‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 74 sur 93 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Que la discorde à vos conseils préside! Otway. Venise sauvée

orton était occupé à calmer par sa prudence les esprits

divisés, lorsque, deux jours après son arrivée à Hamilton,

il fut rejoint par son collègue le révérend Poundtext.

Celui-ci fuyait la colère de Burley, irrité contre lui à

cause de la part qu'il avait prise à la délivrance de lord

Evandale, Lorsqu'il se fut un peu remis de la fatigue que lui avait

occasionnée ce nouveau voyage, il rendit compte à Henry de ce qui

s'était passé devant Tillietudlem après son départ.

La marche nocturne de Morton avait été si bien concertée, les

hommes qui l'avaient suivi avaient été si discrets, que Burley ne conçut d'abord aucun soupçon. Les premiers mots qu'il prononça en se levant furent pour demander si Kettledrummle et Macbriar étaient arrivés. Ce dernier était déjà dans le camp, et l'autre était attendu d'un instant à l'autre. Burley envoya aussitôt un messager pour avertir Morton et Poundtext de se rendre au conseil ; mais Morton était parti, et Poundtext, qui, en l'absence de son jeune collègue, ne sesouciait pas beaucoup de s'exposer à la colère du féroce Burley? avait regagné son presbytère, où il se reposa vingt-quatre heuresavant de se mettre en marche pour Hamilton.

Burley s'empressa de demander des nouvelles du prisonnier, et sa rage ne connut plus de bornes quand il apprit que pendant la nuit Evandale avait été conduit hors du camp par une escorte que Morton lui-même commandait.

— Le lâche ! s'écria-t-il en s' adressant à Macbriar ; le traître ! il a voulu faire sa cour au gouvernement en mettant en liberté notre prisonnier, quand, pour racheter sa vie, on nous aurait rendu cette place qui nous retient ici depuis si longtemps.

— N'est-elle donc pas à nous? dit Macbriar : je vois flotter sur la tour le drapeau du Covenant.

— C'est un stratagème, une insulte par laquelle on veut encore aigrir notre ressentiment.

Burley fut interrompu par l'arrivée d'un des hommes qui avaient suivi Morton au château, lequel venait lui en annoncer l'évacuation et l'occupation simultanées. Loin de l'apaiser, cette bonne nouvelle redoubla sa fureur.

— Quoi ! s'écria-t-il, j'aurai veillé, combattu, noué des intrigues^ — j'aurai renoncé à des entreprises plus glorieuses et plus impor tantes pour réduire ce château ; j'y aurai introduit la famine et la soif, pour qu'au moment de m'en rendre maître, au moment de rendre esclaves les fils de l'ennemi, de rendre ses filles le jouet du camp,, un jeune homme imberbe vienne me ravir ma moisson avee sa faucille, et m'enlever ceux que déjà je regardais comme ma proie ! N'est-ce pas à l'ouvrier qu'est dû le salaire ? n'est-ce pas à celui qui a pris la ville qu'appartiennent les captifs?

— Burley, dit Macbriar, ne t'échauffe pas ainsi contre un enfant qui n'est pas digne de ta colère : Dieu choisit ses instruments d'après sa volonté ; et qui sait si ce jeune homme n'a pas été inspiré par lui

pour mettre plus vite en notre pouvoir le château de Tillietudlem?

— Paix ! ne fais pas toi-même tort à ton propre jugement. N'estce pas toi qui m'as averti le premier de me méfier de ce sépulcre blanchi, de cette pièce de cuivre que j'avais prise pour de l'or? Il convient mal, même aux élus, de ne pas se soumettre aux avis de pasteurs tels que toi; mais la chair nous égare : ce jeune homme ingrat est le fils de mon ancien ami. Il faut te ressembler, Ephraïm, quand on veut se dégager des liens de l'humanité.

Ce compliment toucha la corde sensible du cœur du prédicateur, Burley espérait l'amener d'autant plus facilement à servir ses vues, que déjà ils étaient d'accord dans le conseil sur le gouvernement de l'église. — Rendons-nous au château, lui dit-il; il y a dans les papiers que nous y trouverons quelque chose qui vaut pour nous un chef valeureux et cent cavaliers.

