‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 130 sur 176 · SCÈNE ÎV · texte numérisé non relu

SCÈNE ÎV

Même lieu de scène.

Entrent DESDEMONA, EMILIA et LE CLOWN.

DESDEMONA

Savez-vous, gamin 4, où demeure le lieutenant Cassio ?

1 La mer Noire. . .

2 Tù obéi) sliàll bè ih me rémorsé, Nbiis; proposëhs ce sens qui garait logique et rëssèrtissant au texte. On affirme que le mot remorse avait,autrefois le sens de pitié. F. V. Hugo a écrit : — I/obéissàiïèè sera de ma part tendresse cl'dme. — Montégut : — Obéir sera pour moi acte de compatissante bonté: Il semble que là traduction proposée soit beaucoup plus nette. »

3 'GO ivith hïe apàvi — vas tt pari/d'avec moi — et no'ii :.~ élbîgiiiïhé-noiB-, ÏA^-Méns avec niai en un lieu à l'écart — ce qui est absolument contraire au sens. -

* ■Sirrâfo nibt sans éigiiifleatioh jM'é'cisB qUi| seloncelui û[ui lé p"ii0nÔn'6e.au:"Cëiwi,à:q.u'i-U-ès^.a.dtâssé-,.prend un sens plus ou moins, familier ou dédaigneux. Ici, il ne doit être traduit ni §&<t {ârMë ai p*f maraud.

LE CLOWN

J'ose dire, il ment 1 n'importe où...

DESDEMONA

Quoi, l'homme ?

LE CLOWN

C'est un soldat! dire qu'un soldat ment, c'est un coup d'épée.

DESDEMONA

Va donc... où loge-t-il?

LE CLOWN

Vous dire où il loge, c'est vous dire où je mens.

DESDEMONA, à Emilia.

Peut-on rien tirer de lui ?

LE CLOWN

Je ne sais pas où il loge : et pour moi, désigner un logement et dire — il demeure ici ou il demeure là — serait mentir par ma propre gorge.

DESDEMONA

Pouvez-vous vous informer de lui et être fixé par renseignements ?

LE CLOWN

Je catéchiserai le monde pour lui... ce qui est faire des questions et d'après les questions répondre.

DESDEMONA

Çherchez-le : invitez-le à venir ici. Dites-lui que j'ai ému mon Seigneur en sa faveur et que, je l'espère, tout ira bien.

LE CLOWN

Faire cela est dans le compas de l'esprit d'un homme, c'est pourquoi j'essaierai de le faire 2. (// sort.)

DESDEMONA

Où aurais-je perdu ce mouchoir, Emilia?

EMILIA

Je ne sais pas, madame.

DESDEMONA

Croyez-moi, j'aurais mieux aimé perdre ma bourse pleine de crusades 3. Et si ce n'est que mon noble Maure est franc d'esprit et à l'abri de pareille bassesse, comme le sont les êtres jaloux, ce serait assez pour le mettre en mauvaises pensées.

EMILIA

Il n'est pas jaloux?

DESDEMONA

Qui? Lui? Je crois que le soleil, sous lequel il est né, a retiré de lui tous ces défauts.

1 To lie, signifie demeurer et mentir. Shakespeare use beaucoup de ce calembourg. Voir Uamlet. Nous nous dispensons d'à peu près.

2 C'est toujours le môme procédé : un intermède presque grotesque au milieu de l'action tragique et pourtant faisant corps avec elle.

s Monnaies marquées d'une croix.

Celle main est morte, madame.

EMILIA

Voyez, il vient ici.

DESDEMONA

Je ne vais plus le quitter, jusqu'à ce qu'il ait rappelé Cassio. (Entre Othello.) Comment cela va-t-il, mon. Seigneur ?

OTHELLO

Bien, ma bonne Dame. (A part.) O ! dureté de feindre!... (Haut.) Comment allez-vous, Desdemona?

DESDEMONA

Bien, mon bon Seigneur.

OTHELLO

Donnez-moi votre main. Celte main est moite, ma Dame. ' . .-. DESDEMONA. .

Elle n'a pas encore ressenti les effets de l'âge ni connu la tristesse.

OTHELLO

Ceci indique la fécondité et;;, un coeur libéral. Chaude, chaude et moite! Cette main, la vôtre, requiert séquestre de liberté, jeûne et prière, beaucoup de mortifica-tions, de dévots exercices. Car il y a là un diable jeune et suant qui fréquemment se rebellé. C'est Une bonne main, franche...

DESDEMONA

Vous pouvez le dire, en vérité : car c'est cette main là qui à donné mon coeur.

