‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 127 sur 176 · I.c Héraut · texte numérisé non relu

I.c Héraut

CASSIO

lago a ses instructions sur ce qu'il doit faire. Mais, néanmoins, j'y veillerai de mes propres yeux.

OTHELLO

Iago est très honnête. Michaël, bonne nuit. Demain, à notre première heure, que je puisse causer avec vous. (A Desdemona.) Venez, mon cher amour — Tachât fait, les bénéfices doivent s'ensuivre. Ce profit est encore à venir entre vous et moi... Bjnne nuit! (Sortent Othello, Desdemona el leur suite. ■—• Entre Iago.)

1 Celte division de scène, qui ne se Irouvo pas dans les premières éditions de Shakespeare, est absolument inutile. On a prétendu que des soldats ne pouvaient pas causer et boire sur la place où le héraut, venait, faire sa proclamation. Celle impossibilité ne repose sur aucune raison sérieuse, el nous aurions supprimé ce changement de lieu, s'il n'en devait, pas résulter une certaine gêne, en raison de la persistance des éditeurs anglais à la laisser subsister.

2 Cassio est déjà légèrement, ivre, ce qui explique d'autant mieux la recommandation d'Othello.

CASSIO

Bienvenu, Iago. Nous allons à notre garde.

IAGO

Pas à cette heure, lieutenant. 11 n'est pas encore dix heures. Notre général nous

Du. vin, holà !

a renvoyés de bonne heure, pour l'amour de sa Desdemona — de quoi nous ne le blâmerons pas ! Il n'a pas encore fait joyeuse nuit avec elle : et elle est jouet digne de Jupiter!

CASSIO

C'est une très exquise Dame.

Et je le garantis, qui tient bien la partie..,

Certes, c'est une très fraîche et délicate créature.

1ÀGÔ.

Et quel oeil elle a ! Sur ma foi, il sonne paroles de provocation...

CASSIO

Un oeil inviteur, et pourtant, à mon avis, parfaitement modeste.

■-à: '. -."■ <\ IAGO.

t•-*Et quand elle parle, n'est-ce pas une sonnerie à l'amour?

'; ..!V CASSIO

C'est vraiment une perfection!

IAGO

Bien! Bonheur à leurs draps!... Venez, lieutenant, j'ai là tin cruchon l de vin et il y a là dehors une paire de galants Cypriotes, qui volontiers boiraient une mesure à la santé du noir Othello.

CASSIO

Pas ce soir, bon Iago. J'ai pauvre et malheureuse cervelle pour la boisson. Je souhaiterais que, par courtoisie, oh inventât quelque autre habitude de distraction.

IAGO

Oh! ce sont nos amis... Seulement une coupe 1... Je boirai pouf vous!...

CASSIO

Je n'en ai bu qu'une ce soir, encore soigneusement baptisée, et voyez, quëi. changement cela fait ici2... Je suis malheureux de cette infirmité et n'ose éprouver ma faiblesse avec rien de plus..;

IAGO

Voyons, camarade, c'est une nuit de réjouissances... les galants le désirent.

CASSIO

Où sont-ils?

IAGO. •'■'■:'

Ici à la porte. Je vous en prie, faites-les entrer.

CASSIO

Je le ferai : mais cela me déplaît. {// sort..)

IAGO

Si je puis seulement lui ficher encore une coupe, avec celle qu'il a déjà buë ce soir, il sera plein de querelle et d'offenses, comme le chien de ma jeune maîtresse. Maintenant, mon malade imbécile, Roderigo, que l'amour a déjà mis à l'envers, a fait carousse ce soir en l'honneur de Desdemona — en profondes potées... et il est de garde! Trois gars de Chypre — nobles esprits querelleurs, qui estiment leur honneur en méticuleuse valeur, de vrais membres de cette île belliqueuse — ont été par moi, cette nuit, grisés à coupes débordantes, et ils sont aussi de garde. Maintenant, dans ëè troupeau d'ivrognes, que je puisse induire Cassio en quelque action qui soit of-fensante pour l'île... Mais le voici! Si les résultats seulement réalisent mon rêve, mori bateau navigue librement, avec vent et courant...

