‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 118 sur 176 · HÉRAUT, ETC · texte numérisé non relu

HÉRAUT, ETC

Au premier acte, à Venise. Aux actes suivants, au port de Chypre.

AVERTISSEMENT

Othello, Maure, vaillant soldat et habile capitaine, s'est mis an service de la République de Venise et déjà a remporté de grands succès contre ses ennemis les Ottomans. Il est l'objet de l'estime et de la confiance universelles. Il a séduit, par ses récils de batailles et d'aventures, Desdemona, la fille du sénateur Brabantio, et l'a enlevée. Brabantio, averti, traduit Othello devant le Sénat. Mais le Maure plaide et gagne sa cause, d'autant plus aisément qu'à ce moment môme son concours est nécessaire contre les Turcs qui menacent Chypre. Desdemona réclame le droit de partir avec son mari. Brabantio lui jette une sorte de malédiction : — 1311e a trompé son père, dit-il au Maure, elle peut te tromper.

Othello a un ennemi, son enseigne, lago, scélérat envieux et perfide, exaspéré de n'avoir pas obtenu le grade de lieutenant : Iago se vengera d'Othello, en brisant son bonheur, en. excitant sa ja-lousie, en l'amenant à soupçonner Desdemona et à la tuer. En cette âme criminelle, l'esprit d'intrigue et de machination atteint des proportions étonnantes. Par une série de manoeuvres infâmes, de men-songes, de calomnies, il parvient à troubler la sécurité du Maure, à éveiller ses soupçons, à lui donner de fausses preuves de l'infidélité de Desdemona. Le Maure, affolé, tue Desdemona en l'étouffant dans son lit : mais aussitôt après le crime, la vérité se fait jour. Ingo torturé avoue son crime et Othello se suicide sur le cadavre de Desdemona.

Le sujet de cette pièce est emprunté à une nouvelle de J.-B. Giraldi Ginthio, dans les lleealonmiiihi. (Les cent nouvelles).

(Voir la Nota à la fin de la pièce).

A Venise. — Une rue. Devant la maison de Brabantio.

Entrent RODERIGO et IAGO.

RODERIGO, à IagO.

Holà! ne me parle jamais plus... je tiens cela à grand déplaisir, que toi, Iago, — qui as eu ma bourse comme si ses cordons étaient à toi — tu aies su cela...

IAGO

Sang de Dieu ! mais vous ne voulez pas m'écouter. Si jamais j'ai rêvé rien de pareil, abhorrez-moi 1

RODERIGO

Tu m'as dit que tu le tenais en haine.

IAGO

Méprisez-moi, si je ne le hais l Trois grands de la cité, en personne, pour qu'il fît de moi son lieutenant, plusieurs fois lui ont ôté leur chapeau... et foi d'homme, je sais mon prix, et ne mérite pas une place moindre. Mais lui, comme amoureux de ses propres vanités et desseins, leur échappe, en des circonlocutions doublées, horriblement bourrées d'épithètes de guerre et en conclusion, ne satisfait pas mes intermédiaires:— « Car, en vérité, dit-il, j'ai déjà choisi mon officier». Et quel était-il ? certes, un grand arithméticien, un Michaël Cassio, un Florentin, un compa-gnon qui se damne presque pour une belle femme 1, qui n'a jamais mis un escadron

* Almost danincd in a fair wife. Ce passage est déclaré, par les commentateurs anglais eux-mêmes, tout à fait inintelligible. Comment se peut-il qu'il nous paraisse fort clair? Cassio £ dëë maîtresses, il est coureur. Nous le verrons avec Bianca, la courtisane ; et Iago, qui cherche toutes les médisances qu'on peut entasser contre lui, l'accuse d'être voué aux belles commères ou sorcières comme on est voué au diable I Rien ne paraît plus simple. Et cependant F. V. Hugo a traduit par : — Un garçon presque condamné à la vue d'une jolie femme — et Schmidt imprime : — « Inintelligi-ble ». Que le lecteur juge. On objecte que Cassio n'est pas le mari de Bianca. Le mot wife ne signifie pas forcément épouse. Le mot Weib, allemand, a de même le sens de commère, voire môme de mégère. en plaine et ne connaît pas plus la stratégie d'une bataille qu'une filandière 1, sinon dans les livres de théorie, sur lesquels les consuls à toge peuvent disserter aussi magistralement que lui. Pur bavardage, sans pratique, c'est tout son militariat. Mais lui, monsieur, eut cette nomination, et moi — dont tes yeux ont vu les preuves, à Rhodes, à Chypre, ou en d'autres lieux, chrétiens et payens — il faut que je sois mis sous le vent et en panne par ce faiseur de comptes, crédit et débit !... Lui, en bon temps, sera son lieutenant et moi — Dieu bénisse la remarque ! — l'enseigne de sa Maurerie 2 !

