SCÈNE III
Devant le château.
Entrent DESDEMONA, CASSIO et EMILIA.
DESDEMONA
Sois assuré, bori Cassio,. que je ferai tous mes efforts dans ton intérêt.
1 Nous disons—aux cheveux. *
2 On sait que les indications de lieux de scène n'ont pas été laissées par Shakespeare, mais ont été établies par les commentateurs. En vérité, est-il nécessaire que cette scène et la suivante se passent en lieux différents ? Rien de plus simple que de laisser la scène suivante s'engager à l'intérieur du château puisque tous sortent et laissent la place libre. Il convient de se demander si Shakespeare a bien mérité le reproche— d'avoir trop multiplié les changements de scènes — ou si cette faute appartient à ses éditeurs. Ces fortifications, messieurs...
EMILIA
Bonne Madame, faites-le. Je sais que cela fait de la peine à mon mari, comme si l'affaire était la sienne propre.
DESDEMONA
Oh! c'est un honnête personnage. Ne doutez pas, Cassio, je veux voir mon seigneur et vous l aussi bons amis qu'auparavant.
CASSIO
Généreuse Dame, quoiqu'il advienne de Miehaël Cassio, il n'est jamais que votre sincère serviteur.
DESDEMONA. .-.''""','
Je vous remercie, messire. Vous aimez mon seigneur. Vous l'avez, connu depuis longtemps et soyez bien certain qu'il ne se tiendra éloigné de vous qu'à distance politique...
- CASSIO
Oui, mais, madame, cette politique peut durer si longtemps ou s'alimenter d'un régime si faible et si maigre ou si bien s'entretenir de quelque, circonstance nou-velle, que, moi absent et mon poste pourvu, mon général oublie mon affection et mes-services. ,. .'>■'■
DESDEMONA.' ' ■''
N'aie pas ces doutes. Devant Emilia, ici, je te garantis ta place.. Sois certain que-quand je fais voeu d'amitié, je l'accomplis jusqu'au dernier article. Mon. Seigneur n'aura pas de repos,, je l'apprivoiserai par les veilles et lui parlerai au delà de toute patience. Son lit sera une école, sa table un confessionnal... j'intercalerai en toutes choses qu'il fera la requête de Cassio... donc, sois gai, Cassio ! Car ta solliciteuse mourrait plutôt que d'abandonner ta. cause. .
Entrent au fond* OTHELLO 'et IAGO; ■'
■ EMILIA, à Desdemona, . :.'' "■ , ■.' : :. ,'.
Madame, voici Monseigneur. ■
CASSIO. -...'-.., ■:•" :. : ;. ■■•-
Madame, je vais prendre congé. •
DESDEMONA; ' ; . '- ';-'■ ■. '■■>'
Pourquoi > restez, vous m'entendrez parler.
CASSIO. .'■■ '•. '- ■' / "- ■ '. ;- '--'.'.. '
Madame, pas maintenant. Je suis très mal à l'aise et sans capacité pour mes pro-- .'• près affaires... . "'.';. :...y; : - 1
DESDEMONA
Bien, bien, faites àvotre guise. (Cassio sort.) V ' ...;.;'■.
IAGO, entre ses'denis.-
Ah ! je n'aime pas cela 3.
1 Desdemona emploie indifféremment vis à vis de Cassio le tu ou le vous.
2 C'est évidemment ce détail qui a suggéré le changement de scène. Pourquoi Othello; et ïago ni se tiendraient-ils pas aussi bien, à l'écart dans un intérieur. Question banale démise en scène-. ■
s. Noter l'ingéniosité de ce point de: départ— de toute l'intrigue cmmincllede Iago. .
Que dis-tu ?
OTHELLO
IAGO
Rien, My Lord... ou si... je ne sais pas quoi.
OTHELLO
N'était-ce pas Cassio qui a quitté ma femme ?
IAGO
Cassio,"My Lord ?... Non, sûrement, je ne puis croire au'il s'enfuirait, à là façon d'un coupable, en vous voyant arriver.
OTHELLO
Je crois que c'était lui.
DESDEMONA, à Othello.
Hé bien, My Lord... j'étais ici en conversation avec un solliciteur, un homme qui languit d'être en votre disgrâce.
OTHELLO
De qui voulez-vous parler ? -
t, DESDEMONA.
Hé, de votre lieutenant Cassio. Mon bon Seigneur, si j'ai quelque grâce ou pouvoir pour vous toucher, acceptez une réconciliation immédiate. Car, si ce n'est pas un homme qui. vous aime vraiment, qui a erré par ignorance et non par méchan-ceté, je n'ai point le discernement d'une honnête figuré... je t'en prie, rappelle-le...
