‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 87 sur 93 · CHAPITRE XL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XL

Il se nommait Aumerle; il a perdu ce nom Pour avoir de Richard embrassé la défense. Et s'appelle Rut'and, aujourd'hui, par prudence, Shakspeare. Richard Ht.

algré l'impatience qu'elle éprouvait d'entendre la narration de Henry, Alison ne voulut pas souffrir qu'il restât plus longtemps dans la petite cuisine , et elle le fit monter dans son appartement, le même qu'elle occupait au temps où elle n'était encore que femme de charge.

— Il est, dit-elle, moins exposé au vent, que celui du rez-dechaussée, qui, dangereux pour mes rhumatismes, et me rappelant d'ailleurs le pauvre défunt, me donnait des idées tristes; quant au grand salon boisé en chêne , qui ne servait que dans les occasions solennelles, je ne l'ai jamais ouvert que pour lui donner de l'air, le laver, faire disparaître la poussière.

Ils s'assirent donc au milieu de légumes conservés, de fruits secs et de confitures de toute espèce , qu'elle continuait de préparer par habitude, et qui toujours finissaient par se gâter parce que ni elle, ni personne n'y touchait.

Morton, adaptant son récit à l'intelligence de celle qui l'écoutait, ie resserra autant qu'il lui fut possible. Il apprit à mistress Wilson qu'assailli par une tempête le vaisseau qu'il montait avait péri corps et biens; mais que deux matelots et lui, se sauvant dans une chaloupe, avaient gagné le port de Flessingue. Là , il eut le bonheur de rencontrer un ancien compagnon d'armes de son père qui le dissuada.de se rendre à La Haye; et de toutes ses lettres de recommandation il. n'envoya que celle que Cîaverhouse lui avait remise pour le stathouder.

— - Notre prince, dit ce vieil oflîcier, doit par politique se main-

tenir en bonne intelligence avec son beau-père et votre roi Charles; il serait imprudent à lui d'accorder aucune faveur à un Écossais du parti des mécontents. Attendez ses ordres sans avoir l'air de vouloir le forcer à penser à vous. Soyez prudent, vivez dans la retraite , changez de nom , évitez la société des Écossais exilés , et , croyez moi, vous n'aurez pas à vous repentir de cette sage conduite.

L'ancien ami de Silas Morton ne se trompait pas. Peu de te nps après, le prince drOrange , durant un voyage qu'il faisait dans les Provinces-Unies, vint à Flessingue, où Morton commençait à s'ennuyer de son inaction. Morton eut avec lui une entrevue particulière ; et le prince parut charmé de son intelligence, de sa prudence, de la manière libérale dont il jugeait les diverses factions qui déchiraient son pays , et de la clarté avec laquelle il lui développa leurs vues et leurs projets. — Je vous attacherais volontiers à ma personne, lui dit Guillaume; mais je ne pourrais le faire sans donner de l'ombrage à l'Angleterre. Je n'en suis pas moins disposé à vous rendre service, autant par intérêt pour vous-même que par égard pour la recommandation que vous m'avez envoyée de la part d'un officier que j'estime. Voici une commission pour un régiment suisse qui se trouve dans une des provinces les plus éloignées de ma capitale, et où vous ne trouverez probablement pas d'Écossais. N'entretenez aucune correspondance avec votre pays; continuez d'être le capitaine Melville, et laissez dormir le nom de Morton jusqu'à des jours plus favorables.

— C'est ainsi que ma fortune a commencé, continua Morton. J'ai eu le bonheur de réussir dans différentes missions dont j'ai été chargé, et mes services ont été distingués et récompensés par Son Altesse Royale, jusqu'au moment où ce prince a été appelé en Angleterre pour devenir notre libérateur et notre roi. L'ordre qu'il m'avait donné doit me faire pardonner le silence que j'ai gardé avec le petit nombre d'amis que j'avais laissés en Ecosse. Quant au bruit de ma mort, il était une conséquence naturelle de mon naufrage ; et ce qui a dû contribuer à le confirmer, c'est que je n'ai fait usage ni des lettres de crédit qui m'avaient été remises, ni de mes lettres de recommandation, excepté celle pour le prince, qui bien certainement a gardé lui-même le silence qu'il me prescrivait.

— Mais comment se fait-il, mon cher enfant, que pendant cinq ans vous n'ayez pas rencontré un Écossais qui vous reconnût? Je

m'imaginais qu'il n'en existait pas un qui ne connût Morton de Milnwood.

