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Oeuvres de William Shakespeare

L'auteur de cette traduction, faite non point sur les traductions existantes, mais sur le texte lui-même, n'a d'autre prétention que de donner au lecteur la sensation exacte et précise de l'oeuvre de Shakespeare. Il estime que, derrière l'oeuvre■ interprétée, la personnalité du traduc-teur doit complètement s'effacer. Il faut qu'à travers lui, qui n'est rien, transparaisse nettement^ le génie national de l'auteur, avec sa couleur propre et sans retouches fantaisistes ou menteuses.

Il s'agit pour les lecteurs français non de retrouver en un auteur étranger les caractères, du théâtre français, mais au contraire de saisir ceux qui sont spéciaux à une autre nation. Il convient de leur montrer non ce qu'eut été Shakespeare s'il était né de ce côté du détroit, mais de les initier à ce qu'il est et de leur donner la faculté d'apprécier, par l'intermédiaire de la lan-gue française, les particularités du théâtre anglais. Le traducteur voudrait que, grâce à son travail, on éprouvât cette impression qu'on lit Shakespeare dans le texte original et que, par une sorte de prodige, on comprend, une langue qu'on n'a pas apprise. Qu'on ne cherche pas en cette traduction les équivalences plus ou moins ingénieuses auxquelles se sont complu jusqu'ici les élégants transformateurs de Shakespeare. Ici il est lui-même, en toute sincérité, avec ses rudesses natives et géniales, très clair d'ailleurs et très intelligible, grâce à quelques indica-tions aussi simple que possible, voire même au prix de quelques incorrections syntaxiques, parfois nécessaires pour restituer exactement la forme du modèle.

Quant aux termes violents, excessifs même dont usait souvent Shakespeare, ils n'ont été ni supprimés ni atténués. Que Shakespeare soit comme il est ou qu'il ne soit pas. Sit ut est a/ut non sit.

Seulement, pour faciliter la compréhension de ce théâtre admirable, ont été ajoutées des indications de mise eh scène, trop négligées parles commentateurs. Dans le même but, des notes élucident les passages obscurs ou de sens douteux; des observations philologiques démontrent, par des comparaisons avec les langues anciennes, celtiques, romanes, bretonnes et avec les patois des provinces de l'Ouest et du centre, l'influence que les deux langues française et anglaise ont exercée l'une sur l'autre depuis des siècles et plus d'un texte déclaré inintelligible s'est trouvé ainsi singulièrement éelairci.

Contrairement aux usages établis, c'est à la fin de l'oeuvre que se trouvent et la vie de Shakespeare et une étude complète sur ses oeuvres. Vie et étude ne sont intéressantes, selon nous, que lorsqu'on s'est imprégné de l'oeuvre et qu'on a le réel désir de connaître l'auteur, C'est par la même raison qu'ont été réservées pour/le sixième et dernier volume le Glossaire., l'Index général et l'Anthologie.

Faire lire et aimer Shakespeare'—- et non plus tout aimirevcommeune bête, selon l'expres-sion excessive de Victor Hugo — inspirer, aux Français la volonté de comprendre,: d'analyser cette oeuvre, la plusi grande et la plus suggestive qui soit sortie d'un coeur et d'un cerveau humains, et d'y puiser, en connaissance de cause, des enseignements d'art éternel, telle a. été l'ambition du traducteur qui l'avoue franchement-^-et redoute seulement de n'en avoir pas rempli l'objet.

Paris, 15 Novembre iS97

Mon cher Lermina,

J'ai reçu vos fascicules, je les ai lus, et je vous écris sous l'impression toute chaude encore de cette lecture, pour vous dire le plaisir que j!y ai pris.

On ne manquera pas de vous objecter qu'il n'y avait pas lieu- à une traduction nouvelle de Shakespeare et que nous n'en manquons pas. Laissez dire.

Guizot, avec sa connaissance parfaite de l'anglais, a. refondu, corrigé et complété Letourneur. Montégut est très exact. Nous devons à François Hugo une traduction littérale, accompagnée d'une étude excellente sur les sources du théâtre de S/ia/tespeare et sur l'art dramatique de son temps.

Mais que tout cela- laisse encore à désirer.

Guizot est trop français. Montégut a peur de n'être pas compris et traduit trois mots par trois lignes. Quant à François Hugo, son terrible mot à mot n'est plus ni anglais ni français. — Ce n'est d'aucune langue.

Le tort de tous ces écrivains plus ou moins classiques ou romantiq-iies, est de voidoir adapter l'oeuvre de Shakespeare, potir le fond et la forme, a leur idéal littéraire. Ils s'appliquent a nous faire oublier qu'il est-anglais; d'une autre race, d'une autre époque et surtout d'une autre complexion cérébrale que la nôtre. Sous prétexte de le rendre accessible à « l'esprit français » ils mettent en relief ce qui flatte leur goût ou le goût de leur temps. Ils dissimulent ou omettent — ce qxù est un abus de confiance littéraire — l'exubérance p>rodigieuse, l'apreté de la forme, la prodigalité des métaphores, les soubresauts, et les chocs de pensées et de niots-qui sont un des caractères les plus saillants de son génie.