OTHELLO
Est-il parti d'ici, là, tout de suite.
DESDEMONA
Oui, c'est vrai ! Si abattu qu'il m'a laissé une partie de son chagrin, je souffre avec lui. Bon amour, rappelle-le... .
OTHELLO.'
Pas tout de suite, douce Desdemona... une autre fois.
DESDEMONA
Mais sera-ce bientôt ?
OTHELLO
Le plus tôt, douce, pour vous.
DESDEMONA
Sera-ce pour se soir, à souper.
OTHELLO
Non, pas ce soir.
DESDEMONA. '
Alors demain, à dîner.
OTHELLO
Je ne dînerai pas à la maison. Je dois rejoindre les capitaines à la citadelle.
DESDEMONA
Alors... demain soir... ou mardi matin... ou mardi à midi... ou le soir... ou mercredi matin; Je t'en prie, fixe le momentj mais qu'il n'excède pas trois jours. Sur ma foi, il est repentant. Et encore son délit, pour notre vulgaire raison -— sauf que, dit-on, la guerre réclame-des exemples parmi les meilleurs —: est à peine une faute à mériter une réprimande en particulier... quand viendra-t-il ? Dis-moi, Othello! Je cherche dans mon âme ce que vous pourriez me demander et que je pourrais refu-ser ou n'accorder qu'avec hésitation... quoi ? Michaël Cassio qui venait me courtiser avec vous et, bien souvent, quand j'avais parlé de vous avec quelque défaveur, a pris votre parti... avoir tant à faire pour le ramener!... Croyez-moi, je pourrais faire beaucoup...
OTHELLO
Je t'en prie, rien de plus... qu'il vienne quand il voudra. Je ne veux rien te refu-ser...
' DESDEMONA
Eh mais, ce n'est pas une grâce, c'est comme si je vous priais de mettre des gants ou de manger des plats nourrissants ou de vous tenir chaudement ou de vous soigner pour le profit particulier de votre propre personne... non, non, quand j'aurai une requête sur laquelle je voudrais vraiment éprouver votre amour, elle sera de gros poids et difficulté et effroyable à accorder.
OTHELLO
Je ne te refuserai rien... là-dessus, je te conjure, accorde-moi ceci... de me lais-ser un peu à moi-même.
DESDEMONA
Vais-je vous le refuser ? Non. Adieu, monseigneur. >v.
OTHELLO
Adieu, ma Desdemona. Je te rejoindrai vite...
DESDEMONA
Emilia, venez. (A Othello.) Qu'il soit fait comme vous le dicte votre caprice, Quel que vous soyez 1 je suis obéissante. (Elle sort avec Emilia.)
OTHELLO
Excellente pauvrette 2 ! Que la perdition prenne mon âme, mais je t'aime!... et quaftd je ne t'aimerai pas, le chaos reviendra.
IAGO. V;\ ■-■' '-
Mon noble seigneur... :* ■
OTHELLO. .'..-.\ ':.'--.:.;"-
Que dis-tu, Iago?
IAGO
Ei-t-ce que Michaël Cassio, quand vous faisiez la cour à nmdame, connaissait votre amour ?
OTHELLO,'
Certes, du premier point au dernier. Pourquoi cette question ?
IAGO
Seulement pour la satisfaction de mon idée..;, pas d'autre mal. ■
OTHELLO. j
Et quelle est ton idée, Iago?
4 Whatêver you Je,, en quelque disposition que vo.ûs 8Ô$.&.
2 Wreich signifie ordinairement misérable, voire scélérat. Ici le mot a un sens de gentille pitié. C'est ainsi qu'une mère appelle son bébé monstre, horreur I
Aàl je n'aime pas cela.
IAGO Je ne croyais pas qu'il fut lié avec elle.
OTHELLO
Oh, si. Il venait très souvent avec nous.
IAGO
Vraiment ? .
OTHELLO
Vraiment, oui, vraiment ! Vois-tu quelque chose là-dedans. N'est-il pas honnête?
IAGO
Honnête, My Lord ?
OTHELLO
Oui, honnête.
IAGO
My Lord, pour ce que j'en sais...
OTHELLO
A quoi penses-tu ?
IAGO
Penser, My Lord ?
OTHELLO, le contrefaisant.
