CHAPITRE XLL
Voyons, où donc est- il cet hôte si joyeux? C'est ma coutume à moi de causer avec''bAta- Le Voyage d'un amant.
orton arriva sans encombre à la ville, et descendit à l'auberge de Niel. Il avait pensé plus d'une fois en chemin que l'habit qu'il avait porté dans sa jeunesse pouvait favoriser ses recherches, mais qu'aussi il lui rendrait peut-être plus difficile de conserver l'incognito. Toutefois, plusieurs années d'absence et de campagne avaient tellement
changé ses traits, qu'il espéra que dans l'homme mûr, au regard pensif et résolu, personne ne reconnaîtrait le jeune vainqueur à l'exercice du perroquet; que le seul risque qu'il courait était de rencontrer quelques whigs, de ceux qu'il avait commandés jadis, et qui pourraient bien se souvenir du capitaine des tireurs de Milnwood; mais contre une telle chance il n'y avait aucune précaution complètement efficace.
L'auberge était pleine et paraissait jouir encore de son ancienne célébrité. La vue de Niel, plus joufflu et moins civil que par le passé, prouva à Morton que la bourse s'était aussi arrondie que la personne , car en Ecosse l'obséquiosité des gens de cette profession décroît à mesure que leur situation pécuniaire s'améliore. Sa fille avait acquis l'air d'une servante d'auberge fort entendue , et que ni le bruit des armes ni les soucis de l'amour n'étaient en état de distraire de ses fonctions. Tous deux ils n'accordèrent à Henry que le degré d'attention auquel doit s'attendre un étranger qui voyage sans train et sans domestique. Résolu de se conformer au rôle de l'humble personnage qu'il représentait en ce moment, le voyageur conduisit lui-même son cheval à l'écurie , lui fit donner l'avoine, et retourna ensuite dans la salle commune ; car demander une chambre particulière, c'eût été se donner un air de trop d'importance.
C'était là que quelques années auparavant Morton avait célébré sa promotion au grade de capitaine du perroquet, cérémonie qui, n'étant d'abord qu'un jeu , avait eu pour lui des conséquences si sérieuses. Il sentait, comme on le suppose, qu'une grande révolution s'était opérée en lui depuis ce jour de fête, et cependant, à une légère différence près, l'assemblée paraissait composée des mêmes groupes qu'il y avait vus autrefois. De paisibles bourgeois buvaient leur petite mesure d'eau-de-vie ; des soldats vidaient leur pinte d'ale en jurant contre la tranquillité du canton , qui ne leur permettait pas une boisson plus dispendieuse; le cornette ne jouait pas, il est vrai, au trictrac avec le desservant en soutane, mais il buvait une petite mesure à'eau admirable avec le ministre presbytérien en raanteau gris. C'était, sous certains rapports, la même scène que cinq ans auparavant , mais les personnages étaient changés. — Le flux et le reflux du monde peut croître et décroître , pensa Morton; mais les places que le hasard rend vacantes ne manqueront jamais d'être remplies. Dans les travaux, de même que dans les plaisirs de la vie, les hommes
se succèdent comme les feuilles des arbres, avec les mêmes différences individuelles et la même ressemblance générale.
Connaissant prtr expérience la meilleure manière d'obtenir des égards dans une auberge, au bout de quelques minutes qu'il était assis iî demanda une pinte de vin de Bordeaux, que l'hôte lui apporta fraîchement tiré et moussant encore dans la mesure, car, à cette époque , on n'était pas encore dans l'usage de mettre le vin en bouteilles. Morton avait ses vues, il invita Niel , qui s'approchait le sourire sur les lèvres, à s'asseoir et à en prendre sa part; Niel, habitué à recevoir de pareilles invitations de ceux qui n'avaier t pas meilleure compagnie, accepta sans façon.
Tout en vidant la pinte, dont Morton eut soin de lui faire boire la plus grande partie, Niel jasa des nouvelles du pays, des naissances, des mariages, des morts, des mutations de propriété, de la ruine d'anciennes familles, et de la fortune faite par quelques parvenus; mais il ne souffla mot sur les affaires politiques, quoique son éloquence naturelle y eût puisé un texte fécond; ce ne fut que d'après une question de Morton qu'il dit d'un air d'indifférence : — Oh ! oui , nous avons toujours des soldats dans le pays, plus ou moins : il y a une troupe de cavalerie à Glascow; leur commandant s'appelle, je crois, Wittybody, ou quelque chose d'approchant. C'est bien un Hollandais ; je n'ai jamais vu figure si grave et si flegmatique.
— Vous voulez dire Wittenbold, sans doute, repartit Morton: n'est-ce pas un vieillard à cheveux gris, à moustaches noires, qui parle fort peu?...
