‹ Œuvres de Walter Scott;Chapitre 91 sur 93 · CHAPITRE XLIY · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIY

Fixant ses yeux mourants sur sa chère Emilie Qu'à peine apercevait sa vue appesantie,

Il voulut lui parler, il lui pressait la main

Sou heure était sonnée, et cet effort fut vain. Chaucer. Palamon tt Arcile.

'indisposition d'Edith la retint au lit le jour où l'apparition subite de Morton lui avait occasionné une émotion si soudaine; mais elle se trouva tellement mieux le lendemain, que lord Evandale reprit son projet de quitter Fairy-Knowe dans l'après-midi. Lady Emilie entra dans l'appartement de la malade, et après lui avoir fait et en avoir reçu les compliments d'usage, d'un air grave et sérieux, elle dit que cetie journée serait fort triste pour elle, quoiaue le résultat fût de délivrer miss Bellenden d'un grand fardeau.

Mon frère nous quitte aujourd'hui, finit-elle par ajouter.

— Nous quitte! s'écria Edith : j'espère que c'est pour retourner chez lui.

— Je ne le pense pas; je crois qu'il se prépare à faire un plus long voyage. Qu'a-t-il qui puisse le retenir dans ce pays?

— Grand Dieu ! suis-je donc destinée à causer la ruine de tout ce qu'il y a de plus noble et de plus généreux sur la terre? Que faut-il faire pour l'empêcher de courir ainsi à sa perte? Je vous en supplie, lady Emilie, dites-lui q-ue je le conjure de ne point partir sans nïa- Toir vue : je descends à l'instant.

— Volontiers, miss Bellenden; mais ce sera inutile.

Lady Emilie sortit avec la même gravité qn'elle était entrée, et alla informer son frère que miss Bellenden se trouvait assez bien pour avoir projeté de descendre avant son départ. — Je suppose, ajoulat-elle avec un ton d'aigreur, que la perspective d'être promptement débarrassée de notre compagnie l'a guérie de ses vapeurs.

— Voilà de l'injustice, ma sœur, répondit lord Evandale, si même ce n'est pas de l'envie.

— De l'injustice, c'est possible ; mais de l'envie! dit-elle en jetant un coup d'œil sur un miroir, je n'aurais jamais cru qu'on pût me soupçonner d'en concevoir sans de plus justes motifs. Mais allons rejoindre la vieille dame. Elle a préparé un déjeuner qui aurait suffi pour tout votre régiment, quand vous en aviez un.

Lord Evandale suivit sa sœur sans lui répondre; car il savait qu'il n'était pas facile de l'apaiser quand son amour-propre se trouvait prévenu et offensé. La table était couverte avec profusion de différents mets préparés par les soins de lady Marguerite.

— Vous voudrez bien , Milord, dit la vieille dame, vous contenter d'un déjeuner frugal, tel que ma situation actuelle me permet de vous l'offrir. Je n'aime pas à voir les jeunes gens se mettre en route l'estomac vide; c'est ce que je dis à Sa Majesté quand elle daigna déjeuner à Tillietudlem en l'an de grâce 1651, et elle eut la bonté de me répondre, en buvant à ma santé un verre de vin du Rhin : — Lady Marguerite, vous parlez comme un oracle écossais. — Ce sont les propres paroles de Sa Majesté : ainsi donc, Milorcl peut juger si je n'ai pas raison d'insister pour qu'on déjeune avant de commencer un voyage.

Il est permis de supposer que lord Evandale perdit quelque chose de ce discours : il s'occupait plutôt d'écouter s'il n'entendrait pas arriver miss Bellenden. Sa distraction fut si forte , qu'il ne remarqua même pas l'incident dont nous allons faire part à nos lecteurs, circonstance malheureuse qui décida de son sort.

Tandis que lady Marguerite faisait les honneurs de la table, ce qui était un de ses grands plaisirs, et ce dont elle s'acquittait à merveille, John Gudyil l'interrompit pour lui annoncer qu'un homme demandait à lui parler, formule dont il se servait habituellement quand il voulait lui faire sentir qu'il ne s'agissait que d'une personne d'une qualité inférieure. — Un homme , Gudyil? dit-elle en se redressant, et quel homme? n'a-t-il pas de nom? On dirait que je tiens boutique^ et qu'on n'a besoin que de m' appeler.

— Certainement il a un nom , Milady ; mais c'est un nom que Milady n'aime pas à entendre.

— Et quel est son nom, imbécile?