Penser, My Lord ! Par le ciel, il nie fait écho comme s'il y avait quelque monstre dans sa pensée, trop hideux pour être montré... tu veux dire quelque chose. Je t'ai entendu dire, juste maintenant — que tu n'aimais pas cela —- quand Cassio a quitté ma femme... qu'est-ce que tu n'aimes pas? Et quand je t'ai dit — il était de ma société pendant toute la durée de ma cour, tu t'es écrié : Vraiment ?... et tu as froncé tes sourcils, en bourse 1, comme si tu avais enfermé dans ta cervelle quelque horrible conception... Si tu m'aimes, montre-moi ta pensée.
IAGO
My Lord, vous savez que je vous aime.
OTHELLO
Je crois que oui et- c'est parce que je te sais plein d'affection et d'honnêteté et parce que tu pèses tes mots avant de leur donner ton souffle — c'est pour cela que ces réticences de ta part m'effraient davantage. Pareilles choses, chez un faux et déloyal bandit, sont tours d'habitude. Mais chez un homme qui est juste, elles sont closes révélations s'échappant du coeur et que l'émotion ne peut retenir.
IAGO. .-•--
Pour Michaël Cassio, j'ose jurer que je le crois, honnête.
OTHELLO
Je le crois aussi.
IAGO
Les hommes devraient être ce qu'ils paraissent ou bien, ce qu'ils ne sont pas, je voudrais qu'ils pussent ne pas le paraître;
OTHELLO
Certainement., .les hommes devraient être ce qu'ils paraissent.
*■ La comparaison est intéressante, les plis du front ressemblant aux froncements d'une bourse d< cuir, serrée par le cordon.
IAGO
Hé 1 alors... je crois que Cassio est un honnête homme. r. •
OTHELLO
Non... il y a encore davantage là-dedans... je te prie, parle-moi d'après tes pensées, comme tu les rumines... et à tes pires pensées donne les pires paroles.
IAGO
Mon bon Seigneur, pardonnez-moi. Quoique je sois tenu à tous les devoirs, je né;suis pas tenu à ce dont tous les esclaves sont libres... sortir mes pensées ! Oui, dites qu'elles sont viles et fausses.... où est le palais dans lequel mauvaises pensées ne s'introduisent pas ? Quelle est la poitrine si pure, ou quelques soupçons malpro-pres ne tiennent leurs assises 1 et leurs audiences et n'aient leur session à côté des ■ méditations légales ?
OTHELLO
Tu conspires contre ton ami, Iago si tu crois qu'il lui est fait tort et que tu laisses son oreille étrangère à tes pensées.
IAGO
Je vous supplie... quoique, par aventure, je sois vicieux à ma guise — parce que, je le confesse, c'est une plaie de ma nature que de soupçonner les méfaits et souvent ma défiance forge des fautes qui ne sont pas •—-je vous prie donc de ne pas tenir compte de quelqu'un qui conjecture si imparfaitement. Ne vous bâtissez pas des inquiétudes sur ses observations incohérentes et sans certitude. Il ne serait bon ni pour votre repos ni pour votre bien ni pour ma dignité d'homme, pour mon honnêteté ni pour ma sagesse, de vous laisser connaître mes pensées.
OTHELLO
Que veux-tu dire ?
IAGO
Bon renom, chez homme ou femme, mon cher Lord, est l'immédiat joyau de leurs âmes. Qui vole ma bourse vole une chose insignifiante... c'est quelque chose, ce n'est rien... elle était mienne, elle est sienne et a été l'esclave de milliers... mais celui, qui filoute ma bonne renommée, me dérobe ce qui ne l'enrichit pas et me fait vraiment pauvre.
OTHELLO
Par le ciel, je connaîtrai ta pensée.
IAGO
Vous ne le pourriez pas, si mon coeur était dans votre main... et ne le ferez pas, tant qu'il est sous ma garde.
OTHELLO, cri de rage.
Hal
IAGO
Oh! prenez garde, My Lord, à la jalousie.... c'est le monstre aux yeux verts, qui produit 2 la nourriture qu'il mange... ce cocuJà vit en joie qui, certain de son sort,,
*~ Lèeis, d'où lit de justice qui n'est pas un siège ou un trône où siège le roi, mais dont l'étymo-logie se trouve dans Us, luis, procès.
3 II y a ici deux versions — dolli mock — qui se moque de -r— ou cloih makc, qui fabrique, qui produit. Bien que la première vienne des anciennes éditions, cependant il faut choisir la seconde qui a seule un sens logique. \
45-1 n'aime pas sa malfaitrice... mais, oh! quelles minutes damnées il compte, celui qui aime — et pourtant doute — qui soupçonne et qui pourtant aime de toutes ses forces 1
) OTHELLO
O misère !
