CHAPITRE XXXV
Les avocats sont prêts, l'accusateur s'avance, Les juges, au front morne, ont déjà pris séance. Gay. L'opéra du Gueux.
n sommeil si profond avait succédé à l'agitation qu'il avait éprouvée la veille , que Morton savait à peine où il se trouvait quand il fut éveillé en sursaut par le bruit des chevaux , les cris des soldats et le son des trompettes. A peine avait-il eu le temps de se lever, que Hoiliday vint l'avertir, de l'air le plus respectueux , que le général ( Claverhouse avait alors ce rang) espérait avoir le plaisir de sa compagnie sur la route.
Il est dans la vie certaines situations où une invitation devient un ordre; Morton crut avec raison qu'il se trouvait dans cette position , et il se rendit sur-le-champ auprès de Claverhouse. Il trouva son cheval sellé et bridé, et Cuddy prêt à le suivre. On semblait traiter le maître et le serviteur non en prisonniers , mais comme s'ils avaient fait partie de la troupe ; cependant on les avait désarmés , et Claverhouse remit lui-même à Morton son épée. C'était alors la marque distinctive d'un homme de qualité. Lorsqu'on se mit en route, il le fit placer à côté de lui , et il semblait prendre plaisir à sa conversation. Mais plus Morton entendait parler le général, plus il se trouvait embarrassé pour fixer ses idées sur le véritable caractère de cet homme : son urbanité, la politesse de ses manières , ses sentiments généreux et chevaleresques, son dévouement à la cause du roi, sa pénétration et sa connaissance profonde du cœur humain, forçaient l'approbation et excitaient l'admiration de tous ceux qui conversaient avec lui ; mais son indifférence pour la vie des hommes , les violences et les cruautés qu'il autorisait chez ses soldats, et qu'il leur commandait même quel-
quefois; son mépris pour tout ce qui était d'une classe inférieure à la sienne, formaient un contraste qui repoussait loin de lui ceux que sps aimables qualités n'auraient pas manqué de subjuguer. Morton ne put s'empêcher de le comparer intérieurement à Burleyj et cette idée s'emparant de son esprit, il laissa échapper quelques mots qui la firent entrevoir.
— Vous avez raison, dit Claverhouse en souriant, parfaitement raison. Nous sommes tous deux des fanatiques ; mais il y a quelque différence entre le fanatisme inspiré par l'honneur, et celui que fait naître une sombre et farouche superstition.
— Et cependant, tous les deux, vous versez le sang sans remords et sans pitié , repartit Morton incapable de cacher ses sentiments.
— Il est vrai , dit Claverhouse avec le même flegme ; mais il y a, je crois, une grande différence entre le sang de braves soldats, de gentilshommes loyaux , de prélats vertueux , et la liqueur rouge qui coule dans les veines de grossiers paysans, d'obscurs démagogues, de misérables psalmodieurs. Ne faites-vous pas une distinction entre une bouteille d'un excellent vin et un pot de mauvaise bière ?
— Votre comparaison est trop subtile pour moi. Dieu a donné la vie au paysan comme au prince, et celui qui détruit son ouvrage sans motif bien puissant, et au gré de son caprice, lui en rendra compte dans l'un comme dans l'autre cas. Et, par exemple, ai-je plus de droit aujourd'hui à la protection du général Grahame que la première fois que je l'ai vu?
— Et que vous avez vu la mort si près de vous, n'est-ce pas? Eh bien, je vous répondrai franchement : je ne voyais alors en vous que le fils d'un ancien chef de rebelles , le neveu d'un vieux laird avare; maintenant je vous connais mieux : je sais que vous avez un caractère que j'honore dans un ennemi autant que je l'aime dans un ami. J'ai pris bien des informations sur vous depuis notre première rencontre, et vous voyez , j'espère, que leur résultat ne vous a pas été défavorable.
— Cependant je suis...
— Vous êtes le même aujourd'hui que vous étiez alors, j en conviens; mais comment pouvais-je le savoir? Ce n'est que récemment que j ai appris à vous apprécier. Au surplus , la résistance même que j'ai opposée à ceux qui intercédaient en votre faveur doit vous prouver que déjà j'avais conçu une assez haute opinion de vos talents.
— Pensez-vous, général, que je doive être très-reconnaissant d'une telle preuve d'estime ?
— Allons! allons ! vous faites le pointilleux. Je vous dis que je vous croyais tout autre. Avez-vous jamais lu Froissart?
— Non9 répondit Morton.