— Et qui fume toujours. Je vois que vous le connaissez. Ce peut être un brave homme pour un soldat et un Hollandais ; mais fùt-il dix fois plus général et Wittybody, il n'entend rien à la cornemuse, et il me fit interrompre un jour au milieu de l'air de Torpichan, le plus bel air de cornemuse qu'on ait jamais entendu.
— Les militaires que je vois ici appartiennent-ils à son régiment?
— Oh! non, ce sont d'anciens dragons écossais, nos chenilles du pys; ils ont servi sous Claverhouse, et, s'il voulait, je crois bien qu'ils ne tarderaient pas à le rejoindre.
— Ne dit-on pas qu'il a été tué?
— - be bruit en court, mais j'en doute encore; il n'est pas aisé de tuer le diable. Quant à ces dragons, je le répète, s'il paraissait ici, Jis se rangeraient sous ses drapeaux aussi vite que je vais boire ce
verre de vin. Au fait, ils sont aujourd'hui les soldats du roi Guillaume ; mais il n'y a pas longtemps qu'ils étaient ceux du roi Jacques. La raison eu est toute simple. Pour qui se battent-ils? pour celui qui les paie : ils n'ont ni terres ni maisons à défendre. Cependant il résulte toujours une bonne chose du changement des affaires, de 1? révolution, comme on dit; c'est que chacun peut parler tout haut, dire librement son avis sans crainte d'aller coucher en prison et d'être pendu sans plus de cérémonie que je n'en mets à déboucher une bouteille.
Il y eut ici une petite pause; et Morton, voyant qu'il avait fait quelque progrès dans la confiance de l'hôte, après avoir hésité un instant, comme le fait naturellement tout homme qui attache une certaine importance à la réponse qui doit suivre la question qu'il va faire, demanda à Niel s'il connaissait dans le voisinage une femme nommée Elisabeth Maclure.
— Si je connais Bessie Maclure? dit l'aubergiste : si je connais la sœur du premier mari de ma défunte femme? la paix soit avec elle ! Bessie est une brave femme , mais elle a eu bien des malheurs. Elle a perdu deux de ses garçons dans le temps de la persécution, comme on l'appelle aujourd'hui, et elle n'a pas passé un seul mois sans avoir des dragons à loger; car n'importe quel parti ait le dessus, c'est toujours sur nous , pauvres aubergistes, que tombe le fardeau.
— Elle tient donc une auberge?
— Un petit cabaret, répondit Niel en jetant autour de lui un regard de satisfaction. Elle vend de Taie aux gens qui voyagent à pied; mais sa maison n'a rien qui puisse attirer le chaland.
— Pouvez-vous me donner un guide pour me conduire chez elle ?
— Est-ce que vous ne logerez pas ici cette nuit? Vous ne trouverez pas toutes vos aises chez Bessie Maclure , dit Niel dont l'intérêt qu'il prenait à sa belle-sœur n'allait pas jusqu'à lui envoyer des voyageurs qu'il pouvait retenir chez lui.
— J'ai un rendez-vous chez elle avec un ami. Je ne me suis arrêté ici que pour boire le coup de l'étrier et m'informer du chemin.
— Vous feriez mieux de rester ici, et de faire dire à votre ami de venir vous y joindre.
— Je vous jure que cela est impossible, répondit Morton d'un ton d'impatience. Il faut que je me rende sur-le-champ chez cette femme, et >e vous prie de me procurer un guide.
496 LES PURITAINS D'ÉCCXSSE.
— Vous en êtes bien le maître , Monsieur; mais du diable sî vous avez besoin de guide. Vous n'avez qu'à suivre la rivière pendant deux milles, comme si vous vouliez aller à Milnwood; ensuite vous trouverez à main gauche, en face d'un vieux frêne, une lïxauvaise route qui conduit dans les montagnes , et deux milles plus loin la maison de Bessie Maclure. Il n'y a pas de danger de vous tromper; car vous feriez dix milles d'Ecosse , qui en valent vingt d'Angleterre, avant de rencontrer une autre maison. Je suis fâché que vous vouliez partir; mais, après tout, ma belle-sœur est une brave femme, et ce qui tombe dans la poche d'un ami n'est pas perdu pour nous.
Morton paya son écot et se mit en chemin.
Les derniers rayons du soleil disparaissaient lorsqu'il aperçut le vieux tronc de frêne, et il entra dans le sentier qui conduisait aux montagnes. — C'est ici, pensa-t-il, que commencèrent tous mes malheurs; c'est ici que Burley allait me quitter, quand une femme assise sous ce même arbre vint l'avertir que des soldats gardaient la route qui conduit aux montagnes. N'est-il pas bien étrange que ma destinée soit si étroitement liée à celle de cet homme, sans que j'aie fait autre chose que remplir à son égard un devoir prescrit par l'humanité et la reconnaissance? Que ne puis-je recouvrer la paix et la tranquillité au lieu même où je les ai perdues !