IAGO
Pauvre et content, c'est être riche et assez riche ! Mais richesse infinie est.'aussi . pauvre que l'hiver pour celui qui toujours craint d'être pauvre... Bon ciel! les âmes de toute ma tribu, défends-les de la jalousie'
OTHELLO
Quoi ? Pourquoi cela ? Crois-tu que je voudrais mener une vie de jalousie à suivre de continuels soupçons selon les phases de la lune? Non, être une fois dans le doute c'est... une affaire une fois réglée... Échange-moi pour un bouc, le jour où je tournerai les intérêts de mon âme vers pareilles imaginations gonflées et boursouflées, assorties à tes déductions... Ce n'est pas me rendre jaloux que de dire de ma femme qu'elle est belle, qu'elle est de bonne santé 1, qu'elle aime la société, qu'elle est franche de langage, chante, joue et danse bien... Où est la vertu, ces choses sont plus ver-tueuses. Non plus de mes propres et faibles mérites je ne tirerai la moindre crainte ni soupçon d'un changement de sa part 2. Car elle avait des yeux et elle m'a choisi... Non, Iago... avant de douter, je verrai... si je doute, je prouverai et, sur la preuve, il n'y aura rien de plus que ceci — arrière à la fois l'amour ou la jalousie!
IAGO
J'en suis content. Car maintenant j'ai une raison pour vous montrer d'un esprit plus franc mon affection et le dévouement que je vous porte : donc, comme j'y suis tenu, recevez ceci de moi... je ne parle pas encore de preuve. Regardez votre femme, ob-servez-la bien avec Cassio... usez de vos yeux... pas de jalousie, mais pas de sécurité. Je ne voudrais pas voir votre franche et noble nature trompée, de par sa bonté même... regardez-y. Je connais très bien le caractère de notre pays. A Venise, elles laissent le ciel voir les malices qu'elles n'osent pas montrer à leurs maris... leur meilleure conscience c'est — non de ne pas faire, mais de garder secret...
OTHELLO
Dis-tu cela ?
IAGO
Elle a trompé son père, en vous épousant... et c'était quand elle semblait fris-sonner et craindre vos regards qu'elle les aimait le plus...
OTHELLO
Ainsi faisait-elle, oui!...
IAGO
Eh bien, allez, elle qui si jeune pouvait se donner une telle apparence pour sceller - les yeux de son père, serrés comme du chêne 3... il croyait que c'était sorcellerie!...
< Feeds well, que la nourriture lui profite.
2 lier revolt. Ici revolt est pris dans le sens du latin revolvere, se transformer (Tertullien).
3 Close as oak, la comparaison est singulière, mais compréhensible. Pourtant on a proposé de substituer wax, cire. Mais close as tvax ne donnerait pas une construction logique. Enfin F. V. Hugo a trouvé comme sous le chaperon d'un faucon. Eu l'absence de toute note ou explication, ou ne sait-où
a été opérée cette découverte. Mais je suis fort à blâmer... et je sollicite humblement votre pardon... pour vous trop aimer...
OTHELLO
Je suis lié à toi à jamais.
IAGO
Je vois, cela a un peu troublé vos esprits...
OTHELLO
Pas un iota, pas un iota.
IAGO
Soyez franc, je crains que si. J'espère, vous considérerez que ce qui a été dit vient de mon affection... Mais je vois combien vous êtes ému... je dois vous supplier de ne pas élargir mes paroles à plus grandes conclusions, à plus longue portée... qu'au soupçon...
OTHELLO
Je ne le ferai pas.
IAGO
Le fissiez-vous, Monseigneur, que mes paroles tomberaient en conséquences viles que mes pensées ne recherchent pas. Cassio est mon digne ami... Monseigneur, je vois que vous êtes ému...
OTHELLO
Non, pas très ému ! Je ne crois rien, sinon que Desdemona est honnête.
IAGO
Qu'elle vive longtemps ainsi! et que vous viviez longtemps à le croire!
OTHELLO
Et pourtant la nature, errant hors d'elle-même !...
IAGO
Oui, voilà le point!... Comme aussi —pour être franc avec vous — de n'avoir point accepté de nombreux partis proposés, de son climat, de sa complexion, de son rang, ce à quoi, nous le voyons en toutes choses, tend la nature.., Hé! on pourrait sentir là-dedans, des goûts outrés, un déséquilibre mauvais, des pensées point natu-relles... Mais pardonnez-moi! je ne parle pas, dans l'espèce, exactement d'elle... quoique je puisse craindre que son opinion, revenant à meilleur jugement vous mette en comparaison avec les... formes de son pays et (peut-être 2) se repente...
OTHELLO, s'écarlant brusquement.
