‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 69 sur 93 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Courage, mes amis, encore un autre assaut! Shakspeare. Henry V.

ous les renseignements qu'on put se procurer dans la soirée confirmèrent l'opinion que l'armée des insurgés marcherait sur Tillietudlem le lendemain dès la pointe du jour. Pique avait examiné les blessures de lord Evandale ; elles étaient en grand nombre, mais aucune n'était dangereuse. La grande quantité de sang qu'il avait perdue, autant peut-être que le spécifique si vanté de lady Marguerite, avait empêché la fièvre de se déclarer, de sorte que, malgré sa faiblessey et quoiqu'il souffrît encore beaucoup, il voulut se lever de très-bonne heure; on de put même le décider à garder la chambre. S'appuyant sur

une canne, il voulut encourager ses soldats par sa présence, et examiner les travaux de défense qu'on pouvait soupçonner le major d'avoir ordonnés conformément aux anciens principes de l'art militaire. Personne n'était plus apte que lord Evandale à donner d'excellents avis à ce sujet, car ayant pris le parti des armes dès sa première jeunesse, il avait servi avec distinction en France et dans les Pays-Bas, et la tactique avait été la principale étude de touie sa vie. Cependant il trouva peu de chose à modifier, et, sauf l'article des provisions, il reconnut qu'une place si forte avait peu à craindre de l'attaque d'ennemis tels que ceux qui la menaçaient.

Les deux espions dont Jenny avait parlé à sa maîtresse avaient fait leur rapport à lord Evandale, qui en avait rendu compte au major ; mais celui-ci refusait opiniâtrement de croire que Morton eût pris parti chez les insurgés. — Je le connais mieux que vous, disait-il : vos deux coquins n'ont pas osé avancer assez; ils ont été trompés par quelques traits de ressemblance, ou ils ont ajouté foi à la première histoire qu'on leur a contée.

— Je ne partage pas votre opinion, major : je crois que nous le verrons à la tête des insurgés, et j'en éprouverai beaucoup plus de regret que de surprise.

— Vous ne valez pas mieux que Glaverhouse, dit le major en souriant : il me soutenait hier en face qu'à ce jeune homme, tjui a autant de courage que de fierté et d'aussi bons principes que qui que ce soit , il ne manquait qu'une occasion pour se mettre à la të+e des rebelles.

— D'après la manière dont il a été traité, et les soupçons dont il s'est vu l'objet, quel autre parti pouvait-il prendre? Quant à moi, je ne sais s'il mérite plus de blâme que de compassion.

— Le blâme , Milord ! la compassion ! Si ce qu'on dit est vrai , il mérite la corde; et je ne m'en dédirais pas, fût-il mon propre fils. — La compassion ! non , Milord , vous ne le pensez pas.

— Je vous donne ma parole d'honneur, major, que ce n'est pas d'aujourd'hui que je pense que nos chefs politiques et nos prélats ont employé contre ce pays des mesures trop acerbes. On s'est norté à des extrémités fâcheuses, et l'on a exaspéré non-seulement la basse classe, mais encore tous ceux que l'esprit de parti ou un entier dévouement au gouvernement n'enchaîne pas sous les drapeaux du roi.

— Je ne suis pas politique, Milord, et ces distinctions sont Irop

subtiles pour moi. Mon épée appartient au roi, et je suis prêt à la tirer jès qu'il l'ordonne.

— J'espère, major, que vous verrez que la mienne ne tient pas au fourreau; mais je voudrais de tout mon cœur m'en servir contre des ennemis étrangers. Au surplus, ce n'est pas l'instant de discuter cette question , car je vois l'ennemi s'avancer.

L'armée des insurgés commençait effectivement à se montrer sur une colline peu éloignée. Elle prit la direction du château, mais fit halte avant d'être arrivée à portée de canon , comme si elle n'avait pas voulu s'exposer au feu des batteries de la tour. Elle paraissait beaucoup plus nombreuse qu'on ne l'avait présumé; et, à en juger par la profondeur de ses colonnes, il fallait qu'elle eût reçu des renforts considérables. De part et d'autre, il y eut un moment d'anxiété, et les rangs des covenantaires , agités par l'incertitude qui présidait à leurs mouvements , semblaient hésiter à s'engager plus avant. Leurs armes, qui dans leur diversité présentaient un coup d'œil pittoresque, brillaient au soleil, dont les rayons étaient reflétés par une forêt de piques, de mousquets, de hallebardes, de haches d'armes. Enfin, de cette masse se détachèrent trois ou quatre cavaliers, qui paraissaient être des chefs : ils s'avancèrent et gagnèrent une petite hauteur plus rapprochée du château.