RODERIGO

Par le ciel, j'aurais plutôt été son pendeur !

IAGO

Mais il n'y a pas de remède, c'est la malédiction du service. Les préférences se

^ggaj forment d'après des lettres, des recom--

^J? ^§1^*11 mandations, et non par le droit d'ancien--

■MMEW* 8SË||S|L noté qui ferait de chaque second l'héritier

W£Sy%m VT^r c^u premier. Maintenant, monsieur, jugez

j^p^aSïL-^ /^i/JéP^ïltev vous-même si, en quelque justice, je suis ^^^vf'ÎUM'i^i^r'^tf^^^^^î^1^Wpî' ff"^^^lï'^nfïF^. Alors je ne le suivrais pas. apffpffijK1'';i^•'^^MmffiB^^®-"■ '^Mi>Êiii1,- Oit ! monsieur, soyez, tranquille. Je le w^^Sm^SÊ^^^^W^^^^WW" su's pour garder mon tour sur lui... Nous ^^W^l^/mw^ 1 --•:-^(/^y: nc pOUVons pas être tous maîtres et tou;

les maîtres nc peuvent pas être sincèremen

Je ne suis pas ce que je suis... . . , ,, . .

suivis. Vous remarquerez plus d un imbé-cile, tout à son devoir et genoux plies, qui, adorant sa propre servilité, porte le far deau, hors son tour, comme l'âne de son maître, pour rien que la pitance : et quant il est vieux, cassé aux gages... fouettez-moi tels honnêtes imbéciles...

« Il y en a d'autres qui, ajustés en formes et visages de Devoir, gardent encon en eux-mêmes leurs coeurs à leur disposition, et, ne jetant à leurs lords que semblait de service, s'engraissent bien d'eux : et quand ils ont rempli leurs habits, se paien hommage à eux-mêmes. Ces compagnons-là ont de l'âme, et c'est ainsi que j professe moi-même. Car, monsieur, aussi sûr que vous êtes Roderigo, si j'étais 1 Maure, je ne voudrais pas être Iago. En le suivant, je ne suis que moi-même. Le ck est mon juge, je ne fais rien par amour ni devoir; et j'en ai l'air, pour mes fin particulières. Car lorsque mes actions visibles montreront extérieurement l'actio naturelle et le visage de mon coeur, il ne s'en faudra pas de longtemps que je n porte mon coeur sur ma manche pour que les corneilles le becquètent... je ne sui pas ce que je suis.

4 Spinster, ouvrière qui file. On traduit d'ordinaire par vieille fille ou donzelle. Spinster n'a sens de fille non mariée que dans la langue juridique.

2 Moorship — mot forgé analogue à Seigneurie. A remarquer le procédé déjà signalé. Depu le commencement de la scène, le spectateur ne sait pas de qui il s'agit.

RODERIGO

Quelle pleine fortune est réservée à ce... Grosses-Lèvres, s'il peut mener cela à bien !