-I A sloop, mesure contenant deux litres et demi. Nous avons le mot topettej qui signifie une petite mesure de liquide, quatre à la chopine.

a II montre son teint qui est légèrement congestionné.

CASSIO rentre, avec MONTANO et des GENTILSHOMMES.

CASSIO

Devant le ciel, il m'ont déjà donné une tournée I...

MONTANO

De bonne foi, une bien petite... pas plus d'une pinte, aussi vrai que je suis soldat.

IAGQ--

Du vin! Holàl (Chantant.)

Et que la canette 2 sonne, sonne I

Et que la canette sonne, sonne. . ;

Un soldat est un homme,

La vie n'est qu'un moment

Donc, laissez boire le soldat 1...

Du vin, garçon! (On apporte du vin.) „

CASSIO

Devant le ciel 3, une excellente chanson !

IAGO

Je l'ai apprise en Angleterre, où en vérité ils sont très puissants buveurs. Vos Danois, vos Germains et vos ventripotents Hollandais — à boire, holà! — ne sont rien auprès de vos Anglais...

CASSIO

Votre Anglais est-il donc si expert en boisson!

IAGO

Ouais! il vous boit facilement, votre Danois étant ivre mort... il ne sue même pas à culbuter votre Allemand... il fait vomir votre Hollandais, avant que le prochain pot puisse être rempli...

CASSIO

A la santé de notre général!

MONTANO

J'en suis, lieutenant 1 et je vous fais raison!...

IAGO

Q douce Angleterre ! (Chantant.)

Le roi Etienne était un digne pair*.

Ses culottes ne lui coûtaient qu'une couronne...

Il les trouva de six pence en tout trop chères

Pourquoi il appela le tailleur ■— canaille 1

C'en était un de haut renom

Et vous n'êtes que de bas degré 1... '

C'est l'orgueil qui pousse le pays en bas,

Alors prends sur toi ton vieux manteau.

Du vin, holàl

■• liouse. Les Péruviens disent hacer la rota.

2 Canalcin, diminutif de can, pot, en patois normand canne, cruche.

3 A noter la façon dont Cassio répète continuellement les mêmes mots. C'est d'excellente ob-servation. .

4- Chanson populaire à laquelle il est fait allusion au 1V° acte de la Tempête. Voir lome II.

CASSIO, dont l'ivresse augmente.

Oui... c'est une plus exquise chanson que l'autre,

IAGO

Voulez-vous encore l'entendre ?

CASSIO

- Non!... Car je tiens pour indigne de sa place celui qui fait ces choses-là... bien... le ciel est au-dessus de tout... et il y a des âmes qui doivent être sauvées... et il y a des âmes... qui ne doivent pas être sauvées...

IAGO

C'est vrai, bon lieutenant.

CASSIO

Pour ma propre part — sans offense pour le général ni pour aucun homme de qualité — j'espère être sauvé...

IAGO

Et j'en fais autant, bon lieutenant!

CASSIO

Oui... mais, sauf votre permission... pas avant moi ! le lieutenant doit être sauvé avant.l'enseigne... assez là-dessus... à nos affaires ! (Ilest très ivre, cherche à se lever, retombe.) Pardonnez-nous'nos péchés... Messieurs, voyons à. nos affaires... ne croyez pas, messieurs, que je sois ivre... voilà mon eneigne... voilà... ma main droite et voilà... ma main gauche... je ne suis pas ivre... (Ss levant.) je peux me tenir assez droit... et parler assez bien...

TOUS

Excellemmment bien !

• • ■ CASSIO

"Ouais! très bien... alors... il ne faut pas croire que je suis ivre... (Il sort.)

MONTANO

A la plate-forme, mes maîtres. Allons placer la garde...

