CHAPITRE XXXVI
Adieu donc, stîion mon pays!
Lssib Dyron.
e conseil privé d'Ecosse , qui, depuis la réunion de ce royaume à l'Angleterre , exerçait le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire, était déjà assemblé dans la grande salle gothique, voisine de l'édifice où se tenaient jadis^ les séances du parlement, quand le général Claverhouse entra et prit place parmi les juges.
— Vous nous avez apporté des plats de gibier singulièrement assortis , général , lui dit , en regardant les trois prisonniers, un des juges qui étaient assis à la droite du président : un corbeau que nous allons entendre croasser, un étourneau qui a l'air de ne savoir où donner de la tête, et un... comment nommerai-je le troisième ?
— Sans chercher de métaphore, Milord, répondit le général nommez-le un homme à qui je prends un intérêt particulier.
— Je puis dire que c'est un whig, au moins ! reprit l'interlocuteur en tirant une langue qui semblait pouvoir à peine tenir dans sa bouche, et en cherchant à donner a ses traits grossiers une expression de malice qui semblait leur être familière.
— Oui, Milord, dit Claverhouse avec son imperturbable sang-froid^ un whig, tel que l'était Votre Seigneurie en 1641.
— Vous y êtes pris, Milord, s'écria un des conseillers.
— Oui, oui, répondit-il avec un sourire qui ressemblait beaucoup à une grimace : depuis l'affaire de Drumclog on ne peut plus lui parler.
— Greffier, dit le duc de Lauderdale, qui présidait le conseil, lisez. la pièce que vous avez préparée.
Le greffier donna lecture d'un acte par lequel le général Grahame de Claverhouse et lord Evandale se rendaient caution, jusqu'à concurrence de dix mille marcs d'argent chacun , que Henry Morton de Milnwood sortirait du royaume et n'y rentrerait que lorsqu'il plairait h Sa Majesté de l'y rappeler. En cas d'infraction de son ban, la peine
de mort était prononcée contre lui, et dix mille marcs d'amende pour chacune de ses cautions.
— Monsieur Morton, dit le duc, acceptez-vous le pardon que vous offre la clémence du roi à ces conditions?
— Je n'ai pas d'autre choix à faire, Milord, répondit Morton.
— Approchez donc, et venez signer votre soumission.
Morton s'avança sans répliquer, bien convaincu qu'il ne pouvait espérer un traitement plus favorable ; et pendant qu'il signait, Macbriar s'écria en gémissant : — Le voilà qui complète son apostasie et reconnaît le tyran charnel ! « Astre déchu ! astre déchu ! »
— Silence ! dit le conseiller qui avait d'abord parlé à Glaverhouse, et qui montrait des prétentions à l'esprit ne vous mêlez pas de goûter à la soupe des autres, vous trouverez la vôtre assez chaude, et elle pourra bien vous brûler le gosier.
— Faites avancer l'autre prisonnier, dit le président après avoir fait placer Morton sur un des sièges qui garnissaient les côtés de la salle , il a l'air d'un de ces moutons qui sautent les fossés après avoir vu passer les autres .
Guddy fut conduit par deux fusiliers auprès de la table devant laquelle les juges étaient assis. Il jeta un regard timide autour de lui, et baissa aussitôt les yeux, saisi de respect à la vue de tant de grands personnages qui s'occupaient de lui j car, malgré les assurances de Glaverhouse, il n'était pas sans inquiétude sur les suites que pourrait avoir pour lui la délibération. Après maintes révérences d'un air gauche, il attendit qu'on l'interrogeât.
— Vous êtes-vous trouvé à l'affaire du pont de Bothwell?
Telle fut la première question qu'on lui adressa, et elle produisit sur lui l'effet d'un coup de tonnerre. N'osant avouer la vérité, et il avait assez de bon sens pour juger qu'il serait aisément convaincu de mensonge, il chercha, en véritable Calédonien, à se tirer d'embarras par une réponse évasive.
— Je ne nie pas qu'il ne soit possible que j'y aie été.
— Répondez directement : oui, ou non. Vous savez que vous y étiez !
— Il ne m'appartient pas de contredire Votre Grâce.
— Encore une fois, y étiez-vous, ou n'y étiez-vous pas? dit le duc avec impatience.
— Quel homme peut savoir où il a été tous les jours de sa vieî
44c LES PURITAINS D'ECOSSE.
— Coquin, s'écria le général Dalzell, si tu ne réponds pas mieux, je vais te faire sauter les dents de la bouche avec le pommeau de mon poignard. — Crois-tu que nous puissions passer la journée à t'interroger et à te poursuivre de question en question, comme des chiens qui courent un lièvre ' ?
