CHAPITRE XXXI
La paix et le repos s'éloignent de ces lieux. Burns.
ors(?ue Morton, après avoir quitté les avant -postes de l'armée royale , fut arrivé à ceux de l'armée presbytérienne, la différence de discipline le frappa vivement, et il en conçut un fâcheux augure. La discorde qui régnait dans le conseil était descendue jusque dans les rangs des simples soldats, et il n'y avait pas une patrouille, pas un poste, où l'on ne fût beaucoup plus occupé à discuter avec acharnement la cause de la colère divine , à définir les bornes de l'hérésie des érastiens , bien plus qu'à surveiller les mouvements de l'ennemi, quoiqu'on entendît ses tambours et ses trompettes.
Cependant une grand' garde avait été placée à la tête du pont de Bothwell, par où l'ennemi devait nécessairement se présenter ; mais
l\h LES PURITAINS D'ECOSSE.
les soldats qui la composaient, divisés d'opinion et découragés, se regardaient comme envoyés à une mort certaine, et pensaient déjà à se replier vers le gros de l'armée, dont cette démarche aurait assuré la ruine, l'événement du combat paraissant dépendre de la défense de C2 passage : s'il était forcé , l'ennemi se trouvait maître d'une granae plaine qui n'était coupée que par quelques groupes d'arbres, et où des troupes régulières auraient un avantage décidé sur des bandes indisciplinées qui n'avaient à lui opposer que peu de cavalerie et pas une seule pièce de canon.
Morton examina donc ce poste avec attention , et il le trouva susceptible de défense contre une force supérieure , au moyen de quelques maisons qui étaient sur la rive gauche de la rivière et de quelques bouquets d'aunes et de noisetiers qui en garnissaient les bords. En conséquence , il fit barricader le passage , fermer les battants d'un portail construit sur l'arche centrale selon un ancien usage, et abattre les parapets de cette partie du pont. Il conjura les chefs du détachement de tenir ferme à ce poste important , dont dépendait le salut de l'armée, et leur promit de leur envover promptement un puissant renfort. Enfin, il les chargea de surveiller avec attention tous les mouvements de l'ennemi , et d'en donner avis au conseil. Le sang-froid, l'intelligence, l'activité de Morton, rendirent la confiance à tous ceux qui composaient ce poste avancé ; ils reprirent courage , exécutèrent ponctuellement ses ordres , et saluèrent son départ par des acclamations réitérées.
Morton se porta au grand galop vers le gros de l'armée. Mais quelles furent sa surprise et sa consternation lorsqu'il n'y trouva que désordre et confusion. Au lieu d'écouter les ordres de leurs officiers et de former leurs rangs, tous les soldats , mêlés ensemble, formaient une masse agitée comme les flots d'une mer en courroux» Mille voix, ou plutôt mille cris, s'élevaient de toutes parts; tout le monde parlait, personne n'écoutait. Pendant que Morton cherche à découvrir la cause de ce tumulte et les moyens d'y remédier, nous allons faire connaître à nos lecteurs ce qui s'était passé en son absence.
Les insurgés s'étaient disposés à tenir leur jour d'humiliation^ que, selon la pratique de leurs pères dans les guerres civiles précédentes, ils regardaient comme le moyen le plus efficace de résoudre toutes les difficultés et de terminer toute discussion. Une chaire provisoire fut érigée au milieu du camp; elle devait être occupée d'abord par
le révérend Pierre Poundtext , à qui son âge faisait accorder l'honneur de la préséance. Mais, au moment où le digne ministre s'avançait d'un pas grave et lent pour y monter, il fut prévenu par l'apparition inattendue d'Habacuc Mucklewrath, ce prédicateur forcené qui avait produit une impression si désagréable sur l'esprit de Morton lors de sa première entrée au conseil après la bataille de Loudon-Hill. On ne sait si Habacuc céda aux instigations des caméroniens, ou à sa propre imagination en délire , ou à la tentation d'occuper cette chaire qui était vide ; ce qui est certain, c'est qu'il saisit soudain l'occasion de haranguer un si respectable auditoire ; il gravit précipitamment les marches, promena ses yeux hagards autour de lui; puis, nullement intimidé par un murmure presque général , il ouvrit la Bible , et prit pour texte ce passage du Deutéronome : « Les enfants de Bélial sont sortis du milieu de vous, et ont emmené les habitants de leur ville , disant : — Allons servir d'autres dieux que vous n'avez pas connus. » — Alors il commença dans un style emphatique et décousu, un discours dans lequel il ne parlait que des objets controversés parmi une foule aussi aveugle qu'ignare : il accusa d'hérésie les modérés, engageant les fidèles puritains à séparer leur cause de la leur, de crainte de se souiller en combattant dans les mêmes rangs; appliquant nominativement à Morton les paroles de l'Écriture, il appela sur lui et les siens la colère et la vengeance du ciel, en exhortant ceux qui voulaient se conserver purs et sans tache à se séparer de lui.