Adieu, adieu! Situ en vois plus, fais-m'en savoir plus... Occupe-toi d'observer ta femme... laisse-moi, Iago.
IAGO, prêt à sortir.
M y Lord, je prends congé...
OTHELLO, à part.
Pourquoi me suis-je marié?... Celte honnête créature, sans doute, en voit et en sait plus, beaucoup plus qu'elle n'en dévoile.
IAGO, revenant.
My Lord, je voudrais... je devrais supplier votre honneur de ne pas vous monter 3
* C'est le sens de l'italien Traviata.
2 La parenthèse est dans le texte.
* To scan, ascendere. plus avant sur cette affaire. Laissez-la au temps. Et bien qu'il fut convenable que Cassio eût son poste (car, sûrement, il le remplit avec grande habileté) pourtant s'il vous plaisait de l'en tenir dehors quelque temps, vous découvririez par là et ce qu'il est et ce qu'il peut faire. Notez, si votre femme pousse à sa réintégration avec une forte et véhémente importunité, il pourra être vu beaucoup en cela. Jusque là, croyez de moi que je suis trop actif dans mes craintes — comme je le suis, j'ai digne cause de le craindre — et tenez-la pour innocente, j'en supplie votre Honneur.
OTHELLO
Ne craignez rien de mon sang-froid.
IAGO. jÉÈk
Encore une fois, je prends congé. (// sort.) ^r^m^^^^i
OTHELLO. f^W^Mm^i^É>
Ce compagnon est d'une excessive honnêteté et connaît, ff **TFffflEc'>i'i'Jil d'un esprit bien instruit, toutes les valeurs des actions humaines. ^^^^TjS^Êm^ Si j'ai la preuve qu'elle est hagarde 1, quand même ses liens JÎ/^lHH^®« seraient les chères fibres de mon coeur, je la sifflerais loin de W^iffiKiSSsl moi et la laisserais, hors du vent, piller au hasard... Peut-être, S^^^^>l^j™ffi™fe parce que je suis noir et n'ai pas ces doux modes de conversa- y KrT-^^ÊÊSVw tion qu'ont les gens de salon'2... ou bien parce que je décline J^^^^^^af||y'fe^H| sur le val des années (avec une galle forcée). Après tout, c'est V l^Wraltlffl ^fl peu de chose... elle est partie!... Je suis trompé et mon sou- J|__i5^jfflff]|^ ,1 lagement doit être... de l'abhorrer... O malédiction du mariage! "^^Tf^^^^Ëc^^»^? que nous puissions dire que ces délicates créatures sont nô- ' ^W^^^'^—StisU:-très... mais non point leurs passions! J'aimerais mieux être un ''-'• .';' .-.---*■" crapaud et vivre dans les miasmes d'un cachot que de laisser un yv-coin de la chose que j'aime à l'usage des autres... pourtant c'est la peste des grands. Les gens à privilèges sont-ils moins que ceux d'en bas ?... C'est une inévitable destinée, comme la mort... et quand même cette peste fourchue 3 nous est destinée, dès que nous vivons... Desdemona vient!... (Entrent Desdemona et Emiùa.) Si elle est fausse, ohl alors le ciel se moque de lui-même! Je ne le veux pas croire !
DESDEMONA
Eh bien, mon cher Othello ! Votre dîner et les braves insulaires par vous invités attendent votre présence.
OTHELLO
Je suis à blâmer.
DESDEMONA
Pourquoi votre parole est-elle aussi faible? Vous n'êtes pas bien ?
4 Cette expression absolument française et qui n'a d'autre défaut que de n'être pas connue indique le faucon qui a été pris après une première mue et qui par conséquent est plus difficile à apprivoiser. Othello veut donc dire : Si Desdemona a déjà aimé... Pour le mot hagard, voir Liltré. Toute la compa--
raison repose sur les coutumes do fauconnerie. Les j'esses, liens, sont les fines lanières avec lesquelles
on entrave les pattes du faucon — ou siffle pour appeler ou chasser la bête.
2 Chamberers, gens qui tiennent bien leur place dans une chambre, dans, un. boudoir. Le salon
s'appelle aujourd'hui parlour, qui procède du mémo sens.
» Forkidt à cornes do fourche,
. . OTHELLO, portant la main à sa tê,te.
J'ai une douleur au front, ici 1.
. ' DESDEMONA. ' ; Sur ma foi, c'est de trop veiller : (Lui mettant son mouchoir autour du front.) cela se passera. Laissez-moi seulement vous bander cela, fort, et en Une heure, ce sera bien. -■->..' i . . OTHELLO, arrachant le mouchoir qui tombe à terre.
