LES DANOIS
Oui! oui ! (Ils se retirent, en dehors de la porte.)
LAERTES.
Merci. Gardez la porte. (Au Roi.) Et toi, misérable Roi, rends-moi mon père !
LA REINE
Du calme, bon Laertes!
LAERTES., avec fureur.
Une goutte de mon sang, restant calme., me proclame bâtard ! crie : Cocu! à mon père et brûle ici même le mot : Putain ! 1 entre les sourcils chastes et immaculés de ma vertueuse mère !
LE ROI 2
Pour quelle cause, Laertes, ta rébellion se montre-t-elle aussi gigantesque ?... Laisse-le, Gertrude, ne crains rien pour notre personne. Il est une telle divinité, faisant haie devant le Roi, que la trahison peut seulement voir ce qu'elle voudrait, mais exécute peu de ses desseins... Dis-moi, Laertes, pourquoi es-tu aussi en-flammé?... Laissez-le, Gertrude... parle, homme !
LAERTES.
Où est mon père ?
LE ROI
Mort!
LA REINE, montrant le Roi.
Mais non par lui !
LE ROI
Laissez-le questionner son plein...
LAERTES.
Comment est-il mort? On ne jonglera pas avec moi ! A l'enfer, la vassalité! Au plus noir des diables, les serments ! Conscience et respect, au trou le plus profond ! Je risque la damnation! J'en suis à ce point que je me moque des deux mondes! Arrive ce qui arrive ! Seulement, je serai vengé, pour mon père, jusqu'au bout !
LE ROI
Qui vous arrêtera ?
} Brands the harlot beUveen the brow — marque au fer rouge le mot de Harlpt. Arloi en roman, coquin, souteneur, se retrouve dans le patois normand Marlou qui a pris place dans l'argot français.
2 Cette scène est, avant Tartufe, un chef-d'oeuvre de tartuferie.
Ma volonté ! non celle de l'univers ! Et pour mes ressources, je les économiserai si bien qu'elles iront loin, avec peu !
LE ROI
Bon Laertes, si vous désirez savoir la vérité sur la mort de votre père, est-il écrit dans votre vengeance que, d'un coup de rafle, vous agripperez à la fois ami et ennemi, gagnant et perdant? *
LAERTES.
Nul, sinon ses ennemis !
LE ROI
Alors voulez-vous les connaître ?
LAERTES.
A ses bons amis, larges, j'ouvrirai mes bras. Et comme le généreux pélican qui restitue sa vie, je les repaîtrai de mon sang.
LE ROI
Bien! maintenant vous parlez en bon fils et en vrai gentilhomme. Or, je suis inno-cent de la mort de votre père et en suis très sincèrement en douleur. Ceci apparaî-tra droit à votre jugement comme le jour à vos yeux.
LES DANOIS, en dehors.
Laissez-la entrer !
LAERTES.
Hé] Quoi ? Quel est ce bruit?
Entre Ophélia, fantastiquement vêtue de paille et de fleurs.
LAERTES..
O chaleur, dessèche mon cerveau! Larmes, sept fois salées, consume la sensa-tion et le pouvoir de mon oeil ! Par le ciel, ta folie sera payée à son poids, jusqu'à ce que notre plateau torde le fléau ! O rose de mai! Chère vierge, aimable soeur, douce Ophélia! O cieux, est-ce possible que l'esprit d'une jeune vierge soit aussi mortel que la vie d'un vieil homme. La nature a sa fin dans l'amour, et. où est la fin, elle envoie quelque précieux spécimen d'elle-même, après la chose qu'elle aime ?..
OPHÉLIA, chantant.
Ils l'ont porté, face nue, dans la bière.
Hey ho nonny, nonny hey nonny !
Et dans son tombeau a plu mainte larme.
(Parlé. — A Laertes.) Adieu, ma colombe!
1 Winner and loser. C'est trop corriger Shakespeare que de traduire comme F.-V. Hugo, ceux qui perdent ou ceux qui gagnent A. CETTE MORT —ou, encore plus étrangement, coinineGuizot : les coupables: et les innocents..
* La phrase est absolument obscure. — Elle débute par : Nature is fine in /oce. Fautai prendre le mot fine dans le sens de beau ou le considérer comme le.■substantif fine, finis, fin. Guizot a traduit : « La nature s'affine dans l'amour, et ainsi affinée, elle envoie, en témoignage d'elle-même, vers l'objet tant aimé, quelque chose de sa précieuse essence.» Pour alambiquée qu'elle soit, la phrase n'apparaît pas plus claire. Les autres traducteurs ont suivi la même voie. Le mot à mot, avec le mot fine inter-prété dans le sens de fin,' semble mieux se rapporter à l'idée de mort. Mais il est bon d'avouer fran-chement que Shakespeare ici a manqué absolument de netteté.