OTHELLO

Une main libérale 1 Les coeurs, jadis, donnaient les' frîains, mais nôtre nouvelle devise est : — Des màihs, non des coeurs.

DESDEMONA

Je ne puis parler de cela... Voyons, votre promesse ?

OTHELLO

Quelle promesse, ma poule?

DESDEMONA

. J'ai envoyé prier Cassio de venir vous parler.

OTHELLO

J'ai un mauvais et Opiniâtre rhume qui me gène;.; prêtez-moi votre mouchoir.

DESDEMONA, lui présentant uiï mouchoir.

Voici, My Lord. •

OTHELLO

Celui que je vous ai donné.

DESDEMONA

Je ne l'ai pas sur mon

OTHELLO. J

Non? .

DESDEMONA

Non, vraiment, My Lord... ■

*'■.. OTHELLO

C'est une faute. Ce mouchoir, une égyptienne l'a donné à ma mère. C'était une charmeresse qui pouvait presque lire les pensées des gens. Elle lui dit que tant qu'elle le garderait, il la rendrait aimable et soumettrait entièrement mon père à son amour, mais que si elle le perdait ou... en faisait don, les veux de mon père la regardëraieni avec dégoût et que son esprit irait à la chasse de nouvelles fantaisies. Elle, en mou-rant, me l'a donné et m'a ordonné, quand ma destinée serait de prendre femme, de le lui donner. Je l'ai fait : et prenez en soin, faites-en votre chéri comme de vos yeux précieux: le perdre... ou le donner serait telle perdition que rien ne pourrait lutter contre elle...

DESDEMONA

Est-il possible ?

OTHELLO

C'est vrai : il y a une magie dans son tissu. Une sibylle qui avait compté dans le monde deux cents révolutions du soleil, en prophétique fureur, a tissé cet ouvrage. Ce sont des vers consacrés qui ont produit la soie et elle a été teinte dans la mumie 1 en laquelle les gens habiles conservaient des coeurs de vierges...

■ DESDEMONA

Quoi ! est-ce vrai ?

OTHELLO. ■/>,*■■■ ■;%

Très véritable. C'est pourquoi veillez-y bien. ■ r^:*y

DESDEMONA. ',,..;'--

Alors que.le ciel eut voulu que je ne l'eusse'jamais vu!

OTHELLO

Ha! pourquoi?

DESDEMONA. '

Pourquoi me parlez-vous si sévèrement, si durement?

OTHELLO

Est-il perdu? est-il parti?... parlez, est-il égaré?...

DESDEMONA

Que le ciel nous bénisse!

OTHELLO

Vous dites?

DESDEMONA

11 n'est pas perdu!... mais quoi donc... s'il l'était!

OTHELLO

Ha!

DESDEMONA

Jeidis... il n'est pas perdu 1

OTHELLO

Allez le chercher... faites-le moi voir!

DESDEMONA

Oui... je le puis... mais je ne le veux pas maintenant. Ceci est un tour pour me détourner de ma poursuite. Je vous en prie, que Cassio soit reçu de nouveau !

OTHELLO

Allez me chercher le mouchoir... mon esprit se défie...

DESDEMONA

Voyons, voyons, vous ne trouverez jamais homme plus capable.

1 Mumie, gomme balsamique, carabe des persans—qui l'appellent moum, d'o.ù momie, cadavre préparé avec cette matière.

OEUVRES DE SHAKESPEAFE

Le mouchoir !

DESDEMONA

Je vous en prie, parlez-moi de Cassio.

OTHELLO

Le mouchoir!

DESDEMONA

Un homme qui, de tout temps, a fondé sa bonne fortune sur votre affection, qui a partagé vos dangers.

OTHELLO

Le mouchoir 1

-;, . .. DESDEMONA

?Ï0%,. ' En sincérité, vous êtes à blâ--

/.'. mer!...

gÉpfe ..'U.f\ , ' ■ ■ ,, OTHELLO.

^^^^^m^Wf !*^fc&* -- Arrière ! (// la repousse et sort.) ^pîW^^- a^H'v Cet homme n'est-il pas jaloux?

ê^^^^^^^^^^W^twi^l'' ^c n'a' iania's vu ce'a auparavant. IliipX* .^Ktarf^i' 'liliillIliiimlWW^I-'' ' Sûrement, il y a quelque magie dans Pll|fe*'Si?^ • cc mouchoir. Je suis bien malheureuse V^^^^^^^^^^^^mm^'jÙ^i^ T'"^k, ; ^e n'est Pas LI11C ann^e ou deux KIIL'-V^'Tïo^-^w/ -: i:^^^/\^. x' qui nous montrent un homme. Ce ne ^^f^ï'^'w sl ;îf V Tf f> \ sont tous 1ue des estomacs et nous

V^.*^ces\ v " »\\ T^TTtr toutes ne sommes que leur nourriture :

ils nous mangent avec appétit, et quand ils sont pleins, ils nous vomissent. Voyez! Cassio et mon mari I (Entrent Iago et Cassio.)