— Faites attention, bonne Alison, que j'ai passé les trois premières années dans une province reculée ; et quand, après ce temps, j'ai été à la cour du prince d'Orange, il aurait fallu une affection aussi vive et aussi sincère que la vôtre, pour reconnaître le petit Morton dans la personne du major-général Ivlel ville.

— Melville ! c'était le nom de votre mère; mais celui de Morton sonne mieux à mes vieilles oreilles. En prenant possession de l'ancien domaine de votre famille, il faut reprendre aussi votre ancien nom.

— Je neveux faire ni l'un ni l'autre, Aiison; j'ai les plus fortes raisons pour désirer que mon retour en Ecosse, mon existence même, y soient ignorés. Quant au domaine de Milnwood, je sais qu'il vous appartient, et je le trouve en bonnes mains.

— En bonnes mains ! j'espère, mon cher enfant, que vous ne parlez pas sérieusement? Que voulez-vous que je fasse de vos terres et de vos rentes? Ce n'est qu'un fardeau pour moi. Je ne suis plus assez jeune pour prendre un mari, quoique Wylie Mactricket le procureur se soit montré civil et très-pressant; mais je suis une trop vieille chatte pour écouter celui-là, quoiqu'il en ait enjôlé bien d'autres. D'ailleurs, je n'ai jamais perdu l'espérance de vous revoir. Je pensais que je dirigerais toujours la maison, et que j'y aurais encore ma soupe au lait comme du temps de feu votre oncle. Ne serais-je pas assez heureuse de vous voir gouverner sagement vos biens? Vous devez avoir appris cela en Hollande, car on est économe dans ce pays, à ce que j'entends dire. Cependant, je crois que vous pourrez vous faire un peu plus d'honneur de votre fortune que le défaut. Par exemple, je voudrais que vous eussiez un plat de viande de boucherie trois fois par semaine ; cela chasse les vents de l'estomac.

Une munificence si opposée au caractère et aux habitudes parcimonieuses d'Aiiie étonna Morton, ainsi que le singulier contraste que présentait cette réunion d'une économie sordide et d'une extrême indifférence pour la propriété. — Nous parlerons de cela une autre fois, dit-il, je ne suis ici que pour quelques jours ; et, je vous le répète, ma chère Aiison, ne dites à personne que vous m'avez vu. Je vous apprendrai plus tard mes motifs et mes intentions.

— Ne craignez rien, mon enfant, je sais garder un secret tout aussi

bien qu'aucun de mes voisins, et le vieux Milmvood ne l'ignorait pas, lé brave homme ! Il m'avait dit où il cachait son argent, et c'est ce qu'on révèle le moins volontiers. Mais venez donc avec moi, que je vous montre le salon lambrissé : vous verrez qu'il est tenu aussi proprement que si vous eussiez été attendu tous les jours. Il n'y a que moi qui en prenais soin; c'était mon amusement, et cependant je me disais quelquefois les larmes aux yeux : — A quoi bon frotter la grille du foyer, rendre les chandeliers bien brillants, brosser le tapis, secouer les coussins? Celui à qui tout cela appartient ne reviendra peut-être jamais !

En parlant ainsi, elle le conduisait dans ce scmctum sanctorum dont le soin faisait son occupation journalière, et la propreté son orgueil, Morton, en y entrant, fut grondé parce qu'il n'avait pas essuyé ses pieds. Il se rappela qu'étant enfant, il éprouvait un respect presque religieux lorsque, dans de grandes occasions, on lui permettait d'entrer un instant dans ce salon , dont il pensait alors que le pareil ne pouvait exister dans le palais des princes. On croira aisément que les chaises à pieds très-bas et à dossier trèsélevé, les immenses chenets de cuivre doré, et la tapisserie de haute lice, perdirent beaucoup de leur mérite à ses yeux, et qu'il ne vit plus qu'une grande salle aussi sombre que triste. Deux objets cependant, les portraits de deux frères aussi différents l'un de l'autre que ceux que décrit Hamlet, lui firent éprouver des sensations opposées. L'un représentait son père, couvert d'une armure complète, dans une attitude qui indiquait son caractère mâle et déterminé; l'autre représentait son oncle : revêtu d'un habit de velours, avec des manchettes et un jabot de dentelles, Milnwood paraissait honteux et surpris de sa parure, quoiqu'il ne la dût qu'à la libéralité du peintre.

