‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 82 sur 93 · Dans la pièce de Shakspeare d'où est tirée l'épigraphe · texte numérisé non relu

Dans la pièce de Shakspeare d'où est tirée l'épigraphe

qu'au moment où nous reprenons le fil de notre récit , les années ont glissé rapidement , et l'on peut dire que dans cet intervalle le temps a galopé. J'userai donc du privilège de mon emploi, et je réclame l'attention du lecteur pour une histoire qui va dater d'une nouvelle ère, c'est-à-dire de l'année qui suivit immédiatement celle de la révolution anglaise ' .

L'Ecosse commençait à se remettre de la commotion occasionnée par un changement de dynastie, et , grâce à la prudente tolérance du roi Guillaume, elle échappait à une guerre civile qui aurait pu se prolonger. L'agriculture renaissait ; et les habitants du pays, dont l'esprit avait été troublé par la double révolution survenue dans le gouvernement de l'église et de l'état , songeaient enfin à leurs propres intérêts, au lieu de s'occuper des affaires publiques.

Les montagnards du nord de l'Ecosse résistaient seuls à l'ordre de choses nouvellement établi. Ils étaient en armes sous les ordres du vicomte de Dundee , que nos lecteurs ont connu jusqu'ici sous le nom de Grahame de Claverhouse 2. Mais les Highlands jouissaient si rarement d'un état paisible , qu'un peu plus ou un peu moins de troubles n'affectait pas beaucoup la tranquillité générale du pays , tant que le désordre s'arrêtait à leurs limites. Dans les Lowlands, les jacobites, passés à l'état de parti vaincu , avaient cessé d'espérer aucun avantage immédiat d'une insurrection déclarée ; à leur tour, ils en étaient réduits à tenir des conciliabules secrets , à former des associations de défense mutuelle que le gouvernement appelait des menées de conspirateurs, tandis qu'eux ils criaient à la persécution.

Les whigs triomphants , lorsqu'ils avaient rétabli le presbytérianisme comme religion nationale et rendu aux assemblées générales de l'église toute leur influence primitive , étaient restés bien en deçà des prétentions extravagantes que les non-conformistes et les caméroniens proclamaient sous les rois Charles et Jacques. Ils ne voulurent écouter aucune proposition tendant à rétablir la ligue solennelle et le Covenant ; et ceux qui s'attendaient à trouver en Guillaume un monarque zélé covenantaire furent cruellement désappointés lorsqu'il intima, avec le flegme caractéristique de sa nation, qu'il entendait tolérer toutes les formes de religion compatibles avec la sûreté de

l La révolution de <G88.

2. A qui uno victoire signalée qu'il remporta sous les murs de Dundee avait tau donner ce litre par Jacques II.

l'étal. Les principes de tolérance ainsi adoptés par le gouvernement blessaient les whigs exagérés, qui les condamnaient comme diamétralement opposés à l'Écriture. A l'appui de cette doctrine étroite ils citaient djvero textes , isolés , comme on le pense bien, de leurs véritables conséquences, et empruntés pour la plupart aux passages du Vieux Testament , où il est recommandé aux Juifs de chasser les idolâtres de la terre promise ; ils murmuraient aussi contre l'influence qu'usurpaient certains séculiers dans le patronage ecclésiastique , ce qu'ils qualifiaient de violence à la chasteté de l'église. Ces mêmes hommes censuraient et condamnaient comme entachées d'érastianisme la plupart des mesures par lesquelles le nouveau gouvernement manifesta l'intention de s'immiscer dans les affaires de l'église ; enfin, ils refusèrent de prêter le serment d'allégeance au roi Guillaume et à la reine Marie, jusqu'à ce que les deux époux couronnés eussent juré le Covenant et la grande-charte du presbytérianisme , comme ils l'appelaient eux-mêmes.

Ce parti était donc toujours mécontent , et il ne cessait de répéter ses déclarations contre l'apostasie et les sujets de colère divine : si on l'eût persécuté comme sous les deux règnes précédents , il en serait résulté une révolte ouverte ; mais on laissa les mécontents s'assembler et témoigner tant qu'ils voulurent contre le socinianisme, l'érastianisme et toutes les défections du temps : leur zèle , n'étant plus alimenté par la persécution , s'éteignit peu à peu ; le nombre des réfractaires diminua, et bientôt il fut réduit à quelques fanatiques isolés dont le Vieillard de la Mort, qui m'a fourni par ses légendes le sujet de cette histoire, présente assez fidèlement le caractère grave, scrupuleux, et innocemment enthousiaste.

Quoi qu'il en soit, pendant les premières années qui suivirent la révolution, les caméroniens continuèrent à former une secte forte par le nombre, violente dans ses opinions politiques, et que le gouvernement cherchait à détruire, tout en temporisant par prudence avec eux. Plus d'une fois les épiscopaux et les jacobites, malgré leur ancienne animosité nationale, s'unirent pour en appeler au mécontentement de ces sectaires et les faire concourir à leur projet de rétablir sur le trône la famille des Stuarts. Le gouvernement né de la révolution s'appuyait sur la masse des intérêts du bas pays, où l'on penchait généralement. ve;s un presbytérianisme modéré; c'était là aussi qu'était plus nombreux le parti qui sous Charles II avait été anathématisé

parles caméroniens pour avoir accepté la tolérance du gouvernement.