IAGO

Vous voyez le camarade qui s'est en allé en avant... c'est un soldat fait pour se tenir auprès de César et lui donner des conseils... et pourtant voyez son vice... de sa vertu c'est justement l'équinoxe, l'un aussi long que l'autre... c'est pitié pour lui ! J'ai peur que la confiance qu'Othello a n ise en lui, en quelque mauvais temps de son infirmité, fasse trembler cette.île...

MONTANO

Mais est-il souvent ainsi ?

IAGO

C'est toujours le prologue.de son sommeil... il veillerait pendant deux tours d'horloge, si la boisson ne balançait son berceau...

MONTANO

Il serait bien que le général fut informé de cela. Peut-être ne le voit-il pas : ou bien sa bonne nature estime la vertu apparente de Cassio et ne regarde pas ses vices... n'est-ce pas vrai ? (Entre Roderigo.)

IAGO

Ah! voilà Roderigo! (Allant à lui et lui parlant bas.) Je vous prie... après le lieutenant... allez! (Sort Roderigo.)

MONTANO

Et c'est grande pitié que le noble Maure compromette un pareil grade, comme

Vous! canaille, gredint celui de son propre second, en faveur d'un homme en qui est greffée pareille infir-mité!... Ce serait une bonne action de le dire au Maure... 4J4 OEUVRES DE SHAKESPEARE

Pas moi, pour toute cette belle île! J'aime bien Cassio, et voudrais faire beau-coup pour le guérir de ce mal... (Bruit au dehors. Cris: — A l'aide! A l'aide!)

Rentre CASSIO, poussant devant lui RODERIGO,

CASSIO

Vous I Canaille ! Gredin 1...

MONTANO

Qu'y-a-t-il, lieutenant !

CASSIO

Un coquin !... m'enseigner mon devoir!... je vais aplatir le coquin dans une bou-teille d'osier !...

RODERIGO

M'aplatir !

CASSIO, le frappant.

Tu parles, canaille I...

MONTANO, l'arrêtant.

Non, bon lieutenant... je vous en prie, retenez votre main I...

CASSIO

Lâchez-moi, monsieur, ou je vous cogne sur la caboche1...

MONTANO

Venez, venez... vous êtes ivre!...

; CASSiO

Ivre... (Ils se battent à l'épée.)

IAGO, à part, à Roderigo.

Dehors, vous dis-je. Allez-vous en et criez à l'émeute I (Roderigo sort— Feignant de s'interposer entre Cassio et Montano.) Non, bon lieutenant !... hélas, messieurs !... A l'aide, holà !... lieutenant... messire Montano, messire ! — A l'aide, les maîtres !... .voilà une bonne garde, en vérité... (La.cloche sonne.) Quel est celui qui sonne la cloche ?... Diable, ho !... la ville va se lever... voeu de Dieu, lieutenant, arrêtez!... vous serez déshonoré pour toujours !... (Entre Othello et sa suite.)

OTHELLO

Qu'arrive-t-il ici ?

MONTANO, combat furieux.

Je saigne encore!... je suis blessé à mort... qu'il meure!...

OTHELLO

Sur votre vie, arrêtez 1...

IAGO

Arrêtez, arrêtez, lieutenant !... messire Montano, messieurs!... Avez-vous perdu tout sens de situation et de devoir... arrêtez, arrêtez!..-, le général vous parle... arrêtez, par pudeur 1...

OTHELLO

Voyons, voyons! d'où est né ceci ? Sommes-nous changés en Turcs... pour nous

* Maszard, Voir note d'Hamlet, page 105, faire à nous-mêmes ce que le ciel a interdit aux Ottomans ? pour l'honneur chrétien, cessez cette lutté barbare.;, celui qui bougé d'un pas pour assouvir sa propre rage tient peu à son âme... au premier mouvement il meurt!... Imposez silence à cette effroyable cloché, elle épouvante l'île pour sa sécurité... Qu'est-ce qu'il y a, mes maî-tres ?.a Honnête Iago, qui semblez mort de douleur^ parlez... qui a commencé cela?..* par ton affection ; je te somme-...