Votre mouchoir est trop petit... laissez cela tranquille. Allez, j'entrerai avec vous.-
DESDEMONA
Je suis très fâchée que vous ne soyez pas bien. (Othello sort avec Desdemona:)
EMILIA, seule, ramassant le mouchoir.)
Je suis aise d'avoir trouvé ce mouchoir. C'était son premier souvenir du Maure. Mon bourru de mari m'a cent fois priée de le dérober. Mais elle aime si fort ce gage (car il l'a conjurée de le garder toujours) qu'elle l'a toujours en réserve auprès d'elle, pour l'embrasser ou lui parler. J'en ferai ouvrer un pareil et le donnerai à Iago. Ce' qu'il en veut faire, le ciel le sait, mais pas moi. Et moi... rien que pour complaire à sa fantaisie...
. IAGO, entrant.
Hé bien ! que faites vous seule ici ?
EMILIA
Ne grondez pas. J'ai une chose pour vous.
IAGO
Une chose pour mol... c'est une chose commune...
EMILIA
Ha! :
IAGO
Que d'avoir une femme bête... .
•EMILIA
Oh ! c'est tout ? Qu'est-ce que vous me donnerez maintenant pour certain mou-choir ?...
IAGO
Quel mouchoir ?
EMILIA
Quel mouchoir ! Hé, celui que le Maure a donné à Desdemona et que si souvent vous m'avez priée de dérober...
IAGO
Tu le lui as dérobé ? ■
EMILIA
Non, ma foi. Elle l'a laissé tomber par négligence, et, comme j'étais là, j'en ai profité pour le ramasser. Tenez, le voilà... (Elle lui montre le mouchoir.)
IAGO
Une bonne fille ! donne-le moi.
EMILIA
Qu'est-ce que vous voulez en faire, que vous avez été si pressant à me lé faire chiper...
* Allusion aux cornes.
IAGO , le lui (irradiant.
Qu'est-ce que cela vous fait ?
EMILIA
Si ce n'est pas pour quelque dessein d'importance, rendez-le moi. Pauvre dame ! elle deviendra folle, quand elle verra qu'il lui manque.
IAGO
Qu'on ne vous sache pas là-dedans. J'en ai l'emploi. Allez, laissez-moi.,, (Emilia sort.) Je vais perdre ce mouchoir dans le logis de Cassio, il le trouvera... Des riens, légers comme l'air, sont pour les jaloux confirmations faites comme preuves de la Sainte Écriture. Ceci pourra faire quelque chose. Le Maure déjà est tout changé, par mon poison. Pensées dangereuses sont, par nature, des poisons qui d'abord sont à peine trouvées de mauvais goût, mais qui, parla moindre action sur le sang, brûlent comme des mines de soufre... je l'ai dit... (Entre Othello, sans le voir — Iago, à part.) Tenez, le voilà qui arrive... ni pavot ni mandragore ni tous les sirops engourdissants du monde ne te guériront jusqu'à ce doux sommeil que tu possédais hier,.,
OTHELLO, se croyant seul.
Ha! Ha! Fausse pour moi !...
IAGO, s'avançant.
Allons, allons, général! plus de cela!
OTHELLO. . ;..-
Arrière ! Va-t-en ! tu m'as mis au chevalet1... je le jure, vaudrait mieux être beau-coup trompé que de ne le savoir qu'un peu ! ■--.
IAGO
Voyons, voyons, My Lord 1
OTHELLO
Quel sentiment avais-je de ses heures de luxure, à moi volées I Je ne le voyais pas, je n'y pensais pas, je n'en souffrais pas ! La dernière nuit, j'ai bien dormi, j'étais libre et joyeux. Je n'ai pas trouvé les baisers de Cassio sur ses lèvres. Celui qui est volé — si ce qui lui est volé ne lui fait pas défaut -^ laissezTle .ne rien savoir et il n'est pas volé du tout !... "'' -
IAGO
Je suis fâché d'entendre cela.
OTHELLO
J'aurais été heureux —si tout le camp, les pionniers, tout le monde, avaient t.até 2 de son doux corps — si je n'en avais rien su... ô-maintenant pour jamais adieu à, l'esprit tranquille ! adieu à la joie ! Adieu la troupe à pluniets et les grandes guerres qui font de l'ambition une vertu ! adieu J .A.diey le- chey,al hennissant et la trompette, vibrante, le tambour qui met l'esprij en branle., le fifre. p§r,çe-oreilles, la royale bannière... et toute qualité, l'orgueil, la pompe et les exploits de glorieuse guerreX,,.-
1 On the vq$k. iLe mck est un instrument .quise«tà ïdlsteind-rè tes membres.;le .corps étaMt. étendu sur une plate-forme, deux rouleaux sont adaptés i-'un à .q^.elque 4ist&n;ee 4ë la tête, l'autre des spieds,; Des cordes sont attachées aux pieds et aux mains et s'enroulent autour des rouleaux,, qu'on fait .tourner à l'aide de leviers, si bien .que les eoEde.s r,ac:e:o,ui\Gi.es éttent les bras et les'Jamb.es.