— Mais ce chef, ces cavaliers, seront-ils des enfants du Covenant! répondit Macbriar. Nous avons déjà parmi nous trop de ces hommes plus avides de terres, d'argent et d'or, que de la parole divine. Ce n'est pas par de tels défenseurs que la délivrance s'opérera.

— Tu te trompes : ces hommes mondains ne sont pour nous que des instruments. Quoi qu'il arrive , du moins la femme moabite sera dépouillée de son héritage, et ni l'impie Evandale, ni Morton l'érastien , ne posséderont ce château et les domaines qui en dépendent, n'importe celui qui obtiendra sa main.

A ces mots Burlsy marcha le premier, et il entra dans Tillietudlem où il s'empara de l'argenterie et de tout ce qui pouvait servir aux besoins de l'armée : il fouilla le chdrtrier et les autres endroits où l'on conservait les papiers de famille, traitant avec mépris les remontrances de ceux qui lui rappelaient que la capitulation garantissait le respect des propriétés particulières.

Dans le cours de la journée Kettledrummle et le laird de Langcale arrivèrent aussi au château. Ils envoyèrent alors un exprès au presbytère de JMilnwood, pour inviter le révérend Poundtext à venir assister au conseii ; mais Poundtext se souvint qu'il existait là un cachot muni d'une porte de fer, et il résolut de ne pas confier sa personne à ses confrères irrités. Il reçut parfaitement bien le messager, tira de lui le détail que nous venons de présenter à nos lecteurs, et parti? pendant ia nuit pour Hamilton, porteur de la nouvelle que les autre < chefs comptaient s'y rendre dès qu'ils auraient réuni un corps suffi-

sant de puritains pour imposer à la partie de l'armée dont ils se défiaient.

*- Vous voyez , dit Poundtext en terminant son récit , qu'ils sont assurés maintenant d'avoir la majorité dans le conseil; car le laird de Langcale» qui n'était ni chair ni poisson, s'est laissé entièrement subjuguer par Kettledrummle , et nous a abandonnés. Il est toujours du parti le plus nombreux. Nous sommes donc entourés d'ennemis de toutes parts : l'armée royaliste d'un côté, de l'autre des frères insensés qui se déclarent contre nous.

Morton l'exhorta au courage et à la patience , l'informa de l'espérance qu'il avait d'obtenir des conditions de paix raisonnables , par l'entremise de lord Evandale, et le flatta de l'espoir qu'il avait qu'avant peu il irait retrouver sa pipe, sa bière et son Calvin relié en parchemin , pourvu qu'il continuât à travailler avec lui, de toutes ses forces, à une pacification générale (° ). Il parvint ainsi à lui inspirer un peu de fermeté, et le détermina à attendre l'arrivée des caméroniens.

Burley et ses collègues avaient réuni cent hommes de cavalerie et quinze cents d'infanterie, tous fanatiques remarquables par l'exagération de leurs principes, pervertissant à tous propos des passages de l'Écriture pour justifier le meurtre et tous les crimes, et dont le zèle sombre et féroce était prêt à exécuter tous les ordres que leurs chefs, non moins sanguinaires, voudraient leur donner. Ils arrivèrent au camp d'Hamilton plutôt en ennemis qu'en alliés. Burley n'alla pas visiter ses deux collègues, ne leur donna aucun avis de ce qu'il avait dessein de faire, et se contenta de les faire prévenir dans la matinée qu'ils eussent à se rendre au conseil.

En entrant dans la salle où se tenait l'assemblée, Morton et Poundtext trouvèrent leurs quatre collègues déjà réunis. Ils n'en reçurent aucune marque d'un gracieux accueil, et ils prévirent que la conférence serait orageuse.

— En vertu de quelle autorité, s'écria Macbriar, dont l'impétuosité prenait toujours l'initiative, le lord réprouvé Evandale a-t-il échappé à la mort que le jugement d'en haut avait prononcée contre lui?

Voulant donner à Morton une preuve de son courage (et d'ailleurs il ne restait jamais court quand il ne s'agissait que de tenir tête à des personnes revêtues de sa robe), Poundtext s'empressa de répondre • — Par la mienne et par celle de Morton.