IAGO, à Cassio.

Il n'y a pas d'autre moyen. C'est elle qui doit le faire... (Apercevant Desdemona.) Hé làl quel bonheur ! Allez et sollicitez-la...

DESDEMONA

Hé bien! bon Cassio ! qu'y a-t-il de nouveau pour vous ?

CASSIO

Madame, ma précédente requête. Je vous supplie que, par vos vertueux moyens, je puisse encore vivre, et avoir une part 1 de son affection, à lui que j'honore de tout le dévouement de mon coeur. Je voudrais n'être pas retardé. Si mon offense était de nature mortelle, que ni les services passés ni mes présents chagrins, ni mes résolu-tions de futur mérite, ne pussent payer ma rançon, pour rentrer dans son affection, alors le savoir serait pour moi un bienfait. Alors, je m'envelopperai d'une résignation forcée et m'enfermerai en quelque autre carrière, à l'aumône du hasard!

1 Littéral. Etre un membre de.,.

Dieu vous sauve, ami Cussio.

DESDEMONA

Hélas! trois fois gentil Cassio, mes adjurations ne sont pas maintenant dans la note. Mon Seigneur n'est pas mon Seigneur: et je ne le reconnaîtrais pas, s'il était altéré de visage comme de caractère. Aussi aidez-moi, vous, Esprits sanctifiés! J'ai parlé pour vous de mon mieux et me suis trouvée à là cible de son déplaisir, par mon franc langage! Il faut que vous soyez un peu patient. Ce que je pourrai, je le ferai : et plus que je n'ose pour moi-même. Que cela vous suffise !

IAGO

Monseigneur est-il en colère ?

EMILIA

Il sort justement d'ici, et certainement, en étrange agitation.

IAGO

Peut-il être en colère ? J'ai vu le canon éparpiller des rangs entiers dans les airs et, comme le diable, emporter de ses bras même son propre frère... et peut-il être en colère?... alors, pour un moment. Je vais le rejoindre. Il faut qu'il y ait quelque matière là-dedans, s'il est en colère...

DESDEMONA

Je t'en prie, fais cela. (Iago sort.) Quelque chose du Sénat, bien sûr, ou de Venise : ou quelque complot secret révélé ici à Chypre contre lui... cela a troublé * son clair esprit. En pareil cas, les caractères des hommes bataillent avec les petites choses, quoique les grandes soient leur véritable objet. C'est tout à fait ainsi : car, que le doigt vous fasse mal, et cela amène nos autres membres, sains, en cette sensation de peine. Non, il nous faut le croire, les hommes ne sont pas des dieux, et ne pas attendre d'eux telles observances, bonnes pour le jour des noces. Gronde-moi beaucoup, Emilia:je faisais — laide guerrière 2 que je suis — le procès de sa méchanceté devant mon âme. Mais maintenant je trouve que j'ai suborné les témoins et que l'inculpation est fausse !

EMILIA

Priez le ciel que ce soit affaire d'état, comme vous dites et non imagination ni fantaisie jalouse qui vous concerne.

DESDEMONA

Malheureux jour ! Je ne lui donnai jamais de motif...

EMILIA

Mais les âmes jalouses n'acceptent pas de telles réponses : elles ne sont jamais jalouses pour un moif, mais jalouses, parce qu'elles sont jalouses. C'est un monstre qui se procrée sur lui-même et naît de lui-même.

DESDEMONA

Que le ciel garde de ce monstre l'esprit d'Othello.

EMILIA

Ma Dame, ainsi soit-il !

DESDEMONA

Je vais aller à sa recherche. Cassio, promenez-vous, ici, alentour. Si je le trouve, je produirai votre requête et chercherai à lui donner effet, de mon mieux,

1 To paddle, troubler avec de la boue.

a Elle rappelle le nom que lui donne Othello dans l'intimité.

Je remercie humblement votre Seigneurie. (Sortent Desdèmona et Einilia.)

BIANCA 1, entrant.

Dieu vous sauve, ami Cassio.

CASSIO

Que faites-vous hors de chez vous ?... Comment cela và-t-il, ma belle Bianca? Sur ma foi, doux amour, je me rendais à.votre maison.

BIANCA

Et j'allais à votre logis, Cassio. Quoi ! rester dehors toute une semaine ? Sept jours et nuits ? Huit vingtaines et huit heures 2! Et les heures d'absence de l'amant sont plus ennuyeuses que cent soixante fois l'aiguille 3 ! O compte ennuyeux !