— Eh bien. Milady, c'est Gibby , répondit Gudyil d'un ton un peu

brusque, car l'épithète ne lui plaisait pas plus que de raison, et il pensait qu'un ancien serviteur de la famille , qui avait donné des preuves non interrompues d'attachement et de désintéressement, aurait mérité un peu plus d'égards. — C'est Gibby , puisque Milady veut le savoir, Gibby, qui garde maintenant les vaches d'Edei-Henshaw ; qui était autrefois garçon de basse-cour à Tillietudlem , et qui, il y a cinq ans, le jour du wappen schaw...

— Taisez-vous, Gudyil. Vous êtes bien impertinent de croire que je consente à parler à un pareil être. Demandez-lui ce qu'il veut me dire.

— Je l'ai fait, Milady, mais il m'a répondu que celui qui l'envoie lui a donné ordre de ne parler qu'à vous-même : pour dire la vérité, je crois qu'il avait trop bu d'un coup, et il a l'air tout aussi bête que de coutume.

— Chassez-le, et dites-lui de repasser demain matin quand il sera à jeun. Il vient sans doute solliciter quelque secours, comme ancien serviteur de la maison ?

— Cela est probable , Miiady , car il est en guenilles , le pauvre garçon.

En annonçant à Gibby qu'il ne pouvait entrer, Gudyil fit de nouveaux efforts pour apprendre de lui ce qu'il avait h dire à sa maîtresse; mais il n'y put réussir. Gibby remit dans sa poche un billet qu'il tenait à la main; et, trop fidèle à exécuter littéralement ce qui lui avait été recommandé , il refusa opiniâtrement de s'en dessaisir, il dit qu'il reviendrait le lendemain.

Il était pourtant de la plus grande importance que ce billet fù< remis sur-le-champ. Morton avait rencontré Gibby gardant ses vaches près du pont de Bothwell , et avait écrit au crayon quelques lignes à la hâte, pour avertir lord Evandale des complots de Basile Olifant; il l'engageait à fuir sans délai ou à se rendre sur-le-champ à Glascow, où il l'assurait qu'il trouverait protection. Il avait adressé ce billet à lord Evandale , recommandé au commissionnaire de faire toute diligence, de le lui remettre en mains propres, et lui avait donné deux dollars pour exciter son activité. Mais il était dans la destinée de Gibby que son intervention, soit en qualité d'homme d'armes, soit comme ambassadeur, serait constamment funeste à la maison de Tillietudlem. Pour s'assurer si l'argent qu'y avait reçu était de bon aloi, il entra dans un cabaret, et il y fit une si longue halte , que l'aie et l'eau-de-vie lui enlevèrent le peu de bon sens

qu'il possédât. En arrivant à Fairy-Knowe , il ne pensa plus à lord Evandale , demanda lady Marguerite dont le nom lui était beaucoup plus familier, et, ne pouvant remettre sa missive en mains propres, comme il iui avait été enjoint de le faire, il préféra la garder que de la confier à un intermédiaire.

Gudyii quittait à peine la salle à manger lorsque Edith y entra. Lord Evandale et elle montrèrent quelque embarras. Lady Marguerite s'en aperçut; mais ignorant ce qui s'était passé la veille, et sachant que la célébration du mariage avait été différée par l'indisposition de sa petite-fille , elle ne l'attribua à aucune cause extraordinaire, et chercha à mettre les jeunes gens à leur aise , en causant de choses indifférentes avec lady Emilie.

En ce moment Edith, pâle comme la mort, dit ou plutôt fit entendre à lord Evandale qu'elle désirait lui parler en particulier. Il lui offrit le bras, la conduisit dans une petite antichambre qui précédait la salle , la fit asseoir dans un fauteuil, et prit un siège à côté d'elle.

— Je suis désespérée , Milord , lui dit-elle du ton le plus ému et d'une voix presque inarticulée; je sais à peine ce que je veux vous dire, et je ne trouve pas de termes pour m'exprimer.

— S'il m'est possible de soulager vos inquiétudes, chère Edith, répondit lord Evandale, croyez que rien ne me coûtera pour y réussir.

— Vous êtes donc bien déterminé, Milord, à aller joindre des hommes qui courent à leur perte , malgré votre propre raison , malgré les prières de vos amis, malgré le précipice que vous devez voir ouvert devant vous ?

— Excusez-moi , miss Beilenden , mais l'intérêt même que vous voulez bien me témoigner ne peut me retenir quand l'honneur m'ordonne de partir. Ma suite est préparée chez moi, mes chevaux m'attendent, le signal de l'insurrection sera donné dès que je serai arrivé à Kilsythe. La fidélité que je dois à mon roi ne me permet ni d'hésiter, ni de différer plus longtemps. Si c'est ma destinée qui m'appelle, je ne chercherai pas à la fuir. Ce sera une consolation pour moi d'exciter en mourant votre compassion, si je n'ai pu obtenir votre tendresse pendant ma vie.