— J'ai envie ofe vous procurer six mois de prison pour vous faire jouir de ce plaisir. Son livre m'inspire plus d'enthousiasme que la poésie elle-même. Avec quel sentiment chevaleresque le noble chanoine réserve ses plus belles expressions de douleur pour la mort du brave et noble chevalier dont la perte est à déplorer, tant sa loyauté était grande, sa foi pure, sa valeur terrible à l'ennemi, et son amour fidèle. Ah! benedicite! comme il se lamente sur la perte de cette perle de la chevalerie, quel que soit le parti qu'elle ait orné. Mais, certes, quant à quelques centaines de vilains nés pour labourer la terre, le noble historien témoigne pour eux aussi peu, peut-être moins de sympathie que John Grahame de Claverhouse lui-même.
— Vous avez pourtant, général, un laboureur parmi vos prisonniers ; et , malgré le mépris que vous affichez pour une profession que quelques philosophes ont regardée comme tout aussi utile que celle de soldat, je prendrai la liberté de solliciter vivement votre protection pour lui.
Claverhouse prit son livre de mémentos, et y jetant un coup d'œil i — Vous voulez parler, dit-il, d'un Hatherick, Hedderich, ou, — ou, — Headrigg. Oui, Guthbert, ou Guddy Headrigg. — Je le tiens ici. — Oh ! ne craignez rien pour lui , s'il veut seulement ne pas être intraitable.—Les dames de Tillietudlem m'avaient dit un mot en sa faveur» ïi doit épouser leur femme de chambre, je crois.
— Je ne lui soupçonne pas l'ambition du martyre.
«—Tant mieux pour lui! D'ailleurs, quoi qu'il pût avoir fait, je le protégerais à cause de l'erreur salutaire qui le jeta dans nos rangs la nuit dernière, lorsqu'il cherchait à vous procurer du secours. Il a eu confiance en moi, et c'est un titre pour que je ne l'abandonne pas» Mais, à vous parler sincèrement, il y a longtemps que j'ai les yeux ouverts pour surveiller sa conduite. — Holliday, donnez-moi le livre noir.
Le sous-olficier présenta à son commandant im registre qui contenait, par ordre alphabétique, les noms de tous e&ïs £[u'on croyait devoir considérer comme suspects d'avoir des intentions hostiles contre
le gouvernement. Claverhouse se mit à le feuilleter chemin faisant. — Gumblegumption, ministre autorisé, âgé de cinquante ans, rusé, Hypocrite...;. Ce n'est pas cela. — Heathercat, prédicateur proscrit, zélé caméronien, tenant un conventicule sur les monts Campsie. — Je me trompe... — Ah! m'y voici : Cuthbert Headrigg. Sa mère, puritaine exaltée. Quant à lui, c'est un garçon fort simple, mais sans génie; excellent tireur, plus adroit de la main que de la tête. On pourrait l'attacher à la bonne cause, sans son attachement pour... Ici Claverhouse regarda Henry, ferma son livre, et reprit : — Le dévouement, la fidélité, monsieur Morton, sont des vertus qui ne sont jamais perdues avec moi. Vous pouvez compter sur la vie de ce jeune homme.
— Un esprit comme le vôtre n'est-il pas révolté d'un système qui exige des enquêtes si minutieuses sur des individus si obscurs? demanda Morton.
— Supposez-vous, répondit le général avec un peu de hauteur, que ce soit nous qui prenions cette peine? Les desservants de chaque paroisse recueillent ces renseignements pour eux-mêmes : ils connaissent mieux que personne les brebis noires du troupeau. Il y a trois ans que j'ai votre portrait.
— En vérité! voudriez-vous me faire le plaisir de me le montrer.
— Volontiers, je n'y vois pas d'inconvénient; car, devant quitter FÉcosse probablement pour quelques années , vous ne pouvez vous venger du peintre.
Ces mots, prononcés d'un air d'indifférence, firent tressaillir Morton, car ils lui annonçaient l'exil loin de son pays natal. Avant qu'il pût répondre, Claverhouse ouvrit encore le registre, et lut ce qui suit : — Henry Morton, fils de Silas Morton, colonel de cavalerie pour le parlement d'Ecosse, neveu de Morton de Milnwood. — Éducation imparfaite, mais un courage au-dessus de son âge. — Adroit à tous les exercices. — Indifférent pour les formes de religions, mais penchant pour le presbytérianisme. — A des idées exaltées et dangereuses sur la liberté de penser et d'écrire. — Flotte entre les opinions des ïatitudinariens et celles des enthousiastes. — Fort aimé de tous tes jeunes gens des environs, — D'un caractère doux, modeste e* tranquille, et cependant un esprit ardent, une tète de feu. Il est... — Vous voye7\ monsieur Morton, que ces mots sont suivis de trois croix rouges, ce qui signifie trois fois dangereux. Vous étiez donc un homme important à surveiller. — Mais que me veut ce messager?