CASSIO

Pardonnez-moi, Bianca: j'ai ces temps-ci été accablé de pensées de plomb • mais je vais, en temps plus fréquent, acquitter ce compte d'absence. (Donnant à Bianca le mouchoir de Desdèmona.) Douce Biàhêà, copiez-moi ce travail.

BIANCA

Oh, Cassio, d'où vient cela ? C'est quelque gage d'une plus nouvelle amie. De cette absence ressentie, maintenant je sens la cause. En est-ce là ! Bien, bien !

CASSIO

Allez donc, femme ! jetez vos viles pensées aux dents du diable, d'où vous les tenez! Vous êtes jalouse maintenant!... c'est de quelque maîtresse, un souvenir! Non, en bonne vérité, Bianca.

BIANCA

Alors à qui est-il ?

CASSIO

Je ne sais pas, ma douce. Je l'ai trouvé dans ma chambre: j'aime beaucoup ce travail. Avant qu'il soit réclamé, comme il le sera assez probablement, je voudrais l'avoir, copié. Prends-le et fais cela. Et laisse-moi pour le moment.

BIANCA

Vous laisser... pourquoi?

CASSIO

J'attends ici le général et pense que ce n'est ni convenable ni de ma volonté qu'il me voie ici avec une femme...

BIANCA

Pourquoi ? je vous prie l

CASSIO

Non que je ne vous aime pas l

BIANCA

A moins que vous ne m'aimiez pas A, je vous prie, conduisez-moi un petil

1 Courtisane, maîtresse de Cassio.

2 8 X 20 = 160 -|- 8 = 168 = 24 X 7. — Guizot a trouvé que 7 jours et 7 nuits faisaient 161 heures. F. V. Hugo aussi.

8 Jeu d'idées facile à comprendre.

4 II suffit de supprimer le point et le remplacer par une virgule pour que le sens, resté obscur pou les traducteurs devienne très clair. . bout de chemin et dites-moi... si je vous verrai de bonne heure ce soir.

CASSIO

C'est seulement un petit bout de chemin que je puis vous conduire. Car j'attends ici. Mais je vous verrai de bonne heure.

BIANCA

C'est très bien. Je dois céder aux circonstances. (I/s sortent.)

Une salle dans le château.

Entrent OTHELLO et IAGO.

IAGO

Voulez-vous le croire ?

OTHELLO

Le croire, Iago ?

IACO.

Oui... des baisers 1 en particulier...

OTHELLO

Baisers non légitimes...

IAGO

Ou bien être nue, au lit, avec son ami, une heure ou plus... sans penser à mal ?...

OTHELLO

Nue, au lit, Iago... et sans penser à mal?C'est hypocrisie contre le diable! Ceux qui prétendent à la vertu et font cela, le diable tente leur vertu et ils tentent le ciel.

IAGO

S'ils ne font rien, c'est une glissade vénielle... mais si je donne à ma femme un mouchoir...

OTHELLO

Quoi, alors ?

IAGO

Eh bien, il est à elle, My Lord, et étant à elle, elle peut, je crois, en disposer pour un autre homme.

< To kiss. 4JO

OTHELLO

Elle est propriétaire * de son honneur aussi, peut-elle le donner ?

IAGO

Son honneur est une essence qu'on ne voit pas. Elles l'ont bien souvent, sans l'avoir. Mais pour le mouchoir...

OTHELLO

Par le ciel, je voudrais bien volontiers avoir oublié cela! Tu as dit — oh! cela vient sur ma mémoire comme fait le corbeau de mauvaise augure sur là maison infec-tée, — il avait mon mouchoir?

IAGO

Oui... eh bien?

OTHELLO

Ceci n'est pas si bon, maintenant.

IAGO

Voyons... si j'avais dit : — je l'ai vu faire mal... ou le lui ai entendu dire. — Il y a par là des drôles qui. ayant, par importunes requêtes ou volontaire caprice de quelque maîtresse, convaincu ou... fourni 2 une femme, ne peuvent se tenir de ba-varder... "

OTHELLO

A-t-il dit quelque chose ?

IAGO

Il a dit, My Lord... Mais soyez bien assuré, rien de plus que ce qu'il niera par serment.

OTHELLO

Qu'a-t-il dit ?

IAGO

. Ma foi, qu'il avait..! je ne sais pas ce qu'il avait...

OTHELLO

Quoi ? Quoi ?

IAGO

Couché...

OTHELLO

Avec elle ?

IAGO

Avec elle... sur elle... ce que vous voudrez!