— Eh bien donc, puisque rien autre chose ne peut vous contenter, écrivez que je ne peux pas nier que j'y aie été,
— Maintenant, dit le président, croyez-vous que le fait de s'armer en cette occasion équivale à un acte de rébellion?
— Je ne suis pas trop libre de donner mon opinion sur ce qui pourrait mettre mon cou en danger ; mais ce fait ne vaut guère mieux
— Mieux que quoi ?
— Ne vaut guère mieux que rébellion, comme Votre Honneur l'appelle.
— A la bonne heure, voilà ce qui s'appelle répondre. — Et si le roi daigne vous pardonner votre rébellion, prierez-vous le ciel pour le roi et pour son église?
— Ah ! de tout mon cœur, Mildrd ; et je boirai à sa santé, pardessus le marché, quand l'aie sera bonne.
— Eh ! dit le duc, c'est un vrai coq!... Mais qui vous a engagé, mon cher ami, à prendre part à cette révolte?
— Le mauvais exemple, Milord, et une vieille folle de mère, sauf le respect que je dois à Votre Seigneurie.
— Fort bien. Je ne crois pas qu'on ait jamais à craindre que tu trames une trahison de ton propre chef. — Expédiez-lui son pardon pur et simple. — Faites avancer ce coquin qui est là-bas.
On amena Macbriar à la place que Cuddy venait de quitter, et le président commença de même par lui demander s'il était à la bataille du pont de BothweU.
— J'y étais, répondit-il d'une voix ferme et assurée.
— Étiez-vous armé^
— Armé ? — Oui, — de la parole de Dieu, pour encourager ceux qui combattaient pour sa cause.
\, On raconte que Dalzell frappa un des whigs eaptifs, tandis qu'on l'interrogeait, et avec tan? de violence, que le sang jaillit. Le général avait été provoqué à cet acte, qui n'en est pas moins impardonnable, par le prisonnier, qui l'avait appelé « bête féroce de Moscovie qui a l'habitude de faire rôtir les hommes. » A cette époque le service de Russie n'était nullement une école d'Isa-*
inanité.
— C'est-à-dire que vous prêchiez la révolte contre le roi ?
— C'est toi qui l'as dit.
— Vous devez connaître John Balfour de Burley ?
— Si je le connais ! oui, et j'en rends grâces à Dieu. C'est un chrétien sincère et zélé.
— Qu'est devenu ce pieux personnage? Où l'avez-vous vu pour la dernière fois ?
— Je suis ici pour répondre pour moi-même, et non pour compromettre la sûreté des autres.
— Nous trouverons le moyen de te faire sortir les paroles de la bouche , s'écria Dalzell.
— Si vous pouviez lui persuader qu'il est dans un conventicule , repartit Lauderdale , il n'aurait pas besoin de votre assistance pour cela. — Allons, mon garçon, parlez pendant qu'il en est temps encore : vous êtes trop jeune pour endurer les souffrances auxquelles vous expose votre obstination.
— Je vous défie, répondit Macbriar en jetant sur les juges un regard de rage et de mépris. Ce n'est pas la première fois que je subis la prison, la torture ; et, tout jeune que je suis, j'ai assez vécu pour avoir appris à mourir quand mon heure sera venue.
— Fort bien ! dit Lauderdale ; mais il y a certaines choses fâcheuses qui peuvent vous arriver avant la mort. — En parlant ainsi , il agita une clochette d'argent qui était placée devant lui sur la table.
A ce son, un rideau cramoisi qui cachait un enfoncement gothique pratiqué dans le mur de la salle fut tiré, et l'on y aperçut l'exécuteur des hautes-œuvres , homme de grande taille , d'un aspect hideux, placé devant une table de chêne, sur laquelle étaient des instruments propres à serrer les pouces, et une boîte de fer, appelée la botte écossaise, dont on se servait, à cette époque de tyrannie, pour torturer les accusés. Morton , qui ne s'attendait pas à ce spectacle , ne put s'empêcher de tressaillir; Macbriar, au contraire, le contempla sans pâlir, sans rien perdre de sa fermeté.
— Connaissez-vous cet homme? dit Lauderdale au prédicateur a/e<? un ton de voix sévère et lugubre.
— C'est sans doute , répondit-il , l'infâme exécuteur de vos ordres sanguinaires contre la personne des élus de Dieu. Vous et lui , vous êtes «gaiement méprisables à mes yeux, et je bénis le ciel qui me donne la force de ne pas craindre les tourments que vous avez le
pouvoir, vous d'ordonner, et lui de me faire souffrir. La chair et le ■sang peuveni frémir dans les souffrances, la faiblesse humaine peut arracher des plaintes et des cris; mais mon âme, je l'espère, est appuyée sur le rocher des siècles.