— Restez, Milord, s'écria Edith d'un ton qui pénétra Evandale jusqu'au cœur; restez pour être notre secours et notre soutien. Espérez tout du temps. Il expliquera sans doute l'étrange événement qui m'a troublée hier, et me rendra la tranquillité.

— Il est trop tard , Edith , et je manquerais de générosité si je cherchais à profiter des sentiments que vous me montrez en ce moment. Il ne dépend pas de vous de m'aimer, et je ne prétends plus qu'à votre amitié. Mais, quand même il en serait autrement, le sort en est jeté : je ne puis plus...

Tout à coup Guddy se précipite dans le salon, la terreur peinte sur la figure, en s'écriant : ■ — Cachez-vous, Milord , cachez-vous! ils vont entourer la maison.

— De qui parlez-vous? demanda lord Evandale.

— D'une troupe de cavaliers conduite par Basile Olifant.

— Oh! Milord, pour l'amour de moi, pour l'amour de Dieu, cachez-vous ! répéta Edith.

— Me cacher ! Non, de par le ciel ! Et de quel droit ce misérable voudrait-il m'arrêter? Eût-il un régiment avec lui, je m'ouvrirais un passage. — Cuddy, dites à Holliday et à Hunter de monter à cheval. — Adieu, chère Edith !

Il la serra dans ses bras, l'embrassa tendrement, et ayant fait à la hâte ses adieux à sa sœur et à lady Marguerite, qui s'efforcèrent inutilement de le retenir, il sauta en selle et partit. La confusion et la terreur régnaient dans la maison : les femmes poussaient des cris d'effroi et se précipitaient vers les fenêtres, d'où l'on voyait une petite troupe de cavaliers, dont deux seulement paraissaient des militaires, descendre la colline qui faisait face à la chaumière de Guddy; ils avançaient lentement et avec précaution , comme des gens qui ignorent quelles forces on peut avoir à leur opposer.

— Il peut se sauver ! s'écria Edith, il peut se sauver ! — Et ouvrant une fenêtre : — Milord , cria-t-elle , prenez sur la gauche et fuyez à travers champs.

Mais jamais lord Evandale n'avait fui devant le danger. Il ordonna à ses domestiques de le suivre , d'armer leurs carabines, et marcha droit à Basile Olifant, qui occupait, à une soixantaine de pas, le seul chemin qui conduisait à Fairy-Knowe.

Le vieux Gudyil, appesanti par l'âge, était allé chercher ses armes. Cuddy, plus agile, sauta sur un fusil que, par précaution, il tenait toujours chargé, sa chaumière étant dans une situation isolée, et il suivit k pied lord Evandale. Ce fut en vain que sa femme, qui partageait l'alarme générale, s'attacha à ses habits pour le retenir, et lui prédit qu'il finirait par se faire pendre ou fusiller pour vouloir tou-

jours se mêler des aifaires des antres; il se débarrassa d'elle avec un vigoureux coup de poing. — Taisez-vous, chienne ' , s'écria-t-îl, taisezvous : C'est fà du bon écossais, je crois, ou je ne m'y connais pas. Qu'appelez-vous les affaires des autres? Croyez-vous que je verrai tranquillement assassiner lord Evandale ? — Mais en chemin il réfléchit que comme Gudyil ne paraissait pas encore, lui composait seul tonte l'infanterie; il fit donc un détour sur la gauche, et entra dans un verger voisin pour faire une diversion sur les flancs de l'ennemi, si les circonstances l'exigeaient.

Dès que lord Evandale parut , Olifant fit déployer sa troupe afin de l'envelopper, et resta en avant avec trois hommes. Deux portaient l'uniforme du régiment des gardes; l'autre était vêtu en paysan, mais à son air farouche et déterminé , à ses traits durs et féroces, quiconque l'avait vu une fois reconnaissait aisément Balfour de Burley.

— Suivez-moi, dit lord Evandale à ses domestiques, et si l'on entreprend de nous disputer le passage, imitez-moi.

Il n'était pas à quinze pas d'Olifant, et il se préparait à lui demander pourquoi l'on interceptait ainsi la route, quand celui-ci s'écria : — Feu sur le traître ! — Quatre coups de fusil partirent en même temps. Lord Evandale porta la main sur un pistolet d'arçon, mais il n'eut pas la force de le saisir, et il tomba blessé mortellement. Hunier tira au hasard. Holliday, qui était accoutumé au feu, et aussi adroit qu'intrépide , visa Inglis et ne le manqua point. Au même instant un coup de fusil , tiré de derrière une haie par un ennemi invisible, vengea encore mieux lord Evandale, car la balle atteignit Olifant au milieu du front, et le renversa raide mort : sa troupe, effrayée de ce coup imprévu, ne semblait plus disposée à se battre ; mais Burley, à qui le sang bouillait dans les veines, s'écria : — Périssent les Madianites! — et il attaqua Holliday le sabre à la main. Celui-ci se défendait avec courage, quand une troupe de cavalerie étrangère arriva au galop : c'étaient des dragons hollandais commandés par le colonel Wittenbold ; Henry Morton et un officier civil les accompagnaient.