OTHELLO

Couché avec elle ! Couché sur elle 1... Nous disons : couché ? sur elle, quand on calomnie une femme... mais coucher avec elle ! Cela est obscène.. (Haletant, comme fou.) Mouchoir... confession... mouchoir!... se confesser et être pendu pour sa peine... ou d'abord, être pendu... et puis confesser... je tremble à celai... La nature

1 Protectress. — Dans la loi anglaise, ce mot a conservé lé sens de propriétaire.-..premier d'un bail, qui doit intervenir en cas de substitution.

2 Supplied. Iago a celle infernale inspiration d'exaspérer Othello par toutes sortes de termes infâmes que le malheureux applique à Desdèmona.

3 C'est l'éternel calembourg : to lie, demeurer, se coucher — et lo lie, mentir. To lie upon, mehtii sur, calomnier. '

OTHELLO 47 Ï ne s'envelopperait pas elle-même de si ténébreuse passion, sans quelque fondement* — ce ne sont pas des mots qui me secouent ainsi... Pouah !... le nez, les oreilles, les lèvres !... Est-ce possible !... Confesser ! mouchoir !... O démon ! (// tombe éva-noui.)

IAGO

Travaille, ma médecine, travaille! Ainsi on prend les crédules imbéciles ! Et beaucoup de dignes et chastes dames, comme cela, tout innocentes, rencontrent des reproches... (Se penchant vers Othello.) Hé! Holà! My Lord! My Lord, dis-je ! Othello!... (Entre Cassio.) Ah! Cassio!

CASSIO

Qu'y-a-t-il?

IAGO

Monseigneur est tombé en épilepsie. C'est la seconde attaque. Il en a eu une hier.

CASSIO

Frottez-lui les tempes.

IAGO

Non, arrêtez. La léthargie doit avoir son cours tranquille : sinon, sa bouche écume : et, après, il éclate en folie furieuse. Voyez, il bouge.'Reculez-vous un peu. Il va vite se remettre. Quand il sera parti, je désirerais vivement causer avec vous. (Sort Cassio. — A Othello.) Comment va, général? Ne vous êtes-vous pas blessé à la tête ?

OTHELLO

Te moques-tu de moi ?

IAGO

Me moquer de vous 1 Non, par le ciel. Mais je voudrais vous voir supporter votre sort, comme un homme...

OTHELLO

Un homme cornard est un monstre, une bête!

IAGO

Il y a beaucoup de bêtes dans une cité populeuse et beaucoup de monstres citoyens.

OTHELLO

A-t-il avoué?

IAGO

Bon Seigneur, soyez un homme. Pensez-y, tout compagnon barbu pour peu qu'il soit attelé, peut tirer avec vous. Il y en a des millions, aujourd'hui en vie, qui couchent chaque nuit dans leurs lits malpropres qu'ils jurent être à eux seuls. Votre cas est meilleur. Ohl c'est une raillerie d'enfer, l'archi-moquerie de l'Ennemi que de baiser

1 Without some instruction. — On a beaucoup discuté sur le sens de cette phrase. Tout dépend du sens donné au mot instruction. Guizot : motif réel. —F. V. Hugo : — Grande cause. — Monlégut — pressentiment de réalité. Il nous a semblé qu'il fallait remonter à l'origine du mot In — siruere — qui explique l'idée do construction, de bâtis. Ciceron emploie instructuspour préparé, a qui on a fait la leçon. Instructio se traduit par disposition, arrangement. C'est à ce dernier sens très logique, que nous nous sommes arrêtés. C'est un soupçon qui traverse l'esprit affolé d'Othello, et ainsi s'explique bien la phrase suivante : — Ce ne sont pas les mots prononcés par Iago qui me secouent ainsi... il y autre chose 1... une substructio.nl une impudique dans une couche qu'on croit sûre et de la supposer chaste! Non, laissez-moi savoir... et sachant ce que je suis, je sais ce qu'elle sera?

OTHELLO

Oh ! tu es raisonnable. C'est certain.

IAGO.-

Tenez-vous un peu à l'écart : cachez-vous, seulement pour écouter avec patience. Tandis que vous étiez là, presque fou de douleur (une frénésie bien indigne d'un tel homme !) Cassio est venu ici. Je l'ai éloigné et lui ai donné bonne excuse de votre évanouissement. Je l'ai invité à revenir tout de suite et à causer ici avec moi, ce qu'il m'a promis. Cachez-vous seulement, et remarquez les grimaces, les airs railleurs, les visibles dédains qui logent en chaque région de sa face. Car je veux lui faire dire l'histoire à nouveau — où, comment, combien de fois, depuis combien de temps, et quand il s'est accouplé *, quand il doit encore s'accoupler avec votre femme. Je dis, remarquez seulement ses gestes. Parbleu, patience ! ou je dirai que vous êtes en pleine folie et n'avez rien d'un homme...