— Et qui vous a donné, mon frère, le droit de vous interposer dans une matière si importante? lui demanda Kettledrummle.

— La même autorité qui vous donne le droit de m'interroger. Si un seul de nous a pu le condamner à mort , deux ont pu aussi révoquer la sentence.

— Allez , allez , dit Burley, nous connaissons vos motifs : c'était pour envoyer ce ver à soie, ce lord tout brillant d'or, porter au tyran des propositions de paix.

— Gela est vrai, dit Morton qui s'aperçut que son compagnon commençait à fléchir sous le regard farouche de Burley; vous ne vous trompez pas. Qu'en résulte-t-il? devons-nous entraîner la nation dans une guerre éternelle, pour des projets aussi injustes qu'irréalisables.

— Écoutez-le, dit Burley, il blasphème !

— Non, riposta Henry : celui qui blasphème est celui qui attend du ciel des miracles , et qui ne se sert pas des moyens que la Providence a accordés aux hommes pour faire réussir leurs desseins. Oui, j'en conviens, notre but est d'obtenir le rétablissement de la paix à des conditions justes, honorables, qui assurent notre liberté civile et religieuse. Nous n'avons nullement le désir de tyranniser celle des autres.

La querelle se serait échauffée davantage, si en ce moment un courrier n'eût apporté la nouvelle que le duc de Monmouth était parti d'Edimbourg; que son armée était en marche et qu'elle se trouvait déjà à mi-chemin d'Hamilton. Toute dissidence cessa aussitôt, et l'on convint d'oublier le passé pour ne s'occuper que des moyens de repousser l'ennemi commun. On décida que les révérends Poundtext et Kettledrummle prononceraient le lendemain un sermon devant l'armée , le premier le matin , le second dans la soirée , et que tous deux s'abstiendraient avec soin de toucher à aucun point qui pût devenir un sujet de schisme et de division.

Tout se trouvant réglé de cette manière , les deux chefs modérés se hasardèrent à faire une autre proposition , se flattant qu'elle obtiendrait l'appui de Langcale qu'ils avaient vu pâlir à l'annonce de l'approche de l'armée royale, et qu'ils savaient être toujours prêt à embrasser l'avis de celui qu'il croyait être le plus fort. Ils firent observer que puisque le roi n'avait confié le commandement ue ses forces à aucun de leurs anciens persécuteurs, qu'au contraire il avait fait choix d'un homme d'un caractère doux , et dont on connaissait

les dispositions favorables à la cause des presbytériens, il était probable qu'on avait à leur égard des intentions moins hostiles que par le passé; qu'il était donc non-seulement prudent, mais même nécessaire , de s'assurer si le duc de Monmouth n'avait pas en leur faveur quelques instructions secrètes ; enfin, que le seul moyen de s'en instruire était de députer vers lui.

— Et qui voudra se charger d'aller dans son camp? dit Burley cherchant à éluder une proposition trop raisonnable pour qu'il pût s'y opposer ouvertement : Claverhouse n'a-t-il pas juré de faire pendre le premier parlementaire que nous lui enverrions , par représailles de la mort de son neveu ?

— Que cette raison ne soit pas un obstacle , répondit Morton ; je remplirai cette mission si le conseil veut me la confier.

— Laissons-le partir, dit tout bas Burley à Macbriar, le conseil en sera débarrassé.

Cette proposition ne fut donc combattue par aucun de ceux qui semblaient devoir y apporter le plus d'opposition , et il fut résolu que Henry Morton se rendrait auprès de Monmouth afin de savoir à quelles conditions le duc consentirait à traiter. Dès que cette détermination fut connue , plusieurs presbytériens du parti modéré vinrent prier Morton de ménager un accommodement , en s'en tenant aux termes de la pétition confiée à lord Evandale , car l'approche de l'armée royale répandait une terreur générale , malgré le ton exalté des exagérés caméroniens.

