‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 119 sur 176 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

Une attire rue de Venise.

Entrent OTHELLO, IAGO et des serviteurs.

IAGO

Quoique dans le métier de la guerre, j'aie tué des hommes, encore je tiens pour le tuf 2 même de la conscience de ne pas commettre de meurtre réfléchi. Je manque quelquefois d'iniquité, pour me servir moi-même. Neuf ou dix fois, j'ai pensé à le percer là sous les côtes...

OTHELLO

C'est mieux comme cela.

IAGO

Non. Mais il bavardait... il parlait en termes si ignobles, si provoquants contre

* I niay command ai most — Cet tveapons, ho! and mise... Il faut, croyons-nous, placer le — Ho! prenez des armes! — entre deux moins (—), de telle sorte que raise soit la suite de / may command. La phrase est ainsi plus logique, et répond à la recommandation de Roderigo : — Ayez une bonne escorte !

'- Sluff, doublure, fond, trame — étoile — tuf, qui signifie dessous du sol. Halzae u employé l'ex-pression : — Le tuf de la conscience.

.'Ol votre honneur, que — avec le très peu de dévotion que j'ai — j'avais grand peine

A bas le voleur, à bas le voleur!

le supporter. Mais, je vous prie, messire, ê.es-vous marié... bien serré ? Car, soyez en sûr, le magnificat est très armé, et a une voix, de puissance double en son effet, de celle du duc. Il vous divorcera et mettra sur vous restreinte et châtiment, autant que la loi, avec toute son influence, lui donnera de câble 2 pour les renforcer.

OTHELLO

Laisse-le faire le méchant. Les services que j'ai rendus à la Seigneurie auront la langue plus haute que ses plaintes, Il y a encore à savoir— ce que je relèverai, quand je verrai que cette vanterie est un honneur — que je tiens la vie et l'être d'hommes de siège royal. Et mes mérites peuvent parler, sans bonnettes 3, à fortune aussi fière que celle que j'ai atteinte. Car sache-le, Iago, si ce n'est que j'aime la gentille Desdemona, je ne voudrais pas, pour la valeur de toute la mer, enfermer ma libre et vagabonde fortune entre des limites qui la circonscrivent... Mais vois ! quelles lumiè-' res arrivent là-bas ?...

Entre CASSIO à quelque distance avec des officiers portant des torches.

IAGO

C'est le père en émoi avec ses amis. Vous feriez mieux de rentrer.

OTHELLO

Non. Il faut qu'on me trouve. Mon caractère, mon titre et mon âme parfaite me montreront sous mon juste aspect. Ce sont eux ?

IAGO

Par Janus, je crois que non.

OTHELLO, voyant Cassio qui s'avance.

Les serviteurs du duc et mon lieutenant] La bonté de la nuit sur vous, mes amis ! Quelles nouvelles ?

CASSIO

Le due vous salue, général, et requiert votre présence, en toute hâte, à l'instant même.

OTHELLO

'■' De quoi s'agit-il, croyez-vous ?

CASSIO

Quelque chose de Chypre, autant que je puis deviner. Il y â une affaire un peu chaude. Les galères ont envoyé cette nuit une douzaine de messagers, se suivant l'un l'autre sur les talons. Beaucoup de nos consuls se sont levés, et s'étant réunis, sont déjà chez le duc. On vous a chaudement réclamé, et comme vous n'avez pas été trouvé à votre logis, le sénat a envoyé trois escouades différentes, pour vous chercher.