— C'est une singulière idée, dit Alison, d'avoir donné à ce pauvre cher homme un si bel habit, et tel qu'il n'en a jamais porté. Il aurait eu bien meilleure mine avec sa redingote de drap gris de raploch et son col bas.

Au fond du cœur, Morton ne put s'empêcher de partager celte opinion ; car un habit habillé n'aurait pas mieux convenu à la tournure gauche et ridicule da défunt, qu'un air de générosité à ses traits bas et ignobles.

Il quitta alors Alison pour aller visiter le parc et les jardins, et elle profita de cet intervalle pour ajouter quelque chose au dîner; circon-

stance que nous ne remarquerons que parce qu'elle coûta la vie à un poulet qui; sans un événement aussi important que l'arrivée de Henry Morton, aurait chanté tranquillement jusqu'à la vieillesse ?s plus reculée dans la basse-cour de Milnwood.

Mistress Wilson assaisonna le repas de souvenirs du bon vie;;x temps et de orojets pour l'avenir, représentant toujours Henry comr. 3 le maître du château, où il maintenait l'ordre et l'économie du défunt propriétaire, et se peignant elle-même comme remplissant avec zèle et dextérité ses anciennes fonctions. Morton laissa la bonne femme s' abuser à bâtir des châteaux en l'air, et se réserva de lui faire part dans un autre moment de la résolution qu'il avait formée de retourner sur le continent et d'y finir ses jours.

Le repas terminé, il alla quitter son costume militaire, qui ne pouvait que nuire à la recherche qu'il se disposait à faire, pour y substituer un pourpoint et un manteau gris qu'il portait jadis et qu'Alison avait soigneusement conservés dans le tiroir d'une commode, sans oublier de le mettre à l'air et de le brosser de temps en temps. Il ne garda que son épée et ses pistolets, armes sans lesquelles on ne voyageait guère dans ces temps de troubles.

Quand Morton parut devant mistress Wilson sous cet ancien costume, elle s'écria qu'il lui allait à merveille, — parce que, dit-elle , quoique vous n'ayez pas grossi, vous avez un air bien plus mâle que lorsque vous partîtes de Milnwood ; — et elle se mit à parler longuement sur la manière de tirer parti des vieux habits pour en faire des neufs.

Alison était entrée fort avant dans l'histoire d'un manteau de velours qui , ayant appartenu à sir David, était devenu un pourpoint, puis s'était métamorphosé en une paire de culottes , et qui , à chacune de ces transformations, restait toujours aussi bon que s'il eût été neuf, quand Morton l'interrompit pour lui annoncer qu'il était obligé de se remettre en route le soir même. Ce fut un coup qu'elle eut peine à supporter.

— Et pourquoi vous en aller? — et où allez-vous? — et où serezvous mieux que chez vous , après en avoir été absent pendant tant d'années?

— Vous avez raison Aille ; mais je m'y trouve forcé. C'est pour cela qi îe je ne me suis pas fait connaître à vous en arrivant -, je me ou» tais bien que vous voudriez me retenir.

— Mais où allez-vous? répéta-t-elle encore; on n'a jamais rien vu de semblable ! A peine êtes-vous arrivé, et vous repartez comme une flèche !

— Il faut que j'aille chez Niel Blane, dans la ville voisine. Je présume qu'il pourra me donner un lit.

— Bien certainement il le pourra, et certainement aussi il saura bien le faire payer. Mais, mon cher enfant, avez-vous donc laissé votre esprif dans les pays étrangers, pour aller ainsi payer un lit et un souper, quand vous pouvez avoir tout cela pour rien ici, et avec des remerciements par-dessus le marché?

— Je vous assure, Àlison, qu'il s'agit d'une affaire de grande importance pour moi , d'une affaire dans laquelle j'ai beaucoup à perdre ou à gagner.

— Je ne le comprends pas trop, si vous commencez par dépenser sans raison deux schellings d'Ecosse pour votre souper. Mais les jeunes gens ne connaissent pas la valeur de l'argent. Mon pauvre vieux maître était plus prudent; jamais il ne touchait à ce qu'il avait une fois mis en réserve.

Morton persista dans sa résolution, remonta à cheval, et prit congé de mistress Wilson après lui avoir fait promettre de nouveau qu'elle ne parlerait de son retour à personne avant de l'avoir revu. — Je ne suis pas prodigue, pensait-il en s'éloignant; mais si je restais avec Àlison, comme elle le désire, je crois que mon défaut de ce qu'elle appelle économie lui fendrait le cœur avant la fin de la première semaine.

Page 1