Tel était l'état des partis en Ecosse après la révolution de 1688.

Ce fut à cette époque, et par une belle soirée d'été, qu'un étranger, monté sur un bon cheval, et qui paraissait être un militaire d'un giade assez élevé, descendit une colline d'où l'on apercevait les ruines pittoresques du château de Bothwell, et la Clyde qui serpente à travers les montagnes et les bois pour aller embrasser de ses eaux les tours antiques bâties par Aymer de Valence. Le pont de Bothwell terminait la plaine qui, peu d'années auparavant, avait offert une .scène sanglante de carnage et de désolation, et où tout respirait alors le calme et la tranquillité. Le souffle léger du vent du soir se faisait à peine entendre parmi les arbres et les buissons qui croissaient sur les bords de la rivière, dont les eaux semblaient adoucir leur murmure, de peur d'interrompre le silence qui régnait sur leurs bords. Le sentier que suivait le voyageur était çà et là bordé de grands arbres, presque partout par des haies, par des branches chargées de fruits.

L'habitation la plus proche était une ferme, peut-être bien aussi la demeure d'un petit propriétaire, et située sur une côte couverte de pommiers et de poiriers. A l'entrée du sentier qui conduisait à cette modeste habitation s'élevait un petit cottage qu'on aurait pu prendre, mais à tort, pour une loge de concierge. Cette chaumière paraissait être comfortable et plus proprement arrangée que ne le sont ordinairement les chaumières en Ecosse ; elle avait son petit jardin, où quelques arbres fruitiers se mêlaient aux végétaux culinaires. Une vache et six moutons paissaient dans un enclos voisin ; le coq se pavanait, chantait, et rassemblait ses poules autour de lui devant la porte; des broussailles et de la tourbe artistement entassées indiquaient qu'on avait pris des précautions contre l'hiver. Une légère vapeur d'azur, qui s'échappait du toit de chaume et s'élevait en serpentant du milieu du feuillage, annonçait que la famille songeait aux préparatifs du repas du soir. Pour compléter ce tableau champêtre, une jolie petite fille, âgée d'environ quatre ans, remplissait une cruche à une fontaine limpide qui sortait en murmurant des racines d'un vieux chêne, à vingt pas de la chaumière.

L'étranger arrêta son cheval, et s' adressant à la petite nymphe lui demanda le chemin de Fairy-Knowe. L'enfant posa sa cruche à terre, et séparant avec ses doigts de beaux cheveux blonds qui lui tombaient sur le front: — Qne me dites-vous, Monsieur? demanda-t-

«Ile en fixant sur le voyageur, avec un air de surprise, ses jolis yeux bleus. Cette réponse, si l'on peut appeler ces mots une réponse, est assez généralement celle que fait un paysan écossais à quelque question qu'on lui adresse.

— Je désire savoir le chemin de Fairy-Knowe.

— Marna, marna! s'écria l'enfant en courant vers la chaumière, venez parler à ce monsieur.

La mère parut. C'était une jeune et fraîche paysanne, dont les traits annonçaient qu'elle avait dû être espiègle et maligne; mais le mariage qui avait donné cet air de décence et de gravité, caractère distinctif des villageoises écossaises. Elle portait dans ses bras un enfant encore au maillot ; un autre, d'à peu près deux ans et demi, tenait un coin de son tablier, et la fille aînée, que le voyageur avait vue la première, placée derrière sa mère, jetait souvent sur lui un regard à la dérobée.

— Que désirez-vous, Monsieur? dit la fermière à l'étranger d'un air de prévenance respectueuse peu commun parmi les gens de sa classe, mais sans trop de hardiesse.

Le voyageur la regarda avec attention, et ajouta : — Je désire aller à Fairy-Knowe, et je voudrais parler à un nommé Cuthbert Headrigg.

— C'est mon mari, Monsieur, dit la jeune femme avec un sourire gracieux. Voulez-vous descendre, Monsieur, et entrer dans notre pauvre demeure ? Cuddy ! Cuddy ! (un petit blondin de cinq ans parut à son tour) cours, mon petit homme, et dis à ton père qu'un monsieur le demande. — Non, reste, ■— Jenny, vous ferez mieux la commission. Allez le chercher du côté du parc. — Monsieur, voulez-vous descendre, manger un morceau ou accepter un verre d'ale, en attendant que mon homme vienne ? C'est de la bonne aie, quoique ce ne soit pas à moi de le dire , puisque je la brasse moi-même; mais les laboureurs ont un travail pénible, et il leur faut un peu de bonne liqueur pour leur soutenir le cœur : aussi j'ai toujours soin d'ajouter une bonne poignée de drèche.

L'étranger refusait, lorsque Cuddy, ancienne connaissance du lecteur, parut en personne. Son aspect offrait encore le même air de stupidité apparente, animée momentanément par ces éclairs de finesse dont le mélange caractérise fréquemment la classe de nos souliers ferrés *. Il regarda le cavalier comme quelqu'un qu'il n'avait

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