John Gudyil, qui avait quelques connaissances comme artilleur, pointa un canon sur ce groupe , puis se tournant vers le major, il lui dit :

— Mon commandant, ferai-je feu? je vous réponds qu'il en restera quelqu'un sur la place.

Le major regarda lord Evandale.

— Patience, dit celui-ci ; je vois qu'ils déploient un drapeau blanc. En effet, un des cavaliers mit pied à terre et s'achemina seul vers

les murailles, portant un drapeau blanc au bout d'une pique. Le major et lord Evandale descendirent de la tour, et s'avancèrent jusqu'à la première barricade pour le recevoir, ne jugeant pas à propos de le laisser entrer dans l'intérieur de la place, tandis que de leur côté les compagnons du parlementaire allaient rejoindre l'armée, comme s'ils eussent prévu les intentions favorables de Gudyil à leur égard.

A 3n juger par son air et son maintien, l'envoyé des presbytériens paraissait rempli de cet orgueil caractère distinctif de cette secte enthousiaste. Une sorte de sourire méprisant se faisait remarquer sur

ses lèvres, et ses yeux à demi fermés, se tournant vers le ciel, semblaient mépriser les choses terrestres pour ne s'occuper que de contemplations célestes.

Lord ^vandale ne put s'empêcher de sourire en examinant cette ligure grotesque à travers les barrières.

— Avez-vous jamais vu pareil automate? dit-il 5 ne croirait-on pas que des ressorts le font mouvoir? Pensez-vous que cela puisse parler?

— Oh! oui, répondit le major, il me rappelle mes anciennes connaissances. C'est un vrai puritain, du vrai levain pharisaïque. — Écoutez, il tousse, il va faire une sommation avec un texte de sermon en place de trompette.

Miles Bellenden, qui dans les guerres civiles précédentes avait eu plus d'une occasion de connaître le jargon et les manières de ces fanatiques, ne se trompait pas dans ses conjectures; seulement, au lieu d'un exorde de sermon en prose, l'envoyé , qui était le laird de Langcale, entonna d'une voix de stentor la paraphrase en vers du 24e psaume :

Ouvrez vos portes orgueilleuses, Princes qui régnez en ces lieux; Laissez entrer du roi des cieux Les phalanges victorieuses.

— Ne l'avais-je pas deviné? dit le major à lord Evandale. — Et s' avançant ensemble jusqu'à la porte de la barricade , il demanda au laird de Langcale pourquoi il venait se lamenter devant le château, comme un pourceau poursuivi par le vent.

— Je viens, répondit celui-ci sans saluer et toujours sur le même ton, je viens, au nom de l'armée religieuse et patriotique des presbytériens, pour parler au jeune fils de Belial , William Maxwell , dit lord Evandale, et au vieux pécheur endurci Miles Bellenden de Charnwood.

— Et qu'avez;-vous à leur dire? répondit ce dernier.

— Est-ce à eux que je parle?

— - Oui; quelle est votre mission ?

— Voici donc la sommation que vous adressent les chefs de l'armée, répliqua l'envoyé en remettant un papier à lord Evandale; et voici pour Miles Bellenden une lettre d'un jeune homme qui a l'honneur de commander une division. Lisez promptement, et puisse le

ciel faire fructifier dans vos cœurs les paroles que vous allez lire , ce dont je doute pourtant beaucoup !

La sommation était conçue en ces termes :

« Nous chefs nommés et constitués de l'armée presbytérienne réunie pour la cause de la liberté et de la véritable religion, faisons sommation à William Maxwell, lord Evandale, à Miles Bellenden de Charnwood , et à tous autres actuellement en armes dans le château de Tillietudîem, de faire à l'instant la reddition dudit château, sous condition qu'ils auront la vie sauve, et pourront se retirer avec armes et bagages ; s'ils s'y refusent, nous les prévenons que nous les y forcerons par le fer et le feu, et qu'il n'y a plus de quartier; et ainsi puisse Dieu défendre sa sainte cause ! » — John Balfour de Burley. quartier-maître général de l'armée presbytérienne, pour lui et les autres chefs, par ordre du conseil. »