Un homme achevai s'approcha du général, et lui remit une lettre. Claverhouse l'ouvrit, la lut avec un sourire dédaigneux, pnis s'adressant au courrier : — Dites à votre maître, dit-il d'un air de mépris, qu'il envoie ses prisonniers à Edimbourg. Il n'y a pas d'autre réponse.
Se tournant ensuite vers Morton : — C'est, reprit-il, un de vos alliés, ou plutôt encore un allié de votre ami Burley, qui abandonne votre cause. Écoutez son style : — « Mon cher Monsieur, » — je ne sais d'où lui vient ce ton d'intimité, — « je supplie Votre Excellence de recevoir mes humbles félicitations sur la victoire que l'armée de Sa Majesté vient de remporter. J'ai l'honneur de vous donner avis que j'ai fait prendre les armes à mes vassaux pour arrêter les fuyards. J'ai déjà fait plusieurs prisonniers, etc. Signé Basile Olifant. » — Vous le connaissez sans doute de nom?
— N'est-ce pas un parent de lady Marguerite Bellenden?
— Le dernier héritier mâle du père de cette dame, quoi qu'à un degré fort éloigné ; amoureux de la belle Edith, qui lui a été refusée parce qu'il en était indigne ; mais surtout admirateur du domaine de Tillietudlem avec toutes ses dépendances.
— En entretenant des liaisons avec notre malheureux parti, il prenait un mauvais moyen de recommandation auprès de cette famille, dit Morton.
— Oh ! mais le prudent Basile est homme à jouer différents rôles. Il était mécontent du gouvernement, parce qu'on n'avait pas voulu annuler en sa faveur le testament que le comte de Torwood avait fait au profit de sa fille ; de lady Marguerite, parce qu'elle lui avait refusé miss Bellenden ; et de cette dernière, parce qu'elle ne pouvait souffrir sa gaucherie et sa grande taille. Il entra donc en correspondance avec Burley, et fit une levée d'hommes dans le dessein de le secourir s'il n'avait pas besoin de secours, c'est-à-dire si vous nous aviez battus hier. Aujourd'hui que nous sommes vainqueurs, le coquin change de ton : il prétend qu'il n'a agi que pour le service du roi, et je suis porté à croire que le conseil prendra ses protestations pour argent comptant, quoiqu'il sache fort bien que ce n'est qi>e de la fausse monnaie. On fera pendre ou fusiller quelques douzaines de malheureux fanatiques, tandis que ce fourbe, enveloppé de son hypocrisie comme d'une peau de renard, jouira de l'honneur qui n'est dû qu'à la loyauté !
C'est en conversant ainsi sur différents suiets qu'ils parvinrent à
trouver moins longue la route qu'ils parcouraient. Claverhouse parlait à Morton avec la plus grande franchise, le traitait en ami et en compagnon plutôt qu'en prisonnier ; et pour Morton, malgré l'incertitude du sort qui l'attendait, les heures qu'il passa dans la société de cet homme extraordinaire, dont l'imagination était aussi riche et aussi fertile que sa connaissance du cœur humain était profonde, furent les plus courtes de toutes celles qui s'étaient écoulées depuis qu'il avait été jeté dans le torrent des affaires publiques. On ne saurait mieux le comparer qu'à un cavalier qui a lâché les rênes, et qui, s'abandonnant à son coursier, s'épargne au moins la peine de vouloir diriger sa marche.
Ils arrivèrent ainsi à Edimbourg, leur suite s'étant successivement augmentée de divers détachements de cavalerie qui presque tous amenaient un plus ou moins grand nombre de prisonniers.
Au moment d'entrer en ville, Claverhouse dit à Morton :
— Je sais que le conseil privé, sans doute pour donner, par ses démonstrations de joie, une preuve de la terreur dont il a été frappé f a décidé que nous ferions une espèce d'entrée triomphale, traînant à notre suite nos captifs, comme le faisaient les généraux romains. Mais je n'aime pas à me donner en spectacle, et je veux vous épargner le désagrément de figurer dans cette exhibition.