— Faites votre devoir, dit le duc à l'exécuteur.
Le bourreau s'avança, et, d'une voix rauque, demanda sur quelle jambe du prisonnier il appliquerait d'abord son instrument»
— Qu'il choisisse lui-même, dit le duc : je veux l'obliger en tout ce qui est raisonnable.
— Puisque vous me laissez le choix , dit Macbriar en étendant sa jambe droite, prenez ma meilleure; je l'abandonne volontiers au service de la cause pour laquelle je souffre *.
Le bourreau, aidé de ses valets, enferma la jambe et le genou dans la botte de fer, plaça un coin de même métal entre le genou et le bord de la machine , prit un marteau , et le tint en l'air, prêt à frapper dès le premier ordre. Un homme décemment vêtu, chirurgien de profession , se plaça de l'autre côté de la chaise du prisonnier, lui mit le bras à nu , et posa son pouce sur l'artère , pour régler la torture d'après les forces du patient. Alors le président du conseil répéta la question d'une voix sévère : — Où avez-vous laissé John Balfour de Burley, la dernière fois que vous l'avez vu?
Au lieu de répondre , Macbriar leva les yeux au ciel comme pour implorer la grâce divine , et murmura quelques mots dont on n'entendit que les derniers : — Tu as dit que ton peuple serait soumis au joug de ta puissance.
Lauderdale promena ses regards sur les membres du conseil, comme pour recueillir leurs suffrages muets, et fit lui-même un signe au bourreau, dont le marteau descendit à l'instant sur le coin, et l'enfonça entre le genou et la botte; ce qui fit éprouver au prisonnier la douleur la plus cruelle, comme le prouva évidemment le changement qui s'opéra sur son visage. L'exécuteur releva son marteau, et se tint prêt à frapper un second coup.
— Voulez-vous dire, répéta le duc, où vous avez laissé Balfour de Burley la dernière fois que vous l'avez vu?
— J'ai répondu, dit Macbriar avec résolution. — Et le second coup fut frappé, puis le troisième, puis le quatrième; mais au cinquième,
«o Celte réponse fut réellement faite par James Mitcuell^ lorsqu'il souffrait la torture de la botl PBBï avoir tente d'assassiner l'archevêque Sliarpe.
lorsqu'un coin plus large fut introduit , le malheureux poussa un cri d'angoisse.
Le sang de Morton lui bouillait dans les veines pendant cette scène barbare ; il ne put en soutenir plus longtemps la vue , et quoique sans armes, menacé lui-même du même supplice, il allait s'élancer au secours de Macbriar, lorsque Claverhouse , qui avait remarqué son émotion, le retint en lui mettant une main sur la bouche et en lui disant tout bas : — Pour l'amour de Dieu, songez où vous êtes !
Heureusement pour lui , ce mouvement inconsidéré échappa aux regards des autres conseillers, dont l'attention tout entière était fixée sur le patient.
— Il est évanoui, dit le chirurgien. Milorcls, la nature hnrsrénp n'en peut endurer davantage.
— Donnez-lui relâche, dit le duc; — et se tournant vers Dalzell, il ajouta : — Il n'ira guère à cheval aujourd'hui, quoiqu'il ait mis ses bottes. Il faut en finir, je pense : — oui, qu'on expédie sa sentence, et finissons-en avec lui; il nous reste encore assez de besogne.
On fit respirer des eaux spiritueuses et des essences au malheureux captif, et lorsqu'il eut repris ses sens le duc prononça sa sentence de mort, comme traître, fait prisonnier les armes à la main, et le condamna à être conduit de la barre au lieu ordinaire des exécutions, pour y être pendu par le cou, avoir la tête et les mains séparées de son corps après sa mort , afin que le conseil en usât suivant son bon plaisir ; il ordonna ensuite la confiscation de tous ses biens au profit de la couronne.
— Doomster, continua-t-il, lisez la sentence.
L'office de doemster ou justicier, qui consistait à répéter aux condamnés la sentence des juges, était alors et fut longtemps encore exercé en Ecosse par l'exécuteur des hautes-œuvres1. Cette lecture produisait dans leur esprit un nouveau degré d'horreur, en leur rappelant que celui qui l'articulait allait en faire l'application.