Muni de ses instructions , et suivi du fidèle Cuddy , Morton partit donc pour le camp des royalistes, s'exposant à tous les dangers qui menacent assez souvent ceux qui dans les discordes civiles se chargent du rôle délicat de médiateur. Il n'avait encore parcouru que trois ou quatre milles, quand il s'aperçut qu'il allait bientôt rencontrer ravànt-garde de Monmouth. Du haut d'une éminence, il voyait toutes les routes couvertes de troupes qui s'avançaient dans le meilleur ordre vers Bothwell-Moor, plaine où l'armée royale se proposait de camper la nuit suivante. Cette plaine n'était éloignée de la Clyde que de deux milles, et c'était de l'autre côté de cette rivière qu'était placé le camp des presbytériens.

Moïcon déploya un drapeau blanc, et, s'adressant au premier détachement de cavalerie qu'il rencontra, il fit part au brigadier qui le commandait de son désir de parler au duc de Monmouth. Le bri-

gadier répondit qu'il devait en référer à son capitaine, et celui-ci arriva bientôt, accompagné du major.

— Vous perdez votre temps , mon cher ami , lui dit ce dernier, et vous risquez inutilement votre vie. Le duc de Monmouth n'écoutera aucune proposition de la part de rebelles qui ont les armes à la main, et votre parti a commis tant de cruautés , que vous devez vous attendre à des représailles.

— Quand le duc de Monmouth nous croirait coupables , répondit Morton , je ne puis penser qu'il voulût condamner tant de sujets du roi sans avoir entendu ce qu'ils peuvent avoir à alléguer pour leur défense. Quant à moi, je ne crains rien : je n'ai à me reprocher ni d'avoir autorisé ni d'avoir souffert aucun acte de cruauté ; la crainte d'être l'innocente victime des crimes des autres ne m'empêchera donc pas d'exécuter ma mission.

Les deux officiers se regardèrent.

— J'ai dans l'idée, dit le capitaine, que c'est là le jeune homme dont lordEvandale a parlé.

— Lord Evandale est-il à l'armée? demanda Morton.

— Il est à Edimbourg, répondit le major. Attendu le mauvais état de sa santé, le duc n'a pas voulu lui permettre de suivre l'armée. — Votre nom, Monsieur, serait-il Henry Morton?

— Oui, Monsieur.

— Nous ne nous opposerons donc point à ce que vous voyiez le duc; mais je vous répète que cette démarche est absolument inutile. Quand même Son Altesse aurait quelque inclination à traiter favorablement votre parti, le conseil de guerre qu'il doit consulter ne lui permettrait pas de le faire.

— Si cela est ainsi, j'en serai désespéré; mais je n'en dois pas moins persister à vous prier de me procurer une audience du duc.

— Lumley, dit le major au capitaine, allez annoncer à Son Altesse l'arrivée de M. Morton ; rappelez-lui que c'est l'officier dont lord Evandale a fait tant d'éloges.

«Le capitaine ne tarda pas à revenir; il dit à Morton que le duc ne pouvait le voir le soir même, mais qu'il le recevrait le lendemain dans la matinée. On le retint comme prisonnier dans une chaumière voisine, mais on le traita avec les plus grands égards. Dès le point du jour, Lumley vint chercher le parlementaire pour le conduire devant le duc.

L'armée se formait déjà en colonnes pour se mettre en marche, et Monmouth était au centre, à environ un mille de l'endroit où Morton avait passé la nuit. Les chefs avaient une telle confiance dans leurs torces, qu ils ne prirent aucune précaution pour empêcher Henry de s'en former une idée. Il s'y trouvait quatre régiments anglais, l'élite des troupes de Charles II, le régiment des gardes, brûlant du désir de venger sa défaite de Loudon-Hill, plusieurs régiments écossais, un corps considérable de volontaires, et quelques compagnies de montagnards écossais, ennemis jurés des puritains dont ils détestaient les principes autant qu'ils méprisaient leurs personnes. Un train nombreux d'artillerie accompagnait l'armée. Elle avait un air si imposant, que Morton pensa qu'il ne fallait rien moins qu'un miracle pour sauver d'une destruction complète les presbytériens, mal équipés, mal armés et insubordonnés.