Le général appela Allan, qui était alors lieutenant-colonel, et le chargea du commandement de la cavalerie ; puis, prenant un chemin détourné, il gagna incognito, suivi de quelques domestiques, la maison qu'il occupait dans une des principales rues d'Edimbourg» Dès leur arrivée, il conduisit Morton dans un appartement où il le laissa seul en lui disant qu'il comptait sur sa parole de ne pas eu sortir.
Morton réfléchissait sur les vicissitudes qu'il avait éprouvées depuis un mois, quand, au bout d'un quart d'heure, il entendit dans la rue une grande rumeur, ce qui l'engagea à s'approcher de la fenêtre. Les trompettes, les clairons et les tambours se faisaient entendre au milieu des acclamations de la multitude, et annonçaient l'arrivée de la cavalerie royale. Les magistrats étaient allés recevoir les vainqueurs à la porte de la ville, et ils marchaient en tête de la pompe triomphale, précédés de leurs hallebardiers. Derrière eux s'élevaient au bout des piques les têtes de deux rebelles à qui on avait aussi coupé les mains, et par une barbare dérision, les hommes qui portaient
ces dernières les rapprochaient souvent l'une de l'autre dans l'attitude de îa prière. Ces trophées sanglants appartenaient à deux prédicateurs massacrés à Bothwell-Bridge. Ensuite venait une charrette conduite par le valet de l'exécuteur des hautes- œuvres, sur laquelle étaient placés Macbriar et deux autres prisonniers qui paraissaient être de la même profession : tête nue, chargés de fers, ils ne semblaient ni abattus par le destin de leurs compagnons, dont on portait devant eux les tristes restes, ni intimidés par la crainte de la mort à laquelle ces préliminaires leur annonçaient assez clairement qu'ils étaient destinés; au contraire, ils jetaient des regards fermes sur le peuple qui les entourait, et semblaient en quelque sorte triompher de leurs vainqueurs.
iJerrière ces prisonniers abandonnés aux insultes de la canaille, qui leur jetait de la boue et des pierres, marchait un corps de cavaliers brandissant leurs sabres et poussant des acclamations auxquelles répondaient les cris de la populace, qui, dans toutes les grandes villes, est toujours satisfaite quand on lui permet de se livrer à de bruyantes clameurs.
A ce groupe succédèrent les principaux prisonniers, dont le nombre s'élevait à plus de cent. Ceux qui avaient le grade de chef s'avançaient les premiers : les uns, liés sur des chevaux, le visage tourné vers la queue; les autres, attachés à de pesantes barres de fer qu'ils étaient obligés de porter à la main, comme les galériens qui en Espagne se rendent au port où ils doivent être embarqués. On portait en triomphe les têtes de ceux qui avaient péri, celles-ci au bout des piques, celles-là dans des sacs étiquetés du nom de ces malheureux.
Tels sont les objets hideux qui, dans cette procession, précédaient les victimes encore vivantes, victimes aussi évidemment dévouées à la mort que si elles avaient été coiffées du san-benito des hérétiques condamnés à figurer dans un auto-da-je { .
Parmi la foule obscure des prisonniers qui fermaient la marche, les uns annonçaient par leurs regards fiers et intrépides qu'ils étaient encore convaincus de la justice de la cause pour laquelle ils avaient combattu, et que la mort seule pouvait refroidir l'ardeur' de leur en-
1. David Hackston de Rathillet, qui fut blessé et fait prisonnier à l'escarmouche d'Aii's Moss, dans laquelle le célèbre Camcron périt, fut, à son entrée a Edimbourg, par ordre du conseil, reçu par les magistrats à la Watergate, et placé sur un cheval sans selle, la figure tournée du côté de la queue; les trois autres chefs furent couchés sur une herse de fer et traînés par les rues. La tête d& M. Caraeron était portée devant eux au hout d'une hallebarde.
thousiasme; les autres, abattus et consternés, semblaient se reprocher l'impruaence qu'ils avaient commise en épousant un parti que la Providence avait abandonné, et déjà ils cherchaient dans leur esprit quelque subterfuge pour échapper au sort qui les menaçait ; plusieurs, accablés de besoin et de lassitude, semblaient un troupeau de moutons qu'un boucher force à marcher vers la tuerie sans qu'ils sachent s'il s'agit de les tondre ou de les égorger. Ces derniers ne laissaient voir ni crainte, ni désir, ni espoir, absorbés qu'ils étaient par le sentiment de leur malheur, sans en avoir peut-être une idée bien distincte.