— « Ne craignez point , dit-il , le hennissement des coursiers ni le bruit des cuirasses; ne cherchez point le secours des Égyptiens contre l'ennemi , quoiqu'il soit nombreux comme une armée de sauterelles et féroce comme le dragon : leur confiance n'est point comme notre confiance, ni leur force comme notre force. Sinon , comment mille fuiraient-ils devant un seul? comment deux suftiraient-ils pour en faire fuir dix mille?
« J'ai rêvé dans les visions de la nuit, et la voix me dit : « Habacuc, prends ton van, sépare le froment de la paille, de peur qu'ils ne soient confondus ensemble par le feu de l'indignation et le tonnerre de la colère. » Je vous dis donc : Prenez cet Henry Morton, cet impie Achaz, qui a amené la malédiction parmi vous , et qui srest fait des frères sous la tente de l'étranger; prenez-le, lapidez-le, brûlez-le ensuite, afin que la colère céleste s'éloigne des enfants de la sainte ligue. Cet homme n'a point pris un vêtement babylonien , mais il a
vendu le vêtement de la justice à la femme de Baby'one; il n'a pas prix deux cents pièces d'argent, mais il a trahi la vérité, qui est plus précieuse que l'argent, plus précieuse que l'or. » —
Une telle attaque, dirigée si inopinément contre un des principaux chefs de l'armée, excita un grand tumulte. Les caméroniens s'écrièrent que ceux qui n'étaient pas pour eux étaient contre eux ; qu'un homme tiède dans leur cause ne valait pas mieux qu'un prélatiste, un anticovenantaire, etc. ; enfin, qu'il fallait procéder tout de suite à une nouvelle nomination d'officiers, et ne conférer ce grade qu'à ceux qui ne voulaient ni paix ni trêve avec les hérésies et les corruptions du temps. Les modérés, à leur tour, accusaient leurs fanatiques adversaires de nuire au succès de la cause commune par un zèle outré et des prétentions ridicules, de semer sans cesse la zizanie. Poundtext et quelques autres faisaient de vains efforts pour calmer les esprits et prévenir une funeste division, en leur répétant ces paroles du patriarche : « N'ayons point de querelle, je vous prie, entre vous et moi, ni entre vos bergers et les miens, car nous sommes frères. » Ils ne pouvaient se faire entendre, et ce fut inutilement que Burley luimême éleva sa voix sonore et sévère-pour rétablir Tordre et la discipline. L'esprit d'Habacuc semblait s'être emparé de tous ses auditeurs : ils ne songeaient plus qu'à leurs querelles intestines , et oubliaient qu'un ennemi formidable était sur le point de les attaquer. Les plus prudents ou les plus timides se retiraient déjà, et abandonnaient une cause qu'ils regardaient comme perdue; les autres se choisissaient de nouveaux officiers, et renvoyaient ceux qui les avaient commandés jusqu'alors.
Ce fut en ce moment de confusion générale que Morton arriva, et sa présence excita de nouvelles clameurs ; des applaudissements d'un côté, des imprécations de l'autre. Apercevant Burley, qui , fatigué de ses inutiles efforts pour rétablir l'ordre, se tenait immobile, appuyé sur la garde de son épée,
— Que signifie un tel désordre dans un pareil moment? lui dit-il.
— Il signifie que Dieu a résolu de nous livrer entre les mains de nos ennemis, répondit Burley.