IAGO, d'une voix entrecoupée.

Je iië sais pas... tous dés amis jusqu'à maintenant, à maintenant même... au quar-tier... en des termes comme la fiancée ël le marié* se déshabillant pour le lit... et alors, siibitëméht — comme si quelque planète avait affolé les hommes — les épèës dehors et pointant l'une a la poitrine de l'autre... en sanglante opposition:. Je ne puis rien dire du commencement dé ces hargneux méfaits et je voudrais avoir perdu dans une actibh glorieuse les jambes qui m'ont amené à prendre part à tout cela !.;.

OTHELLO^ à Cassio.

Comment advint-il; Mibhaëlj que vous vous soyez ainsi oublié?

CASSIO

Je vous ëri prié, pardonnez-moi. Je né puis parler.

OTHÈLLÔ, à Montano. fe

Digne Mbritaho; d'habitude vous étiez civil... le monde a noté là tranquillité, là gravité dé votre jeunesse et votre horti est grand dans la bouché des plus sages cen-seurs. Qu'y a-t-il pbur que vous défassiez 2 ainsi votre réputation et dépensiez les richesses de votre rèfibrrïrhéë; pbur acquérir le renom d'un batailleur de nuit ? Donnez^ mrji réponse à cela.

MONTÂNb;

Digne Othello, je suis blessé dangereusement... votre officier, Iago, peut vous informer... tandis que j'épargne mon parler qui.me fait du mal -— de tout ce que je sais... et je ne sais rien qui ait été dit bu fait par moi de blâmable cette nuit, à moins que la charité pour soi-même ne soit un vibe, quand la violence vous attaqué...

OTHELLO, cKerclicïht à se contenir.

Maintenant, pair le ciel, mon sang commencé à dominer mes' plus sûrs guides et la colère, obscurcissant mon meilleur jugement, tëhtë de s'ouvrir lé chemin... si une fois je bouge où que je ièvé seulement ce bras, le meilleur d'entre vous s'abattra sous mon indignation... faites-moi connaître comment cette stupide querelle a com-mencé, qui l'a provoqué : et celui qui sera prouvé l'offenseur, fut-il jumeau avec moi, tous deux.en une seule naissance, il me perdra3... Quoi! dans une ville de guerre, encore farouche, où le Coeur du peuple est encore comble de peur, organiser des querelles privées et domestiques; là ntiit et -dans le corps dé garde de Sûreté!... C'est monstrueux 1... lago, qui à commencé. ?

.-• The bride and the groom. Groom est une altération de goorh qui signifie homme et n'est autre que le mot Nom, l'h étant prononcé comme G/i. ■*

' 2 Tq unlace. Défaire le lacis, la trame de;., le patois normand donne détacher qui a le riiême sens spécial que délacer. Mais la signification lacis se retrouve dans le mot lacs, filets, provençal, lassai. ■*.''•'.'■

* Il ne sera plus rien pour moi.

MONTANO, à IagO.

Si par amitié partiale ou esprit de corps, tu dis plus ou moins que la vérité, tu n'es pas un soldat...

IAGO

Ne me touche pas de si près. J'aimerais mieux avoir cette langue coupée hors ma bouche que de lui permettre d'offenser Michaël Cassio. Mais je suis persuadé que dire la vérité ne peut lui nuire... donc voici, général. Montano et moi étant à causer, alors arrive un camarade criant au secours... et Cassio le suivant avec l'épée, bien déterminé à travailler sur lui... seigneur, ce gentilhomme (Il montre Montano.)