OTHELLO

Entends-tu,.Iago, je serai très rusé dans ma patience, mais aussi — entends-tu ? — très sanguinaire,

IAGO

Ce n'est pas perdu. Mais il y a temps pour tout. Voulez-vous vous écarter... (Othello s'éloigne et se cache. — Iago, à part.) Maintenant je questionnerai Cassio sur Bianca, une ménagère qui, en vendant ses faveurs, s'achète du pain et des habits. C'est une créature qui raffole de Cassio — comme c'est la peste des filles d'en trom-per beaucoup et d'être trompées par un seul — lui, quand il parle d'elle, ne peut se retenir d'un excès de rire..; le voilà! Comme il sourira, Othello deviendra fou et sa jalousie de brute ignorante interprétera tout à fait en mal les sourires, les gestes, et la légèreté du pauvre Cassio... (Entre Cassio.) Comment cela va-t-il maintenant, lieutenant ?

CASSIO

D'autant plus mal que vous me donnez le grade dont la perte me tue!

IAGO

Travaillez bien Desdèmona et vous êtes sûr de la chose. (Baissant la voix.) Main-tenant, si cette affaire était au pouvoir de Bianca, comme vous l'expédieriez plus vite !...

CASSIO, riant.

Hélas ! la pauvre coquine !

OTHELLO, à part.

Voyez, comme il rit déjà !

IAGO

Je n'ai jamais vu une femme aimer autant un homme.

CASSIO

Ha, pauvre friponne ! Je crois, ma foi, qu'elle m'aime.

OTHELLO, à part.

Voici qu'il se défend faiblement... et il rit!.

* To cope, racine du latin copula, d'où copuler et couple.

IAGO

Vous entendez, Cassio?

OTHELLO, à part.

Maintenant il le pousse à tout dire... Va donc! Bien dit, bien dit!

IAGO

Elle donne à entendre que vous l'épouserez.

CASSIO, riant.

Ha! Ha! Ha!

OTHELLO, à part. i:jûj,. /

Autrement, je suis un vilain! ^ ^^~^«=^^feg|^^'j- — -

OTHELLO, à pari. J^2§is^ïï!22"1:T?-':-,: '

M'avez-vous coiffé ? Bien!... Augr.^.,' -=---— .-"= - -

CASSIO

C'est une invention de cette guenon. Elle est persuadée que je l'épouserai, en raison de son amour et de ses illusions, mais non d'après ma promesse.

OTHELLO, à part.

Iago me fait signe... maintenant il commence l'histoire.

CASSIO

Elle était là, justement, tout à l'heure. Elle me pourchasse partout. J'étais, l'autre jour, à causer, au bord de la mer, avec des Vénitiens... et voilà qu'arrive cette rien du tout : par cette main, elle me saute au cou...

OTHELLO, à part.

Criant — o cher Cassio ! — c'est cela, son geste le prouve...

CASSIO

Elle se pend, se berce, pleure... elle m'attire, me repousse... Ha! Ha! Ha!...

* Othello adresse cette exclamation à Cassio dont il compare l'impudence à celle du Romain traî-nant derrière son char les victimes de ses exploits.

2 A customer.

Liv. 6o. Go

OTHELLO, à part.

Maintenant il dit comment elle l'a attiré dans ma chambre... Oh ! je vois votre nez, mais pas quel chien je vais y lancer.

CASSIO

Bien, il faut que je la quitte.

IAGO

Devant moi! tenez, la voici. (Entre Bianca.)

CASSIO

C'est un vrai putois M... et parfumé !... (A Bianca.) Que signifie cette poursuite ?

BIANCA, exaspérée.

Que le diable et sa damnation vous poursuivent ! Que signifie ce mouchoir que vous m'avez donné tout à l'heure ? Je fus une belle bête de le prendre. Je dois copier tout le travail?... Une belle pièce de travail, que vous avez trouvée dans votne cham-bre, sans savoir qui l'a laissée là!... c'est le gage de quelque donzelle et il faut que je copie le travail !... le voilà! donnez-le à votre monture 2... d'où qu'il vous vienne, je ne travaillerai pas là-dessus...

CASSIO

Voyons, ma douce Bianca ! voyons ! voyons !

OTHELLO, à part.

Par le ciel, ce serait mon mouchoir !

BIANCA.-

Si vous voulez venir souper ce soir, vous le pouvez : si vous ne voulez' pas, venez la première fois que vous serez disposé. (Elle sort.)