Macbriar n'avait pu entendre que très-imparfaitement le jugement prononcé par le lord président du conseil, mais quand le bourreau
I. Le bon plaisir du conseil, relativement aux restes des victimes, était aussi crue! que toute sa conduite. Les têtes des prédicateurs étaient fréquemment exposées sur des piques entre leurs deux mains, qui étaient posées dans l'attitude de la prière. Lorsque la tète du célèbre Richard Cameron fut exposée de cette manière, un spectateur porta témoignage qu'il avait vécu en priant et en prèehant, et qu'il était mort en priant et en combattant. (Voyez une note sur ce sujet, dans la Prisin d'Edimbourg.)
prit la parole, il était complètement revenu à la vie , et à ces derniers mots : — Telle est la sentence que je prononce, il répondit :
— Milords, je vous remercie. Vous m'avez accordé la seule grâce que j'eusse voulu recevoir de vous, en envoyant à une si prompte mort ce corps torturé et épuisé par votre cruauté ! Peu m'importe en effet de périr en prison ou à la potence. Vous aliez me fournir l'occasion de montrer au grand jour se qu'un chrétien peut souffrir pour la bonne cause. — Je vous pardonne, Milords; et pourquoi ne vous pardonnera is-je pas? Vous m'arrachez à la société de la poussière et des cendres pour m'envoyer à celle des anges et des justes; — vous me faites passer des ténèbres à la lumière, de la mort à l'immortalité ; en un mot , de la terre au ciel. — Si donc les remerciements et le pardon d'un mourant peuvent vous être agréables, recevez-les; et puissent vos derniers moments être aussi tranquilles, aussi heureux que les miens !
Pendant qu'on le transportait au lieu de l'exécution, ses traits furent ceux d'un homme porté en triomphe ; et il conserva jusqu'au dernier moment la même fermeté, le même enthousiasme.
Le conseil se sépara, et Morton se retrouva dans la voiture du général Grahame.
— Quel courage ! quelle fermeté ! dit-il en réfléchissant à la conduite de Macbriar. Combien il est regrettable que tant de dévouement et d'héroïsme ait été mêlé au fanatisme de sa secte !
— Vous voulez parler, dit Claverhouse, de la sentence de mort qu'il avait prononcée contre vous! —Il l'aurait très-bien justifiée à ses propres yeux avec un texte comme celui-ci, par exemple : — Phinéas se leva, et exécuta le jugement de Dieu. — Mais vous savez où vous vous rendez à présent, monsieur Morton?
— Nous suivons la route de Leith, à ce que je vois, répondit Morton. Ne puis-je, avant mon départ, prendre congé de mes amis?
— On a parlé à votre oncle, il refuse de vous voir : le bonhomme est frappé d'épouvante. Il tremble, non sans quelque raison, que le châtiment de votre trahison ne retombe sur ses biens : il n'en sera rien cependant. Il vous envoie sa bénédiction, et une petite^ somme que voici. Lord Evandale est toujours souffrant. Lady Bellenden est à TiPistudlem. Elle a de l'ouvrage pour y remettre tout en ordre : les coquins ont fait un grand dégât parmi les respectables monuments d'antiquité qui faisaient l'objet de sa vénération ; ils ont même brûlé
îe vieux fauteuil que la bonne dame appelait le trône de Sa Majesté. Y a-t-'l quelque autre personne que vous désiriez voir?
•— Non, dit Morton en soupirant profondément, non; mais quelque prompt que doive être mon départ, encore faut-il quelques préparatifs indispensables.
— Lord Evandale a pourvu à tout : votre porte-manteau est dans ma voiture , et dans une malle qui est derrière vous trouverez les effets qui pourraient vous manquer. Voici des lettres de recommandation de lord Evandale, pour la cour du stathouder : j'en ai moi-même ajouté une ou deux. J'ai fait mes premières campagnes sons les ordres du prince d'Orange, et c'est à la bataille de Seneff' que j'ai vu le feu pour la première fois. En outre, voici des lettres de change, et vous en recevrez d'autres quand vous en demanderez.
Morton était étourdi, confondu, de l'exécution si subite de sa sentence de bannissement. — Et mon domestique? dit-il.
— J'en aurai soin, répondit Claverhouse : je tâcherai de le faire rentrer au service de lady Bellenden. Je ne crois pas qu'il soit tenté désormais de manquer à une revue, mais je réponds bien qu'il ne s'avisera jamais de faire une seconde campagne avec les whigs. Nous voici sur le quai , descendons , on vous attend.
Des matelots se présentèrent, prirent le bagage de Morton et le portèrent dans la chaloupe.
