‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 145 sur 176 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Une chambre dans la maison de Ford.

Entrent MISTRESS FORD et MISTRESS PAGE.

Mrs FORD.

Eh, Jean ! eh! Robert!

Mrs PAGE.

Vite 1 Vite ! Où est le panier à lessive ?

Mrs FORD.

J'en réponds... Allons, Robin, dis-je !...

Entrent des domestiques avec un panier.

Mrs PAGE. • ' -..

Venez ! Venez !... ■■

'* Personnages que l'on retrouvera dans Henri IV.

2 My substance, ma fille, ma chair et mon sang.

s Pipewine. Il y a là un calembourg facile à comprendre. Le vrai sens du mot pipe en français comme en anglais, est chalumeau, musette. Il est vrai que nous l'avons remplacé par pipeau, ei oubliant l'origine. D'autre part, pipe signifie également dans les deux langues tonneau. —- Donc vin d la pipe —et vin du pipeau— qui le fera danser.

MTS FORD.

Là, déposez-le !...

Mrs PAGE.

Donnez vos ordres à vos gens. Il faut faire vite...

Mrs FORD.

Eh bien, comme je vous l'ai déjà dit, Jean et Robert, tenez-vous prêts, tout proche, dans la brasserie: et quand tout à coup je vous appellerai, venez sur le champ, et sans la moindre pause ni hésitation, prenez ce panier sur vos épaules... ceci fait, filez avec en toute hâte et portez-le au milieu des blanchisseuses, dans le pré Datchet, et là videz-le dans le fossé boueux, tout près du bord de la Tamise...

Mrs PAGE.

Vous ferez bien cela ?

Mrs FORD.

Je le leur ai dit encore et encore !... ils ne manquent pas d'ordre. Allez et revenez quand on vous appellera. (Sortent les domestiques.)

Mrs PAGE.

Voici le petit Robin. (Entre Robin.)

Mrs FORD. i;

Hé bien ! mon petit émouchet, quelles nouvelles ?

ROBIN

Mon maître, Sir John, est entré par la porte de derrière et il requiert votre compagnie.

Mrs" PAGE.

Vous petit Jack-Carême 1, nous avez-vous été fidèle?,..

ROBIN

Oui, je le jure. Mon maître ne sait pas que vous êtes ici, et il m'a menacé de me mettre en éternelle liberté, si je vous dis rien de lui. Car il jure, il me jettera dehors !

Mrs PAGE.

Tu es un bon garçon : cette discrétion de ta part sera ton tailleur, car elle te fera un pourpoint neuf et des culottes... je vais me cacher.

Mrs FORD.

C'est cela!... Va dire à ton maître que je suis seule. Mrs Page, rappelez-vous votre réplique ! (Robin sort.)

Mrs PAGE.

Je.garantis la chose. Si je ne joue pas bien, siffiermoi ! {Elle sort.)

Mrs FORD.

En avant maintenant. Nous allons arranger ce paquet humide et malsain, ce gros potiron 2 d'eau... nous lui apprendrons à distinguer les tourterelles des geais 3 !

FALSTAFF, entrant.

(Il fredonne.) L'ai-je attrapé, mon joyau du ciel? (Parlé.) Ah ! maintenant que je

* Petite marionnette rembourrée d'étoffe qu'on jette à l'eau pendant le Carême.

2 Pumpion. Par quelle métamorphose ce mot s'est-il transporté dans l'argot français pour signifier de l'argent, des pimpions? Peut-être à cause de la forme des pép*ins de potiron.

* Le mot Jay signifie aussi en argot prostituée— probablement fille gaie, de; joie. meure, car j'ai vécu assez longtemps. Ceci est le terme de mes ambitions... ô toi! heure bénie!

Mrs FORD.

O doux Sir John !

FALSTAFF

Mistress Ford, je ne sais pas enjôler, je ne sais pas babiller, mistress Ford. Main-tenant pècherai^je dans mon souhait? Je voudrais que ton mari fut mort. Je dirai cela devant le meilleur des Lords, je veux faire de toi ma Lady!

Mrs FORD.

Moi, votre Lady, Sir John ! Hélas ! je serais une pitoyable Lady !

FALSTAFF

Fais que la Cour de France m'en montre une pareille ! Je vois comment ton oeil rivaliserait le diamant... tu as la vraie courbure en arc des sourcils, qui convient à la coiffure en Vaisseau, à la coiffure en Vaillance ou à toute coiffure de mode Véni-tienne !

Mrs FORD.

Un simple mouchoir, Sir John. Mes sourcils ne s'accommodent de rien autre... et encore, pas bien ! • .

FALSTAFF

Tu es une traîtresse.de dire cela... tu ferais une absolue dame de Cour, et la ferme conformation de ton pied donnerait à ta démarche un excellent mouvement, dans un vertugadin * à demi cercle. Je vois ce que tu serais, si la fortune ne t'avait été ennemie. La nature est ton amie. Viens, tu ne peux pas le cacher...

Mrs FORD..

Croyez-moi, il n'y a eh moi rien de pareil.

FALSTAFF

Qui m'a fait t'aimer?... Sois bien persuadée, il y a en toi quelque chose d'extra-ordinaire. Viens, je ne sais pas enjôler, ni te dire : — Tu es ceci ou cela! comme beaucoup de ces grasseyeurs de bourgeons d'aubépines, qui viennent comme femmes en habits d'hommes et fleurent comme Bucklersbury 2 au temps des simples... je ne peux pas! mais je t'aime... personne que toi!... et tu le mérites !...

Mrs FORD.

Ne me trahissez pas, Sir. J'ai peur que vous n'aimiez mistress Page.

FALSTAFF

Tu pourrais aussi bien dire que j'aime à passer par la porte du Counter 3, qui m'est haïssable autant que la fumée d'un four à chaux.

Mrs FORD.

Bien. Le ciel sait combien je vous aime: et vous le découvrirez un jour.

FALSTAFF

Reste dans ces idées. Je le mérite.

/i Farthingale. Qui sait si ce mot n'est pas une déformation de vertugadin. Il s'agit en tous cas des mêmes jupons à cerceaux qui au xvni 0 siècle s'appelèrent des paniers.

2 Rue de Londres où étaient établis les herboristes. Nous dirions :—Rue des Lombards,

* La prison pour dettes. .

Mrs FORD, . Certes, je dois le dire, vous le méritez... ou alors je ne serais pas dans ces idées là.- ■.■'.-.

ROBIN, de l'extérieur. .'■.....

Mistress Ford, mistress Ford! voici mistress Page, à votre porte, qui sue,.,q.ui souffle, qui semble une sauvage et a besoin de vous parler, tout de suite. . • ".'■■

FALSTAFF

Il ne faut pas qu'elle me voie. Je vais me cacher derrière la tapisserie.

Mrs FORD.

Oui, oui, je vous en prie. C'est une femme si cancanière!

Falstaff se. cache. Entrent MISTRESS PAGE et ROBIN.

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