que l'autorité dont il venait d'être investi lui donnerait la facilité d'accorder aux habitants de Tillietudlem une protection à laquelle ils n'auraient pu compter s'il ne s'était pas trouvé dans l'armée presbytérienne. Il se flatta même qu'il pourrait ménager entre le château et les insurgés des conditions de neutralité qui probablement mettraient la famille Bellenden à l'abri des dangers de la guerre civile.

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