marche vers Cassio et essaie de l'arrêter. Moi--

j-sfiS) même je poursuis le criard de peur que par ses

fâm clameurs — et comme il arriva ! — la ville ne &^^WÊ$£$r tombât en frayeur... lui, le pied rapide, esquiva W^ÙÊ^^^mi .- -^r- mon dessein et je revins, plutôt parce que j'en-- WffM^^^Ê&^ , -i- tondais cliqueter et tomber les épêcs, tandis PPMfaWMCgOT?-' ''^^'■'-■ clue Cassio jurait à pleine voix — ce que, jus-- W-M^Ê^^Êi^Éïj^^^^&i;.- qu'à cette nuit, je n'aurais pu dire. Quand je «Nl^afi^r^^^^^^^^^^^fe,: revins — car ce fut court ■— je les trouvai tout ^^Ê^^^^^^^^^^^M' ^ÊÈ$f Pr^s ''Lin (^c l'autrei cn colTs ct assaut... juste H^ffli^^OS^^^V- comme ils étaient encore, lorsque vous-même... ^^^^^BH^^HpP^MNif^^R de l'affaire, je ne puis rien dire de plus... mais Mw^^^^^^^^^^^^M^P^f^P^ ^es hommes sont des hommes... le meilleur ^MP^OT lOr quelquefois s'oublie. Quoique Cassio lui ai fait '•^SPPKEL— ^-%S quelque mal, comme les hommes en rage frap-- ~^><^" petit ceux qu'ils aiment le mieux, encore est-il

. .^^i^. certain que Cassio, je crois, a reçu de celui

qui s'est enfui quelque outrage que sa patience

Je suis blessé ! ne pouvait supporter...

OTHELLO

Je sais, Iago, que ton honnêteté ct ton affection atténuent l'affaire, en la rendant légère pour Cassio... (A Cassio.) Cassio, je t'aime... mais jamais plus tu ne seras de mes officiers... (Entre Desdemona et sa suite.)... Vois, si mon gentil amour n'a point été forcé de se lever?... (A Cassio.) Je ferai un exemple sur toi!...

DESDEMONA

Que se passc-t-il donc, cher !

OTHELLO

Tout est bien maintenant, ma douce. Va-t-cn au lit... (A Montano.) Monsieur, pour vos blessures, je serai moi-même votre chirurgien... emmenez-le... (On emmène Montano.) Iago, observe avec soin la ville ct calme ceux que ce vilain tumulte a trou-blés... Viens, Desdemona. C'est la vie du soldat que d'avoir ses sommeils calmants éveillés par l'alerte. (Tous sortent, excepté Iago et Cassio.)

IAGO, à Cassio.

Êtes-vous blessé, lieutenant ?

Ah!... au-delà de toute chirurgie?...

IAGO

Mordieu, que le ciel vous en préserve !;..

CASSIO

Réputation! réputation! réputation!... Oh ! j'ai perdu ma réputation... j'ai perdu la partie immortelle de moi-même et ce qui reste est bestial! Ma réputation, Iago, ma réputation M...

IAGO

Comme je suis un honnête homme, je croyais que vous aviez reçu quelque bles--

lvrel mon sure corporelle... il y a plus de mal à cela que dans la réputation... la réputation est un vain et très faux préjugé... souvent acquise sans en être digne et perdue sans le mériter. Vous n'avez pas perdu de réputation du tout, à moins que vous ne vous réputiez vous-même le perdant. Quoi 1 camarade, mais il y a des moyens de recon-quérir le général ! Vous êtes maintenant cassé, dans un moment d'humeur, une punition plutôt de politique que de méchanceté : comme si quelqu'un battait son chien innocent, pour effrayer un lion menaçant !... Sollicitez-le de nouveau, et il est à vous.

CASSIO

Je voudrais plutôt solliciter le mépris que de tromper un si bon commandant, sur

un si léger, si ivrogne et si intempérant officier... Ivre!... et parler perroquet!... et

se quereller! et crâner! jurer! parler fuslagno^ avec son ombre!... O toi, invisible

< Le vrai mot serait honneur.