— Puissiez-vous être heureux ! continua le général en lui serrant la main , et puissions-nous nous revoir en Ecosse dans des temps plus tranquilles! Je n'oublierai jamais votre conduite généreuse envers mon ami Evandale ; elle vous fait d'autant plus d'honneur dans mon esprit, que je connais vos sentiments secrets, et que bien des gens à votre place n'auraient pas été fâchés de se trouver débarrassés d'un homme qui leur barrait le chemin , sans qu'on eût aucun reproche à leur faire.
Il serra de nouveau la main à Morton , et le quitta comme il allait descendre dans la chaloupe.
A peine Claverhouse avait-il disparu , que Morton sentit qu'on lui glissait dans la main un papier, plié de manière à occuper le moins de place possible. Il se retourna ; la personne qui le lui avait remis était enveloppée d'un grand manteau qui ne permettait pas de dis-
i, Août 1674. Uaverhouse se distingua dans celle action et fut fait capitaine.
tinguer ses traits : elle posa un doigt sur sa bouche, et se perdit dans la foule.
Cet incident éveilla la curiosité de Morton. Lorsqu'il fut monté à bord d'un vaisseau faisant voile pour Rotterdam , il s'éloigna de ses compagnons de voyage , et ouvrant le billet qui lui avait été remis si mystérieusement , il lut ce qui suit :
« Le courage que tu as montré dans la fatale journée où Israël a fui devant ses ennemis a en quelque manière expié les erreurs de .on érastianisme. Ce n'est pas le temps de faire combattre Éphraïm contre Israël. Je sais que ton cœur est avec la fille de l'étranger. Oublie-la, car de loin, de près, en exil, jusqu'à la mort, ma main sera levée contre sa maison , et le ciel m'a donné les moyens de faire retomber sur elle les crimes dont elle est coupable. C'est la longue résistance du château qui a été la principale cause de notre défaite près du pont de Bothwell, et le sang de nos frères crie vengeance. N'y pense donc plus , et réunis-toi à nos frères exilés. Tu en trouveras en Hollande qui attendent toujours l'heure de la délivrance. Quand elle aura sonné , si tu es digne de travailler à la vigne du Seigneur, tu sauras toujours où me trouver, en demandant des nouvelles de Quintin Mackel d'Irongray, chez cette excellente chrétienne Bessie Maclure, qui est proche parente de l'aubergiste Niel.Telles sont les instructions de celui qui espère te retrouver encore fidèle à la fraternité , luttant dans le sang contre le péché. En attendant ^ sois patient : garde ton épée à ta ceinture et ta lampe allumée comme l'homme qui veille la nuit , car celui qui jugera le mont d'Ésaù , qui dispersera les faux prophètes comme la paille, et les méchants comme îô chaume , celui-là viendra à la quatrième veille avec des vêtements teints de sang ; la maison de Jacob sera pour le pillage , et la maison de Joseph pour le feu. — La main qui t'écrit est celle qui s'est appesantie sur les puissants au milieu des champs de bataille. »
Cette étonnante épître était signée J. B. .de B. Mais ces initiales n'étaient pas nécessaires pour prouver à Morton qu'elle ne pouvait avoir été écrite que par John Balfour de Burley. II fut surpris de l'audace et de l'opiniâtreté de cet homme indomptable, qui, au moment même où son parti venait d'être presque entièrement détruit, cherchait à renouer les fils d'une conspiration dont la trame était rompue» Pourtant il n'éprouva aucun désir d'entretenir avec lui une correspondance qui n'aurait pas été sans danger, ou de renouveler une
association qui avait failli lui être si funeste. Ne regardant les menaces dirigées contre la famille Bellenden que comme une preuve du ressentiment que Burley conservait de la belle défense qu'avait faite le château, il ne put croire un instant qu'un ennemi fugitif et proscrit dût être à craindre pour ceux qui appartenaient au parti des vainqueurs. La pensée lui vint aussi d'envoyer cette lettre à lord Evandale ou au major Bellenden; mais, comme elle pouvait aider à découvrir le refuge de Burley, il pensa que ce serait se rendre coupable d'un abus de confiance, et il put d'autant moins s'y déterminer, qu'il ne s'agissait que de prévenir un mal qu'il regardait comme imaginaire. Il déchira donc le papier et en jeta les morceaux dans la mer , après avoir pris note du nom sous lequel Burley lui marquait qu'il devait le demander, et du lieu où il pourrait , au besoin, avoir de ses nouvelles.
Cependant le navire était sorti du port, et. un vent favorable de nord-ouest enflait ses blanches voiles. La proue fendait les vagues en mugissant , et laissait un long sillon derrière elle. La ville et le port de Leith disparaissaient dans Féloignement , les collines se perdaient dans l'azur du ciel , et Morton se trouva séparé pour plusieurs années de sa terre natale.