Leurs préjugés se refusent à nous présenter le grand Will, dans la mode de son temps. Et ils ne prennent pas garde qu'en l'affublant a la nôtre, ils se font tout doucement ses collaborateurs, —h son grand dommage.

Ainsi Shakespeare prête a chacun de ses personnages le langage qui convient a son état social, à sa situation morale, à son caractère général QU occasionnel. Nos traducteurs coulent tout dans le même moule. Roi, soldat, monstre, fée, ministre ou valet, ce sont toujours les mêmes formules, sur la même musique. Tous les angles sont limés,■ rabotés — c'est rond, lisse et mou. De même pour les caractères : Hamlet leur paraît trop halluciné, Macbeth trop sauvage, Juliette trop amoureuse. Ils les polissent et les récurent de façon à les produire sans scandale dans notre monde. D'une délicieuse opérette — LE SONGE D'UNE- NUIT D'ÉTÉ — d'une égrillade bouffonnerie : LES JOYEUSES COMMÈRES — ils font des comédies prétentieuses et gourmées. Un Shakespeare jovial, faiseur de caletnbourgs et de coqs à l'âne, fi donc ! C'est aussi choquant que Molière \avec les seringues de ses matassins. Peut-on admettre que le génie ait ses heures ^ de détente, où il se déboulonne et se délasse aux copieuses gaietés de ia Farce ! '

En réalité, ce qtù leur manque à tous, c'est le sens intime du théâtre,. — Il faut traduire Shakespeare en auteur dramatique et en comédien. Ils le traduisent en professeurs ! —Le mouvement scènique leur échappe. Avec eux, tout s'arrête et se glace. Ça existe, ça ne vit plus ! De chaque réplique ils font une version à part, isolée de ce qui précède et de ce qui suit. Et rien ne subsiste de cette intensité du dialogue Shakespearien où tout se lie et s'entraîne. Le lecteur désorienté sent bien que cela est fait-- ■ pour être lu; mais non pour être joué et en conclut « qxie ce n'est pas du théâtre.' »

Et quel auteur dramatique fut plus « homme de théâtre » dans toute l'accei^tion du terme, que Shakespeare auteur, interprète, régisseur de ses oeuvres?... et du vrai théâtre; celui du parterre, du peuple, de la foule? — Il l'était à ce point « homme de théâtre » qu'il voyait en imagination tout ce qu'il n'a jamais pu réaliser sur une scène primitive, où la décoration se bornait à des changements d'écriteaux : — et qu'il le faisait voir à ses spectateurs!

On l'a donc bien trahi.

Ce qu'il nous faut, et votre mérite, mon cher Lermina, est de l'avoir compris — c'est Shakespeare tel qu'il est— « en bloc »: Je ne suis pas de ceux qui admirent tout en lui — ce comme des brutes »'— mais je ne veux pas que l'on se fasse juge de ce que je dois admirer: que l'on me serve, sous son nom, de l'excellent Guizot ou du bon Montégut ; en un mot, que le traducteur s'interpose entre Shakespeare et moi, comme un lorgnon qui pour le rectifier, le déforme.

Mais si, dans le livre, je considère, avec vous, toute suppression et tout déguisement de l'original comme un sacrilège, je ne suis pas précisément de votre avis pour le transport de la traduction sur fe scène. La représentation d'un drame de Shakespeare, dans son intégrité, me semble tme utopie. La durée même du spectacle s'y refuse. Les fréqiuents changements delbealité qu'il indique sont impraticables. Il y a aussi tel développement —la scène des comédiens d'Iiamlet par exemple —-- qui charme le lecteur; mais par qui l'action est attardée et refroidie. Nous autres professionnels, nous appelons cela. « des longueurs ». Les idolâtres exaltés, qui nous raillent volontiers, affectent de s'extasier devant ces longueurs là. Je ne les déteste pas dans leurs oeuvres; mais, dans Llamlet, c'est une axt-tre affaire! Il n'a rien à perdre a des suppressions respectueuses. Loin de là. — Il faut être le dévot de Shakespeare. Il ne faut pas être son bigot.

■ Cette réserve faite, sur un point qui d'ailleurs ne touche qu'indirecte-ment à votre oeuvre, je ne saurais trop vous féliciter, mon cher Lermina, pour une entreprise si louable et si vaillante. Vous serez critiqué, apprécié par ds plus compétents que moi et il faut réserver le jugement définitif a l'achèvement de ce gros travail : mais je serais bien surpris si vous n'étiez pas encouragé dans une voie que Mézières avait signalée déjà et qui doit être la bonne.

Mille amitiés.

Victorien SARDOU. LlV- '• llamlel — Acte 1, Scène II. 'CLÀ-UDIUS,. roi de Danemark.

LE SPECTRE D1 HAMLET, précédent roi.' HAMLET, fils du-feu foi, neveu de Claudius.

POLONIUS, lord Chambellan.

LAERTES,. fils de Polonius.

HORATIO, ami d" H amie t.

FORTINBRAS, prince de Norwège.

MARCELLUS, officier.

BERNARDO, id.

FRANCISCO, soldat.

VOLTIMAND, \

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