2 To discourse fustian nith oné's own shadoiv. — Tous les commentateurs expliquent ce passage

comme visant un langage amphigourique, un galimatias — et le mot fustian viendrait d'une ville

Espagnole, Fusian, ou se serait fabriqué la futaille. Ce ne sont là cme fantaisies. Il ne s'agit pas d'une esprit du vin, si tu n'as pas de nom pour te faire connaître, laisse-moi t'appeler le diable !

ÎÀGÔ\

Qui étâit-cè donc que vous poursuiviez avec votre épée? Que vous avàit-il fait?

cÀssio.

Je ne sais pas.

IAGO

Est-ce possible !

CASSIO

Je me rappelle une masse de choses, mais rien distinctement... une querelle, mais rien du pourquoi... Oh! que les hommes se mettent ainsi un ennemi dans la bouche pour qu'il leur vole la cervelle!... Que nous puissions, avec joie, gaieté, plaisir et applaudissements, nous transformer nous-mêmes en bêles !

IAGO

. Oui, mais vous êtes maintenant assez bien. Comment vous êtes-vous ainsi re-conquis ?

CASSIO

Il a plu au Diable-Ivresse de céder la place au Diable-Colère... un défaut m'en a montré un autre, pour me mettre franchement en mépris de moi-même.

IAGO

Allons, vous êtes un moraliste trop sévère... eh raison du moment, de l'endroit et de la situation où se trouve ce' pays, je désirerais, de tout ecetir que ceci ne fut pas advenu... mais puisque c'est comme c'est, arrangez cela pour voire propre bien.

CASSIO

Je lui redemanderai ma place. Il me dira que je suis un ivrogne. Eussè-je autant de bouches que l'hydre, pareille réponse les clora tButes. Être maintenant un homme de sens, puis tout à coup un fou et immédiatement une bête! O étrange! Chaque coupe, hors de la règle, est maudite, et l'ingrédient, c'est le diable!

IAGO

Allons, allons ! le vin est une bonne et familière créature, si on en use bien. Ne déclamez pas davantage contre lui. Et bon lieutenant, je crois... vous croyez que je vous aime... -

CASSIO

Je l'ai bien éprouvé, monsieur... Ivre! moi!

IAGO

Vous, ou tout homme vivant, On peut être quelquefois ivre, camarade !... Je. vais vous dire ce que vous devrez faire. Le général, c'est maintenant la femme de notre' général. Je puis dire cela en ce sens, puisqu'il s'est donné et voué à la contemplation, ville d'Espagne, mais de Fouchlan, le port du vieux Caire. Or il se passait là, comme dans to'iis les ports, un fait de linguistique Men connu. On y parlait — comme aujourd'hui à Marseille, à Calais, à Livërnbbl, etc. un langage fait de tous les langages — comme le sabir franco-arabe—qui portait le nom de Fouchtian, Fustian, eu italien fustagiw. Tous les dictionnaires anglais. répètent les mômes erreurs et il n'est pas étonnant que les traducteurs français les aient adoptées. A Fôuchiaii, se fabri-quaient la■ fïita'îiïe et les fustanelles portées encore aujourd'hui par lès Grecs. Ce langage était analo-gue^ au Pi'dgin àriglô-cliinois, qui est en train de faire le tour dit inondé. Aujourd'hui lî'usïian a pri§ placé' dàiis l'argot anglais et sigiiifië Voit ï'ïri — fùtéinë, cbmriië nous diribiis du vëlburs. observation et évaluation de ses qualités et grâces. Confessez-vous franchement à elle. Importunez-la. Elle vous aidera à vous remettre dans votre place. Elle esj; de si franc, aimable, capable et béni caractère qu'elle tient pour un vice dans sa bonté si elle ne fait pas plus, qu'elle n'en est requise. Cette jointure brisée, entre vous et son mari, suppliez-la d'y mettre redisse 1, et ma fortune contre n'importe quel gage valant un nom que ce crack de votre affection 2 grandira plu's fort qu'il n'était auparavant.

CASSIO

Vous me conseillez bien.