Là lettre adressée au major était de Henry Morton. En voici le contenu :

«Mon respectable ami, j'ai fait une démarche, qui, entre autres conséquences pénibles, va, je le crains bien, m'exposer à votre désapprobation. Je me suis trouvé engagé sans y penser, sans l'avoir désiré ni prévu, et par suite de l'oppression dont vous avez vu que j'avais été la victime. Je ne puis cependant m'en repentir, et ma conscience est tranquille sur les suites que peut avoir ma conduite. Pouvais-je voir plus longtemps nos droits foulés aux pieds, notre liberté violée, nos personnes outragées, notre sang répandu sans motif et sans jugement légal? Les excès de nos persécuteurs auront amené la fin de leur tyrannie. Je ne crois pas digne du nom d'homme libre celui qui , pensant comme moi, se séparerait de la cause de sa patrie ; mais Dieu , qui connaît le fond de mon cœur, sait pourtant que je ne partage pas les passions violentes et haineuses d'une partie de ceux qui se trouvent dans nos rangs. Mes vœux les plus ardents sont de voir cette guerre promptement terminée par le' Concours des hommes prudents et modérés des deux partis, et d'obtenir le rétablissement d'une paix qui , sans diminuer en rien les droits constitutionnels 3u roi, substituera la justice de la magistrature civile au despotisme militaire , permettra à chacun drhonorer Dieu suivant sa conscience, et enchaînera l'enthousiasme fanatique par la douceur et

la raison , au lieu de le pousser jusqu'à la frénésie par la persécution et l'intolérance.

« Avec de pareils sentiments, vous devez sentir combien il m'est pénible de me trouver en armes devant le château de votre respectable parente On nous assure que vous avez intention de le défendre contre nous ; permettez-moi de vous représenter qu'une telle mesure ne conduirait qu'à une inutile effusion de sang. Vous n'avez pas eu le temps nécessaire pour faire des préparatifs suffisants de résistance ; et si nos troupes ne se rendent pas maîtresses de la place par un assaut, le défaut de vivres vous, forcera bientôt à capituler. Dans l'un et l'autre cas, mon cœur saigne en songeant aux souffrances et aux malheurs auxquels ceux qui l'habitent seraient exposés.

« Ne supposez pas, mon respectable ami, que je voudrais vous voir accepter des conditions qui pourraient ternir la réputation sans tache que vous avez acquise et méritée. Faites sortir du château les soldats qui s'y trouvent, j'assurerai leur retraite, et j'obtiendrai qu'on n'exige de vous qu'une promesse de neutralité pendant le cours de cette malheureuse guerre. Vous ne recevrez point garnison , et les domaines de lady Marguerite, aussi bien que les vôtres, seront respectés.

« Je pourrais vous alléguer bien d'autres motifs à l'appui de ma proposition; mais dans la crainte où je suis de paraître coupable à vos yeux, je sens que, présentées par moi, les meilleures raisons perdraient leur influence. Je finis donc par vous assurer que , quels que puissent être vos sentiments à mon égard, la reconnaissance que je vous dois ne sortira jamais de mon cœur, et que le plus heureux instant de ma vie serait celui où je pourrais vous en convaincre autrement que par des paroles. Ainsi donc , quoiqu'il soit possible que , dans le premier moment de chaleur, vous rejetiez ces propositions, si les événements vous déterminaient par la suite à les accepter, n'hésitez pas à me le faire savoir, et croyez que je serai toujours heureux de pouvoir vous être de quelque utilité. — Henry Morton. »

Le major lut cette lettre avec une indignation qu'il ne chercha point à cacîî2r, — L'ingrat! le traître! s'écria-t-il en la remettant à lord Evandale. Rebelle de sang-froid! sans avoir l'excuse do l'enthousiasme qui anime ces misérables fanatiques! J'aurais dû ne pas oublier qu'il est presbytérien. Je devais songer que je caressais un

jeune loup qui finirait par vouloir me déchirer. Si saint Paul revenait sur terre, et qu'il fût presbytérien, il se révolterait avant trois mois. lis portent dans leur sang le principe de la rébellion.

— Je serai le dernier, dit lord Evandale, à proposer de rendre le château ; mais si nous venons à manquer de vivres , et que nous ne recevions pas de secours, je crois que nous pourrons profiter de cette ouverture pour assurer la sortie de nos dames.