L'officier qui accompagnait le parlementaire cherchait à lire dans ses yeux l'impression que produisait sur son esprit l'appareil militaire qui se déployait devant lui. Mais, fidèle à la cause qu'il avait embrassée, Henry sut ne laisser paraître ni émotion ni inquiétude, et il regardait d'un air d'indifférence les corps devant lesquels il passait.

— Vous voyez la fête qu'on vous prépare, dit Lumley.

— Si elle avait dû me déplaire, répondit Morton, je ne serais pas ici. J'avoue cependant que, dans l'intérêt de tous les partis, j'aimerais mieux voir les préparatifs d'une fête destinée à célébrer le retour de la paix.

Ils arrivèrent enfin sur une hauteur qui commandait tous les environs, et où se trouvait le commandant en chef entouré de ses principaux officiers. On distinguait tous les détours de la Clyde, et l'on apercevait même le camp des insurgés, lesquels paraissaient occupés à reconnaître le terrain pour dresser un plan d'attaque.

Le capitaine Lumley avertit le duc que Morton attendait ses ordres. Aussitôt Monmouth fit signe à ses officiers de se retirer, et n'en retint que deux auprès de lui. Il leur parla quelques instants à voix basse avant de faire avancer Morton, qui eut ainsi le temps d'examiner les chefs avec lesquels il avait à traiter.

Il était impossible de voir le duc de Monmouth sans être captivé par les grâces de sa personne, dont le grand prêtre des muses anglaises de cette époque ' a dit :

i. Dryden. Voyez sa vie par sir Walter Scott.

Dans tout ce qu'il faisait on voyait tant d'aisance, Que plaire semblait être un droit de sa naissance. La grâce accompagnait son moindre mouvement, Et d'un ange il avait le auurire charmant.

Cependant, aux yeux d'un observateur attentif, quelque chose nuisait à la noble beauté de ses traits : ce quelque chose, c'était un air d'hésitation et d'incertitude qui semblait le tenir en suspens dans les moments même où il était le plus urgent de prendre un parti.

Auprès de Monmouth étaient Glaverhouse et un autre officier général dont l'extérieur paraissait fort singulier : il portait le costume usité dans les premières années du règne de Charles Ier, en peau de chamois, bizarrement tailladé, et couvert de galons d'or. Ses bottes et ses éperons rappelaient la même date. Il avait une espèce de plastron de métal, sur lequel descendait une longue barbe, signe de deuil en l'honneur de Charles Ier, ayant cessé de se raser depuis le jour où ce monarque infortuné fut conduit à l'échafaud. Sa tête était découverte et presque entièrement chauve ; son front ridé, son teint basané, ses yeux perçants, annonçaient un vieillard que les infirmités n'avaient pas affaibli, et dans ses traits respirait un courage farouche. Tel était le célèbre général Thomas Dalzell (p), plus craint et plus détesté des whigs que Claverhouse lui-même, parce que celui-ci ne commettait des violences et des vexations que par un principe politique, et qu'il les regardait comme le meilleur moyen pour soumettre et extirper le presbytérianisme, au lieu que Dalzell n'agissait que sous l'impulsion d'un caractère naturellement sanguinaire et féroce.

La présence de ces deux généraux, dont l'un lui était connu personnellement, et l'autre par le portrait qu'on lui en avait fait, parut à Morton d'un fâcheux augure. Mais, malgré sa jeunesse, son inexpérience, et l'accueil défavorable qui attendait ses propositions, il s'avança hardiment, résolu de défendre dignement son pays et la cause qui lui avait mis les armes à la main. Monmouth le reçut avec la courtoisie qui distinguait ses actions les plus frivoles, Dalzell le regarda d'un air sombre et impatient; Claverhouse, lui adressant un sourire ironique et un léger salut, semblait ne pas avoir oublié une ancienne connaissance.

— Monsieur, lui dit le duc, vous venez de la part de ce» gens égarés, et votre nom est, je crois, Morton. Voulez-vous nous faire connaître le motif de votre mission?

— Milord, répondit Henry, il est contenu dans un écrit que lord Evandale a du remettre entre les mains de Votre Altesse.