Tu aurais tes esprits et tu me conseillerais la vengeance, que cela ne pourrait autant m'exaspérer !
OPHÉLIA
.11 faut chanter —Downa, douma, vous l'appelez un doumal... i Comme le rouet va bien avec cela ! C'est le traître intendant qui a volé la fille de son maître...
LAERTES.
Ce rien est plus que quelque chose !... 2
OPHÉLIA, distribuant des fleurs.
Voici du romarin, c'est pour le souvenir!... je vous en prie, amour, souvenez-vous ! et voici des pensées !... ceci est pour les pensées... 3
LAERTES.
Une indication dans la folie... pensées et souvenirs réunis !
OPHÉLIA
Voici du fenouil pour vous... et des colombines... (à la Reine) et de la rue pour vous... en voilà un peu pour moi. Nous pouvons l'appeler l'herbe de grâce du dimanche. Vous pouvez porter votre rue avec une différence... 4 (Elle passe à d'autres.) Voici-une marguerite... je vous donnerais bien aussi quelques violettes, mais elles se sont toutes fanées, quand mon père est mort... on dit qu'il a fait une bonne fin.
Car bon doux Robin est toute ma joie !
LAERTES.
Pensée et affliction, colère, enfer même... elle tourne tout en charme et en grâce.,.
OPHÉLIA
Et ne reviendra-l-il pas?
Et ne reviendra-t-il pas?
Non, non, il est mort!
Va-t'en à ton lit de mort,
Jamais il ne reviendra.
Sa barbe était blanche comme neige,
Toute de lin était sa tête.
Il est parti, il est parti,
El nous gémissons en vain.
Dieu ail pilié de son âme !
4 Refrain qui comme le précédent — Nonny, hey nonny! — semble n'avoir aucun sons. Cepcndan colombe se dit en écossais doit: Na est la négation. Ce qui donnerait : Pas Colombe ! Pas Colombe! Ne l'appelez pas colombe! — et se rapporterait à la précédente réplique d'Ophélia. Quant à Hey nonny, c'est une corruption de Ilail to the iwon, salut au midil ancien chant druidique. Au solstice, le jour commençant à trois heures, midi se trouve à la neuvième heure — Noon.
2 C'est-à-dire, comme suite à sa réplique antérieure : m'irrite plus que si elle exposait des griefs positifs. ■
3 Ce peu de roots occasionnel ne se trouve pas dans Shakespeare. Pancy, pensée, fleur. Thought, pensée, idée. -,.■■
' * Passage incompris. On traduit : Avec un sentiment différent du mien. Or on appelle différence en art héraldique une barre analogue à celle de la bâtardise. Ophélia dirait dans sa folie ce qu'elle n'eût jamais avoué, à l'état normal— c'est que la Reine est incestueuse et peut porter ses fleurs à la façon des irréguliers.
Une autre explication se présente. — Marks and différences of Sovereigntij — signifie les marques, et attributs de la souveraineté. Dans ce sens, Ophélia dirait : « Vous pouvez porter cette fleur comme un emblème royal, une sorte de décoration..
(Parlé.) Et de toutes les chrétiennes âmes! Je prie Dieu! Dieu soit avec vous' (Elle sort.)
LAERTES.
Vois-tu cela, ô Dieu 1
LE ROI
Laertes, je dois communier avec votre douleur ou vous me refusez un droit. Venez... mais à part. Faites choix des plus sages amis qu'il vous plaira, et ils enten-dront et jugeront entre vous et moi. Si par main directe ou collatérale, ils nous trou-vent touché, nous donnerons notre royaume, notre couronne, notre vie et tout ce que nous appelons nôtre, à vous, en satisfaction! Mais, sinon, soyez content de nous prêter patience et nous irons ensemble travailler avec votre âme, pour lui donner due réparation.
LAERTES.
Qu'il en soit ainsi. Le mode de sa mort, ses obscures funérailles — pas de trophée, pas d'épée, pas de harnois sur ses os, pas de noble cérémonie, pas de for-melle solennité— tout cela crie, à se faire entendre, comme si c'était du ciel à la terre — qu'il me faut appeler cela en discussion.!...
LE ROI
Ainsi ferez-vous, et, où est l'offense, que la grande hache tombe... je vous prie, venez avec moi. (Ils sortent.)