IAGO

Suivez-la, suivez-la !

CASSIO

Ma foi, je le dois, autrement elle va crier dans la rue...

IAGO

Y souperez-vous ?

CASSIO

Ma foi! J'en ai l'intention.

IAGO

Bon. Je puis peut-être vous voir : car je voudrais un peu causer avec vous.

CASSIO

Je vous en prie, venez, voulez-vous ?

IAGO

Allez. Ne dites rien de plus. (Cassio sort.)

OTHELLO, s'-approchanl.

Comment devrai-je le tuer, Iago ?

IAGO

Avez-vous remarqué comme il a ri de son infamie ?

* Pitchew.

2 Hobby-horse, cheval de bois, ou plus simplement un bâton sur lequel chevauchent les enfants Voir dans Hamlet une allusion à ce jeu.

Oh! Iago!

IAGO

Et avez-vous vu lé mouchoir !

OTHELLO

Était-ce le mien ?

IAGO

Le vôtre, par cette main! Et pour voit combien il prise la femme stupide, votre femme !... elle le lui a donné et il l'a donné à sa catin !

OTHELLO

Je voudrais l'avoir neuf ans à tuer ! Une jolie femme, une belle femme, une douce femme !

IAGO

Non, vous oublierez cela.

OTHELLO

Oui, qu'elle pourrisse et périsse et soit damnée ce soir... car elle ne vivra pas ! Non, mon coeur est changé en pierre. Je le frappe et cela blesse ma main. Oh ! le monde n'a pas une plus douce créature... elle pourrait coucher aux côtés d'un empe-reur et lui commander sa tâche !...

IAGO

Non... ce n'est pas là votre route.

OTHELLO

La hart sur elle ! Je dis seulement ce qu'elle est — si délicate avec son aiguille ! ■— une admirable musicienne ! — Oh ! elle charmerait la sauvagerie d'un ours 1... De si haute et riche intelligence et imagination!,...

IAGO

Elle n'en est que pire.

OTHELLO

Oh! un millier et un millier de fois... et encore de si gentil caractère...

IAGO

Oui, trop gentil1... % '

OTHELLO

Oui, c'est certain. Mais cependant la pitié ! Iago, la pitié 1...

IAGO

Si vous êtes si amoureux de son iniquité, donnez-lui patente pour vous offenser. Car si cela ne vous touche pas, cela n'effleure personne...

OTHELLO

Je veux la mettre en pièces !... Mè faire cocu■!.-..

IAGO

Ho, c'est criminel de sa part.

OTHELLO

Avec mon officier!

. * La réplique de Iago prouve bien que le mot condition a ici le sens de caractère, comme à l'acte V de Richard III et ailleurs. - ■■ - ■

C'est le plus criminel ?

OTHELLO

Procure-moi du poison, Iago!... ce soir... je ne veux pas discuter avec elle, de peur que son corps et sa beauté ne désarment encore mon âme !... ce soir, Iago !

IAGO

Ne faites pas cela avec du poison. Étranglez-la dans son lit, le lit même qu'elle à souillé !

OTHELLO

Bon ! C'est bon ! La justice de cela me plaît, très bon !

IAGO

Et, pour Cassio, laissez-moi être son enterreur 1. Vous en apprendrez davantage vers minuit...

OTHELLO

Bon ! excellent ! (On entend des trompettes.) Que sont ces trompettes ?

IAGO

Quelque chose de Venise, sûrement... (// regarde au dehors.) C'est Lodovico, il vient de la part du duc, et voyez que votre femme est avec lui.

Entrent LODOVICO, DESDEMONA et les gens de la suite.

LODOVICO

Dieu vous sauve, digne général.

OTHELLO

De tout mon coeur, seigneur.

LODOVICO

Lé duc et les sénateurs de Venise vous saluent. (// lui remet une enveloppe.)

OTHELLO

Je baise l'instrument de leurs volontés. (// ouvre l'enveloppe et lit.)

DESDEMONA

Et quelles nouvelles, cousin Lodovico?

'IAGO, à Lodovico.

Je suis très content de vous voir, Signor, bienvenu à Chypre.

LODOVICO

Je vous remercie. Comment va le lieutenant Cassio ?

IAGO

Il vit, monsieur.

DESDEMONA, à LodoVICO.

Cousin, il est tombé entre lui et mon Seigneur une désagréable rupture. Mais vous arrangerez tout cela.

OTHELLO, qui écoute tout en lisant.

■ En êtes-vous sûre?

DESDEMONA. '

Mon Seigneur ?...

4 Undertaker, l'entrepreneur des pompes funèbres.

OTHELLO, lisant.