— Je l'ai lu, et j'ai appris de lord Evandale que dans ces malheureuses circonstances monsieur Morton s'est conduit avec autant de modération que de générosité. Je le prie d'en recevoir mes remerciements.

Ici Morton remarqua que Daîzell remuait la tête et les épaules d'un air d'indignation en adressant tout bas quelques mots à Claverhouse, qui n'y répondit que par un léger sourire et un mouvement des sourcils presque imperceptible.

Cependant le duc paraissait combattu, d'un côté par sa bonté naturelle et par la conviction qu'il éprouvait que la demande qui lui était adressée n'était pas déraisonnable ; d'un autre, par le désir de maintenir l'autorité royale et de se conformer aux avis plus sévères des conseillers qu'on lui avait donnés, conseillers qui étaient même un peu ses surveillants.

— Monsieur Morton, dit-il en tirant de sa poche le papier que lord Evandale lui avait remis, il se trouve dans cet écrit des demandes sur lesquelles je dois m' abstenir de faire connaître mes sentiments : il -en est également quelques-unes qui me paraissent justes et raisonnables ; et, quoique je n'aie point reçu du roi d'instructions formelles ■à cet égard, je vous donne ma parole d'honneur que j'intercéderai auprès de lui en faveur de ses sujets égarés, et que j'emploierai tout mon crédit pour leur faire obtenir satisfaction. Mais vous devez comprendre que je ne puis céder qu'à des prières; je ne traiterai pas avec -des rebelles. Il faut donc avant tout que vos partisans rassemblés mettent bas les armes et se dispersent.

— Agir ainsi, Milord, répondit hardiment Morton, ce serait reconnaître que nous sommes des rebelles, comme nos ennemis nous en -accusent. Nous avons tiré l'épée, non contre notre souverain, que nous respectons, mais pour recouvrer des droits légitimes dont nous a privés la violence. Votre Altesse a daigné reconnaître la justice de quelques-unes de nos demandes. Auraient-elles pu jamais se faire entendre, si elles n'avaient été accompagnées du son de la trompette? Nous ne pouvons donc déposer les armes, malgré tout l'intérêt que Votre Altesse veut bien nous témoigner, sans avoir quelque assurance ■que la liberté civile et religieuse nous sera rendue, comme nous avons le droit de le demander.

— Monsieur Morton, vous êtes jeune, mais vous avez assez vu le monde pour savoir que, innocentes en elles-mêmes, certaines demandes deviennent criminelles par la manière dont elles sont présentées.

— Nous pouvons répondre, Milord, que nous n'avons eu recours à celle que nous employons aujourd'hui qu'après avoir vainement épuisé toutes les autres.

— Je dois terminer là cette conférence, monsieur Morton ; nous sommes prêts à commencer l'attaque; je vais pourtant la suspendre pendant une heure, afin de vous donner le temps de communiquer ma réponse aux insurgés. S'ils veulent se disperser, déposer les armes, et m'envoyer une députation pour m'assurer de leur soumission, je me regarderai comme obligé d'honneur d'obtenir pour eux une amnistie générale et le redressement des torts dont ils se plaignent. S'ils s'y refusent, qu'ils n'accusent qu'eux-mêmes des conséquences... Je crois, Messieurs, dit-il en se tournant vers les deux généraux, que, d'après mes instructions, je ne puis faire plus en faveur de ces hommes égarés.

— Non, sur mon honneur, s'écria Dalzell, et je n'aurais jamais osé porter si loin l'indulgence, me trouvant responsable de mes actions envers le roi et ma conscience. Mais Votre Altesse connaît sans doute les intentions secrètes de Sa Majesté mieux que nous, qui devons suivre littéralement nos instructions.

Monmouth rougit. — Vous entendez , dit-il à Morton , que le général Dalzell me blâme de montrer pour vos partisans des dispositions trop favorables.

— Les sentiments du général Dalzell , Milord , et ceux que vous daignez nous témoigner, répondit Henry, sont tels que nous les attendions de chacun de vous; mais je ne puis m'empêcher d'ajouter que dans le cas de la soumission absolue sur laquelle vous insistez, — avec de tels conseillers autour du trône, ajouta-t-il en jetant un coup d'œil sur Dalzell et sur Claverhouse, — nous aurions à craindre que votre intercession ne fût tout à fait inutile. Au surplus, je ferai part à nos chefs de la réponse de Votre Altesse , et puisque nous ne pouvons obtenir la paix, il faudra bien nous en remettre au sort des armes.