2 To taste-—c'est exactement; le mot tçUev, fa.step, mais -p.eu. 4 p.e.û, lg,SB»£■ ,§!jggt spé.iaalisjé>£» anglais et est devenu goûter, leîgoût étant une des formes du tact, du toucher. et vous, ô engins de mort, dont les rudes gosiers contrefont les furieuses clameurs de l'immortel Jupiter, adieu ! la tâche d'Othello est finie !
IAGO
Est-il possible ?... mon Seigneur!...
OTHELLO
Misérable! ne manque pas de me prouver que mon amour est une catinl... n'y manque pas!... donne-moi la preuve oculairel (Le prenant à la gorge.) Ou parla valeur de mon âme éternelle, il vaudrait mieux pour toi être né chien que d'avoir à répondre à l'éveil de ma fureur!
IAGO
Cela en est-il là?
OTHELLO
Fais-moi voir cela! ou au moins prouve-le de telle sorte que la preuve n'ait ni angle, ni saillie 1 pour y pendre le soupçon... ou bien, malheur sur ta vie!
IAGO
Mon noble Seigneur!
OTHELLO
Si tu la calomnies et que tu me tortures, ne prie plus jamais! renonce à tout re-mords... sur la tête de l'horreur accumule les horreurs... commets des actes qui fassent le ciel pleurer, toute la terre être stupéfiée... car tu ne peux ajouter rien à la damnation qui soit plus grand que cela!...
IAGO
Oh! grâce! que le ciel me défende! 'Etes-vôùs un homme ! avez-vous une âme, avez-vous du sens! Que Dieu soit avec vous! reprenez mon emploi!... O misérable imbécile qui as vécu pour que de ton honnêteté on'fit un vice!... O monde mons-trueux!... Prends note, prends note, ô monde, que d'être droit et honnête, ce n'est pas sûr!... Je vous remercie pour cette leçon... car, dès maintenant, je n'aimerai plus un ami, puisque l'amour engendre telles offenses! (// va pour sortir.)
OTHELLO
Non, reste... tu pourrais être honnête...
IAGO
Je pourrais être sage... car l'honnêteté est une bête qui perd ce pour quoi elle travaille.
OTHELLO
Par l'univers... je crois que ma femme est honnête et crois qu'elle ne l'est pas! Je crois que tu es juste et crois que tu ne Tes pas... je veux avoir une preuve!... sa réputation qui était aussi fraîche que le visage de Diane est maintenant grimaçante et noire comme ma propre face... s'il y a là des cordes, des couteaux, du poison, du feu ou des vapeurs suffocantes... je n'endurerai pas cela! je voudrais avoir satisfac-tion!...
IAGO
Je vois, Seigneur, que vous êtes gorgé de passion. Je me repens de ce que j'ai mis en vous. Vous voudriez avoir satisfaction...
1 Hinge or loop. — 11 faut revenir au sens étymologique de ces deux mots : hinge, eng, angle — loop, saillie, loupe. Aujourd'hui hinge signifie charnière et loop, noeud.
OTHELLO
Je voudrais... non... je veux!...
IAGO
Et vous pouvez... mais comment? quelle satisfaction, mon Seigneur? Voudricz-vous, en voyeur, grossièrement assister bouche béante... lavoir saillir1...
OTHELLO
Mort et damnation! Ho!
Il y aurait une ennuyeuse difficulté, je crois, à les amener à donner ce spectacle... Damnation sur eux, alors, si jamais yeux mortels — autres que les leurs — les voient au traversin... Quoi alors? Comment? Que dirai-je ? Où est la satisfaction? Il est impossible que vous voyiez cela... fussent-ils aussi primitifs que des boucs, aussi chauds que des singes, aussi salaces que des loups en rut, fussent-ils de ces fous grossiers que l'inconscience fait des ivrognes! Et pourtant, je le dis, si les probabi-lités, si de fortes circonstances — qui mènent directement à la porte de la vérité — peuvent vous donner satisfaction... vous pouvez avoir cela.
OTHELLO
Donne-moi une vivante raison qu'elle est déloyale...