Tout en faisant ces réflexions il pressait son cheval , car l'obscurité devenait de plus en plus épaisse; mais la lune, qui commença à paraître , lui permit d'examiner le pays qu'il traversait.
îi était dans une étroite vallée bordée de montagnes autrefois couvertes de bois , mais où il n'en restait plus que quelques bouquets sur les sommets escarpés, qui semblaient défier l'invasion des hommes, comme ces tribus errantes qui, dans un pays ravagé, cherchent un refuge sur le haut des rochers. Ces arbres mêmes, à demi détruits par le temps, semblaient, dans leur végétation épuisée, n'exister plus que pour indiquer ce qu'avait jadis été le paysage; mais un ruisseau qui serpentait entre leurs vieux troncs donnait à ce lieu toute la vie qu'un site sauvage et désert peut recevoir d'une onde sortie des montagnes, et ce charme que les habitants de pareilles contrées regrettent même à l'aspect d'une plaine fertile qu'arrose un fleu\e majestueux qui va baigner les murs de riches palais, le sentier suivait la rive du ruisseau, qui tantôt était visible, et tantôt ne se distinguait plus que par son murmure sur les cailloux, ou de
temps eu temps entre les fentes des rochers. — Pourquoi murmurestu contre les rochers qui, pour un moment, interrompent ton cours rapide? dit Morton dans l'enthousiasme de ses pensées; ÎOcéan te recevra dans son sein, comme l'éternité s'ouvre à l'homme à la fin de son pénible pèlerinage. Comparés aux objets qui doivent nous occuper pendant ia succession éternelle des siècles , nos craintes , nos espérances, nos peines, nos plaisirs, sont bien plus méprisables encore que le tribut de tes faibles eaux ne l'est pour la vaste mer où elles vont se jeter.
Tout en moralisant ainsi, il entrait dans un endroit où la vallée commençait à s'élargir. Un champ cultivé et une petite prairie annonçaient la main et la présence de l'homme; un peu plus loin, sur le bord de la route , s'élevait une petite chaumière dont les murs n'avaient guère plus de cinq pieds de hauteur. Le chaume qui la couvrait, verdi par la mousse, la joubarbe et le gazon, offrait çà et là quelques brèches qu'y avaient faites deux vacher dont cette apparence de végétation avait tenté l'appétit. Une inscription mal écrite, et plus mal orthographiée, annonçait au voyageur qu'il y trouverait bon logis , à pied comme à cheval, Malgré la mauvaise apparence de la chaumière, cette invitation n'était pas à dédaigner, eu égard à l'aridité du pays qu'on venait de parcourir pour y arriver, et à la région plus sauvage encore qui s'étendait au delà de ce modeste asile. — Ce n'est que dans un endroit semblable que Burley pouvait trouver une confidente digne de lui, pensa Morton.
En approchant il aperçut la maîtresse de la maison, assise à la porte et occupée à filer. — Bonsoir, la mère, lui dit-il; ne vous nommez vous pas mistress Maclure?
— Elisabeth Maclure, Monsieur; une pauvre veuve, pour vous servir.
— Pouvez-vous me loger cette nuit?
— Oui , Monsieur, si vous voulez bien vous contenter du peu que je pourrai vous offrir.
— J'ai été soldat, ma bonne femme; ainsi j'ai vécu à l'école de la sobriété.
— Soldat, Monsieur! dit la vieille en soupirant, que le ciel vous accorde un autre métier!
— N'est-ce donc pas une profession honorable? J'espère que vous n'en penserez pas de moi plus défavorablement pour cela.
— Je ne juge personne, Monsieur, et le son de votre vo*x me prévient en votre faveur. Mais j'ai vu faire tant de mal à ce pauvre pays par les soldats, que je me console d'avoir perdu la vue, en songeant que je n'en pourrai plus voir.
Comme elle parlait ainsi, Morton remarqua qu'elle était aveugle.
— Mais ne vous incommoder ai-je pas, ma bonne femme? lui ditil d'un ton de compassion ; l'état où vous êtes ne paraît pas vous permettre de vous livrer aux travaux de votre profession.
— Ne craignez rien, Monsieur, je connais la maison, et j'y marche comme si j'avais encore mes yeux. D'ailleurs, j'ai une jeune fille pour m'aider, et quand les dragons reviendront de leur patrouille , pour une bagatelle ils auront soin de votre cheval. Ils sont plus honnêtes qu'autrefois.
D'après cette assurance, Morton mit pied à terre.
— Peggy, dit l'hôtesse en appelant une fille d'environ douze ans qui était dans l'intérieur, menez le cheval de monsieur à l'écurie, ôtez-lui sa selle, son mors et sa bride, et jetez dans le râtelier une botte de foin en attendant que les dragons arrivent... Entrez, Monsieur, dit-elle ensuite à Morton : la maison n'est pas belle , mais au moins elle est propre.