IAGO

Je l'affirme, dans la sincérité de mon affection et en honnête bienveillance.

CASSIO

Je le crois franchement : et, de bonne heure, ce matin, j'irai prier la vertueuse Desdemona de s'entremettre pour moi. Je désespère de mes destinées, si là elles me font échec.

IAGO

Vous êtes dans le vrai. Bonne nuit, lieutenant. Je dois faire ma ronde.

CASSIO

Bonne nuit, honnête Iago. (// sort)

IAGO, seul.

Et alors qui dira que je joue le rôle d'un gredin, quand l'avis que je donne est franc et honnête, logique à la réflexion et en vérité, le moyen de reconquérir le Maure ? Car il est très aisé de déterminer Desdemona à se charger de toute honnête entreprise. Elle est bâtie aussi généreusement que les libres éléments. Et pour elle, gagner le Maure — fut-ce à renoncer à son baptême, à tous les sceaux et signes du péché racheté !... — son âme est si bien enchaînée à l'amour d'elle qu'elle peut nouer, dé-nouer, faire ce qui lui plaît, tant que son caprice joue à.la divinité avec sa faiblesse. Donc comment suis-je un gredin de conseiller à Cassio cette démarche parallèle, tout droit pour son bien r Divinités de l'enfer! Quand les diables veulent inspirer les plus noirs péchés, ils suggèrent d'abord des visions célestes, comme je fais maintenant... car tandis que cet honnête imbécile pressera Desdemona de réparer sa fortune et qu'elle plaidera fortement sa cause auprès du Maure... moi je verserai cette pestilence dans son oreille — qu'elle ne lui demande son rappel que pour le plaisir de son corps, et, plus elle essaiera de lui faire du bien, plus elle détruira son propre crédit sur le Maure. Ainsi je tournerai sa vertu en piège à glu, et.de sa propre bonté, je ferai le filet qui les attrapera tous... (Entre Roderigo.) Ah! Roderigo!...

RODERIGO

Ici je ne fais que suivre la chasse, non comme un chien courant, mais comme celui qui complète la meute. Mon argent est presque dépensé, j'ai été cette nuit excessive-ment bien rossé et je crois que l'issue de tout ceci sera — que j'aurai beaucoup d'expérience pour mes peines, puisque, sans plus d'argent du tout et un petit peu plus d'esprit, je retournerai à Venise.

\- ^*° ?Plinter> l'expression a une précision que ne rend pas le mot racommoder, ni surtout la ira- ' duction si fantaisiste de Guizot :■— Conjurez-la de renouer ce noeud d'amitié...

2 On trouve fréquemment dans Shakespeare, même en prose, ces interversions de termes. Ce n'est pas the crack <jui grandira, mais the cracked love.

IAGO

Quelles pauvres gens que les sans patience ! Quelle blessure s'est jamais gué-rie sinon par degrés ? Tu sais, nous travaillons avec notre esprit, et non avec de la sorcellerie, et l'esprit compte sur les délais de temps. Cela ne va-t-il pas bien ? Cassio t'a battu et toi, par ce petit choc, tu as cassé Cassio. Quoique d'autres choses gran-dissent bellement à contre soleil, pourtant tels fruits, qui les premiers fleurissent, sont les premiers à mûrir. Contiens-toi un peu... par la messe, voilà le matin... Plaisir et activité font que les heures semblent courtes. Retire-toi ! va où tu as billet de logement. Va-t-en, te dis-je. Tu en sauras davantage plus tard. Allons, va-t-cn ! (Sort Roderigo.) Il y a deux choses à faire. Ma femme doit agir sur sa maîtresse, pour Cassio. Je l'y enverrai. Moi-même, cependant, je dois tirer le Maure à part et l'amener brusquement au moment où il pourra trouver Cassio sollicitant sa femme... Oui, c'est là le moyen... n'allaiblissons pas nos résolutions par froideur ou retard. (Il sort.)

Devant fa citadelle.