— Elles souffriront toutes les extrémités plutôt que de rien devoir à la protection d'un hypocrite à langue dorée, répliqua le major. Mais d'abord congédions le digne ambassadeur. — Retournez vers vos chefs, reprit-il en s'adressant à Langcale, et dites-leur qu'à moins qu'ils n'aient une confiance toute particulière dans la dureté de leurs crânes , je ne leur conseille pas de venir les frotter contre ces vieilles murailles. Avertissez-les aussi de ne plus nous envoyer de parlementaire, ou nous le ferons pendre en représaille du meurtre du cornette Grahame.

L'ambassadeur retourna avec cette réponse vers ceux qui l'avaient envoyé. Dès qu'il eut rejoint l'armée, des cris tumultueux s'y firent entendre ; un étendard rouge bordé de bleu y fut déployé.

Au moment où la brise du matin déroulait les larges plis de ce signal de guerre et de défi, l'ancienne bannière de la famille Bellenden fut arborée sur la tour, ainsi que le drapeau royal; une décharge générale de l'artillerie du château porta la mort et le désordre dans les premiers rangs des insurgés, et aussitôt les chefs la mirent à l'abri sur le revers de la montagne.

— Je crois, dit Gudyil en faisant recharger les canons, qu'ils trouvent que le bec de nos faucons est un peu dur pour eux. Ce n'est pas pour rien que le faucon siffle.

Il parlait encore , quand la pente de la montagne fut de nouveau couverte par les ennemis , qui firent une décharge générale de leurs armes à feu. A la faveur des nuages de fumée, une colonne de piquiers, commandée par Burley, non moins vaillant qu'enthousiaste, soutenant bravement le feu de la garnison, s'avança jusqu'à la première barricade , en força l'entrée , blessa quelques-uns de ceux qui la défendaient, et les contraignit à se retirer derrière lu seconde. Mais, grâce aux précautions du major, leur avantage n'alla pas plus loin. Exposés à découvert aux projectiles lancés de la tour, ne pouvant faire aucuïi mal à des ennemis protégés par des fortifications et

retranchés derrière des palissades, ils furent obligés de se retirer avec perte, ce qu'ils ne firent toutefois qu'après avoir détruit la première barricade à coups de haches, de manière à ne pas permettre aux assiégés aê s'y loger de nouveau.

Bas four °ut le dernier à quitter ce poste : il resta même seul un instant, une hache à la main, travaillant comme un pionnier, et tranquille au milieu des balles qui sifflaient autour de lui.

Cette première attaque fit connaître aux insurgés la force de la place qu'ils se proposaient d'emporter; aussi dirigèrent-ils la seconde avec plus de précautions. Un fort parti d'excellents tireurs (dont plusieurs avaient figuré à l'exercice du perroquet) dirigé par Henry Morton, fit un détour à travers le bois, et parvint à gagner i/no position d'où l'on pouvait inquiéter les défenseurs de la seconde barricade, tandis que Burley, à la tête d'une autre colonne, les attaquait de front.

Les assiégés reconnurent le danger dont les menaçait ce mouvement , et tâchèrent d'empêcher l'approche de cette troupe en tirant sur elle chaque fois qu'elle était à découvert. Les assaillants , de leur côté, montraient autant de sang-froid que d'intrépidité, ce qu'il faut attribuer en grande partie au jugement de leur chef, qui déployait autant d'intelligence pour ménager ses soldats que pour attaquer les ennemis.

Plusieurs fois Morton enjoignit aux siens de viser contre les Habits- Rouges plutôt que contre les défenseurs du château, et surtout d'épargner les jours du vieux major, que son intrépidité portait à se montrer partout où le danger était le plus grand. Il continua ainsi sa marche, de buisson en buisson, de rocher en rocher, au milieu de la mousqueterie du château, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à la position qu'il voulait occuper : alors il put faire feu sur les défenseurs de la barricade. Aussitôt Burley, profitant de la confusion que son jeune collègue jetait parmi eux, les attaqua de front avec fureur, força la seconde palissade, les poussa jusqu'à la troisième, et y entra avec eux sa hache à la main, en criant à haute voix : — Tuez ! tuez ! point de quartier aux ennemis de Dieu et de son peuple ! le château est à nous. — Les plus intrépides de ses soldats, animés par ses cris, se précipitèrent à sa suite, tandis que les autres travaillaient à construire un abri dans la seconde barricade, pour s'y établir si le château n'était pas emporiô par ce coup de main.