1 Iago raille les épithètes dont se gratifiaient les patriciens de Venise.

2 Ne pas oublier que ce sont des marins qui parlent,

3 Unbonneted. Ce passage est très controversé. Selon les uns, ce mot signifierait « ,4- Sans oter mon chapeau. Mais la structure même du mot est rebelle à ce sens, puisqu'il signifie : -+■ Sans bonnet. D'autres ont pensé que le bonnet était le signe distinctif du palriciat vénitien, et qu'Othello voulait dire : — Sans avoir besoin de leur dignités ! — Mais il est une interprétation qui n'a pas été proposée et que nous hasardons. Déjà nous avons remarqué que Shakespeare met dans la bouche des causeurs des termes de marine. Or bonnet signifie aussi bonnette, voile qu'on ajoute aux grandes voiles quand on a besoin de faire un effort de vitesse et de recevoir tout le vent. En ce cas, Othello voudrait dire :

Sans avoir besoin de mettre toutes voiles dehors. Ceei nous paraît logique et vraisemblable. -~ F. V. Hugo a esquivé la difficulté en écrivant : — A défaut d'autres titres *- ce qui n'es t pas dans le teste. Rabelais mentionne les voiles dites bonnettes.

Il est bien que ce soit vous qui m'ayez trouvé. Je veux seulement dire un mot dans cette maison et je vais avec vôtis. (// sort.)

CÀSSÎO, à Iago.

Enseigne, que fait-il ici ?

IAGO

Ma foi, cette nuit il a abordé une caraque 1 de terre ferme : si il y a preuve de prise légale, il est paré pouf toujours.

CASSIO

Je ne comprends pas.

IAGO

Il est marié...

CASSIO

A qui ? (Othello rentre.)

IAGO

Parbleu, à... (Voyant Othello et s'interrompant.) Allons, capitaine, venez-vous?...

OTHELLO

Je suis à vous...

CASSIO

Voici une autre troupe qui vous cherche.

Entrent BRABANTIO, RODERIGO, et des officiers de nuit avec des torches et

des armes.

IAGO, ai Othello.

C'est Brabantio... général, soyez avisé. Il vient à mauvaise intention*

OTHELLO

Holà! Arrêtez-vous là!...

RODERIGO, à Brabantio.

Signor, c'est le Maure.

BRABANTIO, fllfieUX.

A bas, à bas le voleur! (Ils dégainent des deux côtés.)

IAGO

Vous, Roderigo ! Venez, monsieur, je suis votre homme!

OTHELLO

Relevez ces épées brillantes, car la rosée les rouillerait, (à Brabantio.) Signer, vous commanderez mieux avec vos, années, qu'avec vos armes.

BRABANTIO

O toi, misérable voleur, où as-tu enfermé ma fille ? Damné que tu es, tu l'as ensor-celée ! Car je nren rapporte à tout ce qui a du bon; sens : si elle n'était pas liée par chaînes de magie, est-ce qu'une vierge -—si tendre, belle'et heureuse, si opposée au mariage qu'elle évitait les galants les plus riches et les mieux frisés—-.aurait jamais voulu, pour encourir la générale moquerie, courir, loin de son gardien, vers le sein de suie d'un être, tel que toi, objet de terreur et non de délice ? Que: le monde me.

. ••• La caraque était un navire rond, le premier qui fut cuirassé de plaqués'--dé plomb fixées par 1 dés boulons d'airain. juge, si ce n'est pas de grande évidence que tu as pratiqué sur elle de criminelles incantations, abusé sa délicate jeunesse avec des drogues et des pierres qui éveillent les sens... j'aurai cela en discussion. C'est probable et palpable à la croyance. Donc je t'appréhende et je t'attaque, comme un abuseur du monde, un praticien d'actes prohibés 1... et, sans warrant, qu'on s'empare de lui. S'il résiste, contraignez-le à ses risques et périls...

OTHELLO

Haut les mains, vous, des deux côtés, ceux de mon bord et les autres. Si ma réplique était de combattre, je l'aurais sue sans souffleur, (à Brabantio.) Où voulez-vous que j'aille pour répondre à votre accusation ?

BRABANTIO

En prison, jusqu'à ce que le moment fixé par la loi et le cours de la session régulière t'appellent à répondre.

OTHELLO

Et si j'obéis !... Comment satisfaire le duc dont les messagers sont là à mon côté, au sujet des présentes affaires de l'état, pour m'amener à lui ?

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