IAGO

Appelez le père de la jeune fille1... éveillez-le !... mettez-vous après lui 2, empoi-sonnez son plaisir, dénoncez-le dans les rues... Enflam- ^^ niez ses parents ;|, et quoiqu'il vive dans un climat for- ^^^^^fc tilc *, empestez-le de mouches. Quoique sa joie soit de ilillllllllll la joie, jetez dessus telles vexations qu'elle en perde la TN)» J ; r^H

Voici la maison de son père. Je vais l'appeler à IwKm'I'-! ": ' fiffiffllillll

Faites. Avec des accents de terreur, un hurlement jIJHftl^^J^^ii^ilMn^y sinistre, comme lorsque, par la nuit insouciante, le feu 1 H§«B^w9^JlwKP f^Ë» 1

Hé! Ho! Brabantio! Signor Brabantio! Ho! 'I^MIIH^^II^HH

Éveillez-vous! Hé! Ho! Brabantio! Au voleur ! au MB^M 1 ra Ijrfffl^^^J voleur ! Voyez à votre maison, à votre fille, à vos sacs ! 'flffKljfj fi! |fflffi||ffl| ffÈÊËrw

Quel est le motif de ces terribles appels! Qu'est-ce ff§| ^HJP^fcB^S^^IlBa

Signor, toute votre famille est-elle chez vous? |[|w^^^^^OfflfflnnlHU

Plaies du Christ ! Monsieur, vous êtes volé ! par

, , i i i -vr Ou est-ce qu'il y a là?

pudeur, mettez votre robe de chambre. Votre coeur est brûlé, vous avez perdu la moitié de votre âme. Juste maintenant, tout à fait mainte-nant, un vieux noir bélier saillit votre blanche brebis !... Debout, debout ! Éveillez les citoyens ronfleurs à coups de cloche, ou bien le diable vous fera grand-père! Debout, vous dis-je !

1 Call up her father. — Seul le pronom lier, se rapportant à l'être dont le père est désigné, indique qu'il s'agit d'une femme. Cette conversation est curieuse en ceci qu'ils parlent de faits ignorés du public et qui ne se révèlent que peu à peu.

2 Othello.

' Les parents de Desdemona — lier Kinsmen.

Le sens serait plutôt — un climat sain. yoB

BRABANTIO

Àvez-vous donc perdu l'esprit?...

RODERIGO, s'avançant.

Très révérend signor, connaissez-vous ma voix.

BRABANTIO

Moi? Non! Qui êtes-vous ?

RODERIGO

Mon nom est Roderigo.

BRABANTIO

A toi la pire des bienvenues ! Je t'ai sommé de ne pas hanter autour de mes portes. En honnête franchise tu m'as entendu dire que ma fille n'est pas pour toi ! Et mainte-nant, en rage folle, plein d'un souper et de boissons surexcitantes, en malicieuse bravade, tu viens troubler mon repos!

RODERIGO

Monsieur! Monsieur!

BRABANTIO

Mais tu peux en être sûr... mon caractère et ma situation ont le pouvoir de te rendre cela fort amer...

RODERIGO

De la patience, bon monsieur !

BRABANTIO

Que me parles-tu de vol? Nous sommes à Venise, ma maison n'est pas une grange!...

RODERIGO

Très grave Brabantio, je viens à vous en âme simple et pure.

IAGO, à Brabantio.

■ Plaies du Christ! monsieur, vous êtes de ceux qui ne servent pas Dieu, si le diable le leur défend. Parce que nous venons vous rendre service, vous croyez que nous sommes des ruflans; Vous aurez votre fille couverte par un cheval de Barbarie ! Vous aurez vos neveux, qui henniront après vous! Vous aurez des coursiers pour cousins et des genêts pour germains !

BRABANTIO

Quel profane bandit es-tu ?

IAGO

J'en suis un, monsieur, qui vient vous dire : votre fille et le Maure sont en train de faire la bête à deux dos i.

BRABANTIO

Tu es un misérable...

IAGO

Vous êtes... un sénateur!

BRABANTIO

De cela tu répondras! Je te connais, Roderigo!,

RODERIGO

Monsieur, je répondrai de tout. Mais je vous demande si c'est de votre plaisir et

4 Expression de Rabelais. de votre sage consentement (et je le crois presque) que votre jolie fille, à cette mal-séante et sombre veillée de nuit, s'est transportée, sans pire ni meilleure garde qu'un manant de louage, un gondolier — vers les grossières étreintes d'un Maure lascif. Si cela vous est connu et de votre permission, lors nous vous avons,fait forts impertinents et effrontés. Mais si vous ne savez pas cela, ma courtoisie me dit que nous eûmes rebuffade imméritée.