Lord Evandaie ne put contenir plus longtemps son impatience : le bras en échmpe, il se mit à la tête de ce qui restait de troupes dans le château, et, les animant du geste et de la voix, il fit une sortie pour venir au secours de ses gens, trop vivement pressés par Burley.

Le combat devint terrible. L'étroit passage était encombré par les hommes de Burley qui accouraient au secours des leurs ; les soldats d'Evandale, animés par la présence de leur capitaine , combattaient vaillamment : pour eux, l'infériorité du nombre était balancée en partie par une grande habitude des armes, et par l'avantage de leur position, qu'ils défendaient avec des piques, des hallebardes, les crosses de leurs carabines et leurs sabres. Ceux qui étaient dans l'intérieur faisaient feu toutes les fois qu'ils pouvaient viser sur les assaillants sans risquer d'atteindre leurs camarades. Les tireurs de Morton, rôdant à l'entour , ne cessaient de leur répondre chaque fois qu'ils apercevaient un mouvement par les créneaux. Le château était enveloppé d'une fumée épaisse, et les rochers retentissaient des cris des combattants. Au milieu de cette scène de confusion, un singulier hasard faillit mettre les assiégeants en possession de Tillietudlem.

Cuddy Headrigg faisait partie des tireurs de Morton. Il n'existait pas aux environs du château un buisson ni une pointe de rocher qu'il ne connût parfaitement. Cent fois il avait été avec Jenny cueillir des noisettes dans les bois qui l'entouraient. Cuddy ne manquait pas de bravoure, mais ne se souciait pas de chercher le danger pour le plaisir de s'exposer, ou pour la gloire qui devait en résulter. Lorsqu'il vit que du château on tirait sr.r la troupe dont il faisait partie, comme il se trouvait à l'arrière-garde , il tourna sur la gauche, suivi de trois ou quatre de ses compagnons, et pénétrant à travers un fourré, il arriva sous les murailles, du côté opposé à celui contre lequel on dirigeait l'attaque. On avait négligé de fortifier cette partie de la place, parce qu'elle paraissait suffisamment défendue par la nature, étant située au haut d'une montagne escarpée et bordée de tous côtés par des précipices 11 est bien certain qu'une armée n'aurait pu l'attaquer de ce côté, parce que quelques hommes déterminés auraient suffi pour précipiter au bas de la montagne les ennemis qui seraient parvenus jusqu'au sommet: mais on n'avait pas prévu que parmi ces derniers il y en eût qui s'exposeraient à ce danger précisément pour en éviter 'jn autre.

C'était là aue. se trouvait une certaine fenêtre de la cuisine, par la-

quelle , grâce aux branches d'un certain if qui s'élevait de la fente d'un rocher . Goose Gibby était sorti en fraude du château pour porter au major la lettre de miss Edith, et qui sans doute avait favorisé jadis d'autres projets de contrebande.

— Voilà un endroit que je connais bien, dit Cuddy en s'appuyant sur son fusil pour reprendre haleine. Combien de fois n'ai-je pas aidé Jenny Dennison à sortir par cette fenêtre ! Combien de fois y ai-je passé moi-même pour aller jouer un peu après le labour !

— Et qui nous empêche d'y grimper maintenant ? lui demanda un de ses camarades qui était un gaillard entreprenant.

— Je ne vois pas ce qui nous en empêcherait, répondit-il; mais que nous en reviendra -t-il ?

— Ce qu'il nous en reviendra ? Nous sommes cinq ; il n'y a plus personne dans le château : nous nous en emparerons pendant qu'on se bat entre les palissades.

— A la bonne heure ; mais songez-y bien ! que pas un de vous ne touche Jenny, ni miss Edith, ni lady Margaret, ni le vieux major, ni personne de la maison. Quant aux soldats, à la bonne heure; je ne m'en inquiète pas.

— Allons, allons! reprit l'autre : entrons d'abord; nous verrons ensuite ce que nous aurons à faire.