« Ceci, ne manquez pas de le faire, à votre loisir »...

LODOVICO, à Desdèmona.

Il ne nous parle pas. Il est occupé de son papier. Y-a-t-il quelque discussion entre mon Seigneur et Cassio ?

DESDEMONA. |

Une très malheureuse. Je ferais beaucoup , \ l j i pour les apaiser, pour l'amour que je porte à I I 1 I I Cassio. fi >''V^'i OTHELLO, qui a entendu les derniers ino!s„ mvWmj\W^

Feu et soufre ! j|r\AHr JtfC 11 '

DESDEMONA. IN'Il 11 « Il lllliilllllllii'!

MonSeigneur?... I 11 |. lll^'^SK.ll'kkk,

Êtes vous saine"""" ' M^f lit*|fe:^^ &'â^

Peut-être cette lettre l'a-t-clle troublé ? Car, ||^^«BB^WE'm\ a ce que je crois, on lui ordonne de revenir, l|;')MJK^>>-^MBPBWJBOT^L ^W^^\ désignant Cassio pour son poste. IWÊ^^Ê^^m^jBH^H^Waroely

Je n'ai pas mérité cela. , Tj?5>^=-—^*

LODOVICO. 'rk^V*-^.-*^

My Lord, ceci ne serait pas cru à Venise, quoique je dusse jurer que je l'ai vu. C'est beaucoup ! faites vos excuses, elle pleure !

OTHELLO

O démon ! démon ! Si la terre pouvait être fécondée par les pleurs d'une femme chaque goutte qu'elle laisse tomber montrerait un crocodile !,., Hors de m; vue !...

DESDÈMONA, s'en allant.

Fe ne resterai pas pour vous offenser,,.

LODOVICO

Vraiment, une dame obéissante! (A Othello.) J'en supplie votre Seigneurie, rappelez-la...

OTHELLO

Madame 1...

DESDÈMONA, s'arrêtant.

Mon seigneur?...

OTHELLO, à Lodovico.

Que voudriez-vous d'elle, monsieur ?

LODOVICO

Qui ! Moi ? My Lord ?

OTHELLO

Oui, vous avez dit que je devais la

S rappeler. Monsieur, elle peut tourner, re--

tourner et encore s'en aller et revenir

J^feb encore... et elle peut pleurer, monsieur,

WF'M}^ pleurer! et elle est obéissante, comme

Wwfa&!j[&i vous dites — obéissante — très obéis--

^^w-^'^lf"' santé... (A Desdèmona.) Continuez en

aif'|;lBf^'li!'-' vos larmes! (A Lodovico.) En ce qui tou--

|mJ-mepri^ cne cela, monsieur... (A Desdèmona.) O

S- -'v v. passion bien peinte!... (A Lodovico.) Je

A» y" reçois l'ordre de revenir... (A Desdèmona.)

) A3 Allez-vous en. Je vous ferai demander

tout à l'heure... (A Lodovico.) Monsieur,

'"""' j'obéis à cet ordre et vais retourner à Venise... (A Desdèmona.) Hors d'ici, arrière !... (Desdèmona sort. —A Lodovico.) Cassio aura ma place. Et, messire, ce soir, je prie que nous puissions souper en-semble. Vous êtes bienvenu,messire, à Chypre !... (Comme fou.) Boucs et guenons!... (// sort.)

LODOVICO

Est-ce là le noble Maure que tout notre Sénat appelle — en tout et pour tout — l'homme compétent?... et dont la solide vertu, ni par le coup d'un accident ni par les traits du hasard ne peut être effleurée ni transpercée?

IAGO

Il est fort changé.

LODOVICO

Son esprit est-il sain ? N'est-il pas léger de cervelle ?

IAGO

11 est ce qu'il est. Je ne puis même murmurer mes censures. Ce qu'il pourrait être — si, ce qu'il pourrait être, il ne l'est pas ! — je voudrais, pour le ciel, qu'il le ' fût!

LODOVICO

Quoi ? frapper sa femme j*

Sur ma foi, cela n'était pas si bien ! Pourtant je voudrais savoir que ce coup fut le pire dé tous.

LODOVICO

Est-ce son habitude ! Ou bien ces lettres ont-elle s travaillé son sang et engendré cette faute pour la première fois ?

IAGO

Hélas ! Hélas ! Ce n'est pas honnête à moi de parler de ce que j'ai su et vu. Vous l'observerez, et ses propres actes le révéleront si bien que je pourrai économiser mes paroles. Suivez-le seulement et remarquez comment il continue...

LODOVICO

Je suis fâché d'être ainsi déçu sur son compte... (Ils sortent.)

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