— Non, s'écria Henry, ce n'est pas Dieu qui nous abandonne, c'est nous qui abandonnons Dieu, c'est nous qui nous déshonorons en trahissant la cause de la liberté, de la religion; — et, s'élançant sur
ics tréteaux qui avaient servi de chaire à Habacuc : — Écoutez-moi, s'écria-t-il. I/ennemi vous offre la paix; mais il exige que vous mettiez bas les armes : préférez-vous vous défendre? Vous pouvez encore faire une honorable résistance ; mais le temps presse , il faut vous décider. Qu'il ne soit pas dit que six mille Écossais n'ont su avoir ni le courage de combattre, ni le bon esprit de faire la paix, ni la prudence du lâche qui s'assure un moyen de retraite. Est-il temps de se quereller sur des points minutieux de discipline ecclésiastique, alors que l'édifice est menacé d'une destruction totale? Souvenez-vous, mes frères, que le dernier et le plus fatal des maux que Dieu appela sur le peuple qu'il avait choisi, le dernier et le plus terrible des châtiments que l'aveuglement et la dureté de cœur de ce peuple lui attirèrent, furent des dissensions sanglantes qui divisèrent la cité au moment où l'ennemi tonnait à ses portes.
Plusieurs applaudirent à grands cris à cette exhortation, d'autres y répondirent par des huées en disant: « A vos tentes, Israël ! » Mais déjà les colonnes de l'ennemi se dirigeaient vers le pont; Morton les aperçut. Élevant de nouveau la voix, et faisant un geste de la main : — Silence ! s'écria-t-il, silence ! cessez vos folles clameurs ! voici l'ennemi : c'est de la défense du passage que dépendent notre vie et nos libertés : il y aura du moins un Écossais qui mourra pour les protéger. Que tous ceux qui aiment leur pays me suivent !
La foule se tourna du côté de la rivière, et vit se déployer l'infanterie royale dans un ordre imposant, flanquée d'une cavalerie redoutable, et des artilleurs établir une batterie de canons pour foudroyer le camp. Un profond silence succéda tout à coup aux bruyantes clameurs. Chacun semblait frappé de stupeur, comme si c'eût été là un événement tout à fait inattendu. Les soldats se regardaient entre eux, puis ils tournaient les yeux sur leurs chefs avec cet air d'abattement qu'on remarque chez un malade qui sort d'un accès de frénésie.
Cependant lorsque Morton, descendant de la tribune, se dirigea vers le pont, il fut suivi d'une centaine de jeunes gens qui lui étaient particulièrement attachés.
■— Éphraïm, dit Burley à Macbriar? la Providence a voulu se servir de la sagesse mondaine de ce jeune homme pour nous montrer le éeul chemin de salut qui nous reste. — Allons! mes am\s, que celui qui aime la lumière suive Burley !
i!8 LES PURITAINS D'ECOSSE.
— Arrête! s'écria Macbriar ; ce n'est point par Henry Morton, ni par ceux qui lui ressemblent, que le temple de Jérusalem peut être sauvé ; je crains la trahison de cet Achab; t.\ ne le suivras pas : tu es nos chariots et nos cavaliers.
— Ne m'arrête point! s'écria Burley en le regardant d'un air de courroux 5 ii a dit la vérité, tout est perdu si l'ennemi emporte le pont ; ne me retiens pas : les enfants de cette génération seront-ils plus sages ou plus braves que les enfants du sanctuaire? — A vos rangs ! — marchez avec vos chefs ! — ne nous laissez manquer ni d hommes ni de munitions, et maudit soit celui qui tournerait le dos en ce grand joui1 !
A ces mots, il prit le chemin du pont, accompagné d'environ deux cents de ses plus zélés partisans.
Après le départ de Morton et de Burley, un découragement total s'empara de l'armée, et il n'y fut plus question ni de querelles, ni de discussions théologiques. Les chefs en profitèrent pour rétablir un peu d'ordre dans les rangs, et les soldats obéirent à leurs voix avec la docilité d'un troupeau : mais l'enthousiasme, l'énergie, tout avait disparu. Enfin, on parvint à faire prendre à ces troupes une certaine apparence de régularité, et les chefs espérèrent encore que quelque circonstance viendrait ranimer les courages abattus.
Kettledrummle, Poundtext, Macbriar, tous les prédicateurs, se donnèrent beaucoup de mouvement pour faire entonner un psaume de triomphe ; mais les superstitieux remarquèrent comme un fâcheux présage, qu'ils semblaient chanter les psaumes de la pénitence sur l'échafaud d'un criminel condamné à mort, plutôt que le cantique d'allégresse dont avait retenti la sauvage bruyère de Loudon-Hill en anticipation de la victoire de cette mémorable journée. Bientôt cette triste mélodie reçut un accompagnement plus lugubre encore par le bruif du canon qu'on tirait d'une rive de la Clyde et de la mousqueterie qui lui répondait de l'autre ; enfin, un nuaçe de fumoe déroba les combattants à tous les yeux.