Cuddy, poussé par ses compagnons , semblait avancer à regret. Sa conscience lui disait tout bas qu'il allait bien mal reconnaître les bontés que lady Marguerite avait eues si longtemps pour lui et pour sa famille; et d'une autre part, il ne savait pas de quelle manière il pouvait être reçu dans la pièce où il s'agissait d'entrer. Cependant il grimpa sur l'if. Deux de ses compagnons y montèrent après lui , et les autres s'apprêtèrent à les suivre. La fenêtre , fort étroite, avait été autrefois garnie de barreaux de fer; mais le temps , ou plutôt les domestiques pour sortir plus facilement, les avaient détachés. Il était donc facile de s'introduire par là, pourvu qu'à l'intérieur il ne se trouvât personne pour y mettre obstacle; ce dont Cuddy, toujours prudent, voulait s'assurer avant de tenter l'aventure. N'écoutant donc ni les prières ni les menaces de ceux qui le suivaient , il allongeait le cou pour regarder au dedans, quand sa tête fut aperçue par Jenny Dennison , qui s'était établie dans la cuisine comme dans un lieu de sûreté. Elle poussa un cri épouvantable , courut à la cheminée, où elle venait de mettre sur le feu une grande marmite pleine de soupe

aux choux, ayant promis à ïom Holliday de lui préparer à déjeuner, prit cette marmite j revint à la fenêtre, et criant : —Au meuitre! au meurtre! nous sommes toutes perdues, le château est pris, — olle en déchargea le contenu sur la tête de Guddy.

Servie d'une autre façon , la soupe aurait sans doute été un régal pour lui ; mais à la manière dont elle lui fut administrée , il aurait été guéri pour le reste de ses jours de l'envie de se faire soldat, s'il eût en ce moment levé les yeux. Heureusement pour notre homme de guerre qu'il avait pris l'alarme au premier cri de Jenny, et qu'il s'expliquait avec ses camarades, baissant la tête pour leur dire combien il était urgent de battre en retraite ; de sorte que le casque et le justaucorps de peau de buffle qui avaient appartenu à Bothwell protégèrent sa personne contre la plus grande partie du liquide brûlant. Toutefois, il reçut assez d'éclaboussures pour sauter au plus vite à bas de l'arbre par-dessus ses compagnons, au grand péril de ses membres ; puis , sans écouter ni raisons , ni prières , ni menaces , il prit le chemin le plus court pour rejoindre le gros de l'armée , sans vouloir recommencer l'attaque.

Quant à Jenny, après avoir ainsi jeté sur le corps d'un de ses admirateurs les aliments que ses blanches mains préparaient pour l'estomac de l'autre, elle continua ses cris d'alarme, en mentionnant tour à tour les crimes appelés par les légistes les quatre plaids de la couronne; à savoir : le meurtre, le feu , le viol et le vol.

Ces horribles clameurs donnèrent si bien l'alarme et excitèrent une telle confusion, que le major Bellenden et lord Evandale, craignant quelque surprise sur un autre point, jugèrent à propos de se borner à la défense de l'intérieur du château, et y rentrèrent avec leurs soldats , abandonnant à l'ennemi les ouvrages avancés.

Leur retraite ne fut pas inquiétée , car la terreur panique de Cuddy et de ses compagnons avait produit parmi les assiégeants à peu près les mêmes effets que les cris de Jenny parmi les assiégés.

Il ne fut plus question de part ni d'autre de renouveler le combat : les insurgés avaient beaucoup souffert, et d'après la résistance qu'ils avaient éprouvée en emportant les barricades, ils avaient peu d'espérance d'enlever la place. D'un autre côté , la situation des assiégés n'était pas rassurante : ils avaient eu deux ou trois hommes tués, et plusieurs blessés. L'ennemi, il est vrai, en avait perdu vingt 3 mais cette perte , quoique plus considérable , était bien moins sen-

sible pour une armée plus nombreuse, tandis que l'acharnement qu'il avait aïontré prouvait évidemment que les chefs avaient résolu de s'emparer de la place, et qu'ils étaient bien secondés par le zèle de leurs soldats. Cependant , ce qu'on avait le plus à craindre dans le château c'était la famine , dans le cas où les assiégeants se borneraient à un blocus, car le major n'avait pas réussi à y faire entrer autant de vivres qu'il l'aurait désiré, et la plus active surveillance ne pouvait empêcher les dragons d'en gaspiller une partie, tous les jours. Ce fut donc en faisant des réflexions assez tristes qu'il donna ordre de boucher la croisée par laquelle Cuddy avait failli surprendre le château; et on en fit autant de toutes celles qui auraient pu faciliter une nouvelle tentative du même genre.

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