Wittenbold ordonna, au nom du roi, de déposer les armes, et chacun obéit à l'exception de Burley, qui lançant son cheval au ga-

i. Uans le texte Mtcn, mais avec le simple b car ce mot est si grossier en anglais, que la

typographie le dissimule par abréviation.

Iop chercha son salut dans la fuite. Plusieurs dragons furent mis à sa poursuite; niais comme il était bien monté, ce n'était pas chose facile <ae le suivre. Se voyant cependant sur le point d'être atteint par deux d'entre eux 9 il se retourna pour leur faire face, tira successivement ses deux pistolets, tua l'un, renversa le cheval de l'autre, puis continua sa route vers le pont de Bothwelï. Le passage était fermé et gardé; aussitôt qu'il s'en fut aperçu il côtoya la Clyde jusqu'à un endroit qu'il croyait guéable, et il y entra sans hésiter.

Ce détour donna à ceux qui le poursuivaient le temps d'arriver; ils firent sur lui une décharge générale ; deux balles l'atteignirent , et il se sentit dangereusement blessé. Il détourna sur-le-champ la bride de son cheval, et faisant signe de la main, comme s'il voulait se rendre, il revint vers le rivage. A cette vue on cessa le feu, et deux des dragons s'avancèrent jusque dans la rivière pour le faire prisonnier. Mais on vit alors qu'il n'avait d'autre intention que de se venger, et de vendre sa vie aussi chèrement qu'il lui serait possible : arrivé près des deux soldats, il renversa le premier d'un coup de sabre violemment déchargé sur la tête; le second le saisit par le milieu du corps, mais il prit à la gorge ce nouvel adversaire : tel un tigre mourant cherche à étouffer sa proie.

Dans cette lutte, ils perdirent tous deux l'équilibre, vidèrent les arçons, roulèrent dans la Clyde, et furent emportés par le courant. Le sang qui coulait des blessures de Burley marquait l'espace qu'ils parcouraient. Deux fois on les vit reparaître à la surface de l'eau, le soldat s'efîbrçant à nager, et Burley cherchant à l'entraîner au fond pour le faire périr avec lui. On ne fut pas très-longtemps sans les retirer; mais tous les deux ils étaient déjà morts, et les doigts de Burley serraient encore si fortement le cou de sa victime, qu'il fallut les lui couper.

On les mit l'un et l'autre dans une même tombe creusée à la hâte, et qu'on trouve encore indiquée par une pierre grossière sur laquelle on lit une épitaphe plus grossière encore1 (l).

\. Bon lecteur, j'ai prié mon ami Pierre Pas-Léger [Proudfoot), marchand ambulant, connu de beaucoup de personnes de notre pays pour ses denrées à juste prix, ses mousselines et ses toiles de Cambrai, de me procurer une copie de cette épitaphe. La voici:

« Ci-gît un saint fatal aux prélats, John Baifour, dit quelquefois Burley, qui, poussé par la Ye;> geancfi, aa nom de la ligue solennelle et du Covenant, immola dans la plaine de Magus Moor, dans le comté de Fife, James Sharpe l'apostat; il fut lui-même haché et tué par un Hollandais, et se noya dans la Clyde, non loin de ce tombeau. »

S2i LES PURITAINS D'ECOSSE.

Tandis que cet enthousiaste féroce périssait ainsi , le brave et généreux lord Evandale rendait le dernier soupir. Dès que Morton l'avait aperçu, il avait sauté à bas de cheval pour porter à son ami mourant tous les secours qui étaient en son pouvoir. Lord Evandale le reconnut, lui serra la main, et n'ayant plus la force de parler témoigna par un signe qu'il désirait qu'on le transportât à Fairy- Knowe, ce qui fut exécuté sur-le-champ avec toutes les précautions convenables : il ne tarda pas à y être entouré de tous ses amis en pleurs. La douleur de lady Emilie éclata par des cris; morne et silencieuse, celle de miss Bellenden n'en fut que plus cruelle, et ne lui permit pas même d'apercevoir Morton : penchée sur son malheureux ami , ses yeux et son cœur n'étaient occupés que de lui. Lord Evandale, faisant un dernier effort , saisit la main d'Edith , la mit dans celle de Henry, et, levant les mains au ciel, comme pour appeler sur eux ses bénédictions, il expira.

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