« Ne croyez pas, de par toute civilité, que je voudrais jouer et plaisanter â'ux dépens de votre dignité. Votre fille, si vous ne lui en avez donné permission — je vous le répète — a fait une grave révolte, en liant son devoir, sa beauté, son esprit et son avenir à un vagabond étranger, à un rouleur de ci et de là. Vite, ayez satisfaction. Si elle est dans sa chambre ou dans la maison, déchaînez sur moi la justice de l'Etat, pour ainsi vous avoir trompé.

BRABANTIO, à l'intérieur.

Battez le briquet ! Holà! donnez-moi un bougeoir! Appelez tout mon monde. Cet accident n'est pas contraire à mon rêve... et la croyance à cela déjà m'oppresse... De la lumière, dis-je, de la lumière!... (77 disparaît.)

IAGO, à Brabantio.

Adieu. Je dois vous laisser. Il ne paraît ni convenable ni sain, en ma situation, d'être appelé en témoignage — comme je le serai, si je reste — contre le Maure. Je le sais, l'État — quoique ceci puisse le blesser de quelque ennui — ne peut en toute sécurité le renvoyer. Car il est embarqué, par de si hautes raisons, en les guerres de Chypre (qui juste maintenant sont en action) que, en leurs âmes, ils n'en ont pas un autre de sa taille pour conduire leurs alTaires. C'est pourquoi, quoique je le haïsse autant que les peines de l'enfer, encore, par les nécessités de ma vie présente, je dois arborer le drapeau et le signe d'amour — ce qui n'est, en vérité, rien qu'un signe. Pour que vous puissiez le,trouver sûrement, dirigez vers le Sagittaire J l'effort de leurs recherches : et je serai là avec lui. Là-dessus, adieu. (Ilsort.)

BRABANTIO, entrant avec des serviteurs, porteurs de torches.

C'est un mal trop vrai!... Elle s'en est allée! Et ce qui reste à venir de ma vie méprisée n'est plus qu'amertume... Maintenant, Roderigo, où l'as-tu vue!... O mal-heureuse enfant !...v, Avec de Maure dis-'tû >:.. Quii voudrait être père?... Comment as-tu su que c'était elle?... Ohl tu m'as trompé, au delà de toute idée!... Qui te l'a dit?... Ayez plus de flambeaux... levez-vous, tous mes parents!... Sont-ils mariés, croyez-vous 2 ?

' • - ■' RODERIGO. ' '-

Vraiment, je croisi.qu'ils le. sont.

BRABANTIO

Oh! Ciel!... Comment est-elle sortie?... 0;trahison du sang!... Pères, désormais ne vous fiez plus à l'esprit de vos filles d'après ce que vous les verrez faire.'.'. N'y a-t-il pas des philtres par lesquels les convenances de la jeunesse et de la virginité peuvent être abusées !... N'avez-vous pas lu, Roderigo, choses de cette sorte ?...

RODERIGO

Oui, monsieur... en vérité... ■ r

* Bâtiment qui dépend de l'Arsenal de Venise.

2 Tirade très intéressante à étudier, par l'incohérence des paroles qui ja!llis3ent de ce cerveau troublé. C'est d'une grande habïlélé scéniqûe.

BRABANTIO

Appelez mon frère!... (A Roderigo.) Oh! pourquoi ne l'avez-vous pas eue! (Donnant des ordres.) Quelques-uns par un chemin, quelques-uns par un autre!... Savez-vous où nous pourrions les saisir, elle et le Maure?

RODERIGO

Je crois que je puis le découvrir, s'il vous plaît d'avoir une bonne escorte et de venir avec moi.

BRABANTIO

Je vous en prie, allez en avant. Je m'adresserai à toutes les maisons. Je puis commander à beaucoup — Ho là! prenez des armes! — et requérir 1 des officiers spéciaux de nuit... Allons, bon Roderigo... je reconnaîtrai votre peine... (Ils sortent.)

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