Entre CASSIO avec des musiciens.

> CASSIO

Mes maîtres, jouez ici: je vous paierai de vos peines... quelque chose de court, et souhaitez le bonjour au général. (Les musiciens jouent.)

UN CLOWN, entrant.

Hé I mes maîtres, vos instruments sont-ils donc allés à Naples ' qu'ils parlent ainsi du nez ?...

PREMIER MUSICIEN

Comment, monsieur, comment ?

LE CLOWN

Sont-ils, je vous prie, dénommés instruments à vent r

* Le pays des castrats.

PREMIER MUSICIEN

Pardi, oui, monsieur, c'en est!..."

LE CLOWN, touchant un des instruments.

Ho ! par où pend la queue...

PREMIER MUSICIEN

Par où pend la queue r

LE CLOWN

PardieUî monsieur, il en pend une à maints instruments à vent que je connais... Mais, mes maîtres, voilà de l'argent pour vous... et le général aime si fort votre musique qu'il désire de tout son coeur... que vous ne fassiez pas davantage de bruit...

PREMIER MUSICIEN

Bien, monsieur, nous n'en ferons pas.

LE CLOWN

Si vous avez quelque musique qui puisse ne pas être entendue, allez-y encore : car à Ce qu'on dit, entendre de la musique, le général ne s'en soucie guère.

PREMIER MUSICIEN

Nous n'en avons pas de cette sorte, monsieur.

LE CLOWN

Alors mettez vos pipeaux dans vos sacs ; je vous renvoie... allez! évanouissez-vous dans l'air... filez! (Les musiciens sortent.)

CASSIO, au Clown.

Écoute, mon honnête ami...

LE CLOWN

Non, je n'écoute pas votre honnête ami... je vous écoute.

CASSIO

Je t'en prie, cesse tes quolibets. Voilà une pauvre pièce d'or pour toi : si la dame qui est attachée à la femme du général, a bougé, dis-lui qu'un certain Cassio réclame d'elle un petit entretien. Veux-tu ?

LE CLOWN

Elle a bougé, messire. Si elle bouge par ici, je lui notifierai la chose. (Entre Iago.)

CASSIO

Fais-le, mon bon ami... (A Iago.) Vous voilà à point, Iago !

IAGO

Alors, vous ne vous êtes pas couché ?

CASSIO

Hé! non ! le jour avait paru avant que nousMious séparions. Je me suis permis, Iago, d'envoyer auprès de votre femme. Mon but est qu'elle veuille bien me procurer accès auprès de la vertueuse Desdemona.

IAGO

Je vais l'envoyer chercher tout de suite, et j'aviserai à un moyen d'éloigner le Maure, pour que votre conversation et votre affaire soient plus libres.

CASSIO

Je vous remercie humblement. (Iago sort.) Je n'ai jamais connu un florentin plus aimable ni plus honnête 1.

•• Cassio est florentin, Iago est vénitien. Donc Cassio veut dire: — je n'ai jamais connu, môme dans mon pays, homme plus aimable...

EMILIA, entrant. ,•>

Bonjour, bon lieutenant. Je suis désolée de vos ennuis. Mais tout ira bientôt mieux. Le général et sa femme sont en train d'en causer: et elle parle en votre faveur, fortement. Le Maure explique que celui que vous avez blessé est de grand renom à Chypre et de grandes relations et qu'en toute sagesse, il ne pourrait que vous refuser. Mais il-proteste qu'il vous aime et n'a pas besoin d'autre recommandation que son affection pour saisir au front 1 la plus sûre occasion de vous relever...

CASSIO

Pourtant, je vous supplie — si vous le jugez convenable et que cela soit possible, procurez-moi l'avantage d'un bref entretien avec Desdemona, seule.

EMILIÂ.

Je vous en prie, entrez. Je vous conduirai là ou vous aurez occasion de parler à coeur ouvert.

CASSIO

Je vous suis, tout à votre disposition. (Ils sortent.)

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