— Adieu , Monsieur, dit le duc : souvenez-vous que je suspends l'attaque pour une heure , pour une heure seulement. Si vous avez

une réponse à me donner d'ici là, je la recevrai, et je désire bien vivement qu'elle soit de nature à éviter toute effusion de sang.

Dalzell et Claverhouse échangèrent encore un sourire ironique; le duc s'en aperçut, et il répéta d'un air de dignité : — Oui, Messieurs, j'ai dit, et je le répète, que je désire que la réponse puisse épargner le sang des sujets de Sa Majesté. J'espère que ce sentiment ne mérite ni blâme ni mépris.

Dalzell prit un air froid et sévère et ne répondit rien ; Claverhouse, s'inclinant profondément, dit qu'il ne lui appartenait pas de juger des sentiments de Son Altesse.

Le dur. fit. signe à Morton de se retirer -, il obéit , et la même escorte qui l'avait amené le reconduisit à travers le camp. Quand il passa devant le régiment des gardes, Claverhouse, qui était déjà à la tête de ce corps , l'eut à peine aperçu qu'il s'avança vers lui , et dit, en le saluant avec politesse : — Ce n'est pas la première fois, je crois, que j'ai l'honneur de voir monsieur Morton de Milnwood?

— Ce n'est pas la faute du colonel Claverhouse , répliqua Morton avec un sourire amer, si en ce moment ma présence est importune à quelqu'un.

— Permettez-moi au moins de dire que la situation où je trouve monsieur Morton justifie l'opinion que j'avais conçue de lui, et qu'à l'époque dont il parle ma conduite était conforme à mon devoir.

— Vous seul, colonel , m'avez jeté, sans que j'y songeasse, dans les rangs de gens dont j'approuve les principes sans approuver toutes leurs actions. Quant à la manière dont vos actes s'accordent avec votre devoir, c'est votre affaire et non la mienne. Vous n'espérez pas sans doute que j'approuve la sentence injuste que vous aviez rendue contre moi.

Morton se disposait à continuer sa route ; mais Claverhouse le retint. — Un instant, je vous prie, lui dit-il : Evandale prétend que j'ai effectivement quelques torts à réparer envers vous. J'avoue que je ferai toujours une grande différence entre un homme d'un esprit élevé , qui s'égare sans doute , mais qui du moins agit d'après des principes généreux, et les misérables fanatiques rassemblés sous des chefs altérés de sang et souillés de meurtres. Si donc vous ne parvenez pas a les déterminer à mettre bas les armes, permettez-moi de vous engager à revenir vers nous, et à faire votre soumission particulière } car, croyez-moi, ce misérable attroupement ne nous résis-

tera pas une demi-heure. Si vous prenez ce parti , demandez-moi en arrivant. Monmouth, quelque étrange que cela doive vous paraître, ne pourrait vous protéger ; Dalzell ne le voudrait pas : mais, moi, j'en ai le pouvoir et la volonté, et j'en ai fait la promesse à lord E vandale.

— Je devrais des remerciements à lord Evandale , s'il ne semblait me croire capable d'abandonner la cause que j'ai promis de soutenir, répondit froidement Morton. Quant à vous, colonel, si vous voulez m'accorder un autre genre de satisfaction, il est probable que dans une heure vous me trouverez, l'épée à la main, au bout du pont de Bothwell sur la Glyde.

— Je serai charmé de vous y rencontrer; mais je le serai plus encore si vous réfléchissez mûrement à ma première proposition, et si vous l'acceptez.

Ils se séparèrent en se saluant.

— Ce jeune homme a du feu , du courage, Lumley, dit le colonel à Pofficier qui avait reconduit Morton jusqu'aux avant-postes ; mais il est perdu... Que son sang retombe sur sa tête!

En parlant ainsi, il commença ses préparatifs pour le combat.

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