Enfin, une double file de cavaliers formait une haie mobile, et les escadrons compactes étaient précédés d'une musique militaire qui exécutait des airs de triomphe quelquefois couverts par les acclamations de la multitude.
Morton se sentit désolé à la vue d'un tel spectacle; et en reconnaissant, parmi les prisonniers, parmi les têtes portées au bout des piques, des traits qui lui étaient devenus familiers, Use laissa tomber sur une chaise, dans un état d'horreur et de stupéfaction. Il n'en fut tiré que par la voix d'Headrigg , qui entra dans la chambre, pâle comme un mort, ses cheveux dressés sur la tête, et avec un affreux claquement de dents.
— Que le cieî nous pardonne, monsieur Henry, s'écriait-il; que Dieu ait pitié de nous ! Il faut que nous paraissions à l'instant devant le conseil. Eh ! mon Dieu, que veulent-ils donc qu'un pauvre homme comme moi dise devant tant de lords et de seigneurs? Mais ce n'est pas tout : ma mère est arrivée de Glascow Elle vient pour me voir rendre témoignage, suivant son jargon, ce qui veut dire pour me voir pendre. Oh! Cuddy n'est pas encore si bête, et s'il peut éviter la corde, au diable tous les témoignages ! — Mais voici Claverhouse lui même. — Dieu nous préserve! dirai-je encore une fois.
Le général entrait effectivement. — Il faut vous rendre tout de suite devant le conseil, monsieur Morton, dit-il en saluant avec sa politesse et son aisance ordinaires. Votre domestique doit aussi vous y suivre. Vous n'avez ricrn à craindre pour votre sûreté ni pour la sienne 5 mais je vous avertis que vous serez peut-être témoin d'une scène qui vous sera pénible à supporter. J'aurais voulu y vous en épargner la vue, mais je n'ai pu y réussir. Ma voiture vous attend : partirons-nous ?
C'était encore une de ces invitations dont Morton n'avait aucun
moyen de se défendre, quoiqu'elle ne fut pas très-agréable. Il se leva, et suivit Glaverhouse.
En descendant l'escalier : — Oui, lui dit le général, vous vous tirerez d'affaire à bon marché, et votre domestique en fera autant s'il peut retenir sa langue.
Cuddy entendit ces paroles, et fut transporté de joie. — Ma langue sera bien tranquille, pensa-t-il. Pourvu que ma mère ne vienne pas fourrer le ^oigt dans le pâté !
Comme il sortait, la vieille Mause, qui le guettait à la porte, le saisit par le bras. — Mon fils ! mon fils ! s'écria-t-elle , que je suis aise et glorieuse, quoique triste et humiliée en même temps, de voir que la bouche de mon fils va rendre témoignage à la vérité en plein conseil, comme son bras l'a fait sur le champ de bataille !
— Paix donc, ma mère ! paix donc ! répliqua Cuddy d'un air d'impatience ; est-ce le moment de parler de choses semblables ? Je ne témoignerai rien ni d'un côté ni d'un autre : croyez-vous que j'aie envie d'être pendu? J'ai parlé à M. Poundtext, et je l'imiterai; il a fait toutes les déclarations qu'on a voulu , et il a obtenu grâce pour lui et pour son troupeau ; voilà du moins un ministre qui gagne bien son argent. Je n'aime pas vos sermons qui finissent par un psaume à Grassmarket ' .
— Ah ! Cuddy, mon cher Cuddy, je serais fâchée qu'il vous mésarrivât, répondit Mause partagée entre le double désir de sauver l'âme sinon le corps de son fils ; mais souvenez-vous que vous vous êtes battu pour la foi, et n'allez pas, dans la crainte de perdre les consolations humaines, vous retirer de la sainte lutte.
— C'est bon ! c'est bon !... Sans doute je ne me suis que trop battu : mais je n'ai pas encore été pendu; et Dieu sait que je ne me laisserai pas pendre, si je puis faire autrement.
— Mais, mon fils, songez que si vous souillez votre robe nuptiale...
— Bah ! bah! vous voyez qu'on m'attend. Vous me parlez de mariage quand j'ai presque la corde au cou! Allons, ma mère, adieu; il s'agit de ne pas être pendu. — Et Cuddy pria les cavaliers qui veillaient sur lui de le conduire au conseil, où Glaverhouse et Morton s'étaient rendus sans l'attendre.