* Tupped. 11 y a lieu de se demander si le mot d'argot toupie, pour femme débauchée, n'a point pour racine To Tup. D'après Wedgwood, loupi signifiait en vieux français bélier.
IAGO
Je n'aime pas le métier... mais, puisque je suis entré si loin dans cette affaire, poussé par imbécile honnêteté et affection — j'irai de l'avant. Dernièrement je cou-chais avec Cassio, et troublé par une rage de dents, je ne pouvais dormir. Je 1 ai en-tendu dire dans son sommeil: « — Douce Desdemona, soyons prudents... cachons nos amours! » Et alors, Seigneur, il m'agrippait, me tordait la main, criant : « — O douce créature! » et alors de m'embrasser dur, comme s'il arrachait jusqu'aux racines des baisers qui croissaient sur mes lèvres... puis il posait sa jambe sur ma cuisse et soupirait et embrassait... et enfin il cria: «■— Sort maudit qui t'a donnée au Maure! »
OTHELLO
Oh! monstrueux! monstrueux!
IAGO
Non, c'était seulement un rêve!
OTHELLO
Mais cela dénotait une conclusion antérieure!... c'est d'un méchant soupçon, quoique ce soit un rêve!...
IAGO
Et ceci peut aider à grouper d'autres preuves qui ne démontrent que légèrement,
OTHELLO, éclatant.
Je la déchirerai toute en pièces j
IAG.Q.
Non... soyez sage... nous ne voyons encore rien de fait... elle peut encore être honnête. Seulement, dites-moi ceci... n'avez-vous pas vu quelquefois un mouchoir, brodé de fraises, aux mains de votre femme...
OTHELLO
Je lui en ai donné un pareil. Ce fut mon premier cadeau.
IAGO
Je ne sais pas cela : mais avec un mouchoir pareil — je suis sûr qu'il était à votre femme-— j'ai vu aujourd'hui Cassio s'essuyer la barbe...
OTHELLO
Si c'est celuirlàl...
IAGO
Si c'est celui-là pu n'importe lequel des siens, cela parle contre elle avec les autres preuves...
OTHELLO
Oh ! que cet esclave ait quarante mille vies ! une est trop pauvre, trop faible pour ma vengeance! Maintenant je vois que c'est vrai... Écoute, Iago. Tout mon fol amour, maintenant je le jette au ciel!... il est parti!... Lève-toi, noire vengeance, de ton profond cachot 1 Cède, ô amour, ta couronne et ton trône et ton coeur 1 à la haine tyrannique! Grossis, mon sein, sous ta charge, car elle est de langues d'aspic!
IAGO
Je vous en prie, contenez-vous !
OTHELLO. ..: . :i
Ohl du sang, Iago, du sang!
1 Heàried throne.
IAGOï
Patience, vous dis-je. Vos ihtentions, d'aventuré,^ peuvent ehangéfi.,
: OTHELL'0.' ."-""■
Jamais. Comme en la mer Pontique i, dont le courant glacé et le .cours irrtptilsif ne sentent jamais le reflux rétrograde, mais vont droit à la Prépontide et à l'Hellespont, — ainsi mes pensées sanglanteSi d'un pas violent} jamais ne regarderont en arrière, jamais ne reflueront vers l'humble amour, jusqu'à ce qu'une vengeance, creuse et vaste,"les engloutisse!... Et maintenant, par le ciel de marbre, là-bas,-avec le respect que réclame lin vceu sacré (il s'agenouille), j'engage ici ma parole...
IAGO
Ne vous levez pas encore! (Il s'agenouille*) Soyez témoins, vous, lumières là-haut toujours brûlantes! Vous, éléments, qui nous, enveloppez, tout alentour 1 Soyez té-moins, qu'ici Iago cède la mise en oeuvre de son esprit, de ses mains, de son coeur, au service d'Othello outragé ! Qu'il commande et obéir sera ma façon de me repentir 2, si sanglante que soit la tâche! (Tous deux se relèvent.)
OTHELLO
Je salue ton affection, non par de vains remereîments, mais en sincère acceptation et veux aussitôt te mettre à l'oeuvre. D'ici trois jours que je t'entende dire que Cassio n'est plus vivant.
IAGO
Mon ami est mort... c'est fait à votre requête... mais... laissez-la... vivre...
OTHELLO
Qu'elle soit damnée, lascive coquette! Oh! qu'elle soit damnée! Aiiohs, quitte-moi 3. Je veux me retirer pour me procurer quelques rapides moyens de mort pour la belle diablesse. Maintenant tu es mon lieutenant.
IAGO
Je suis à vous pour toujours. (Ils sortent.)