‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 20 sur 176 · H A M L ET · texte numérisé non relu

H A M L ET

9 V sait mes idées que, pour moi, en inventions de formes et de tours, j'arrivais do bien court à ce qu'il faisait.

LAERTES.

Un Normand, n'est-ce pas ?

LE ROI

Un Normand.

LAERTES.

Sur ma vie, c'était Lamord !

LE ROI

Lui-même...

LAERTES.

Je le connais bien, il est le bijou, certes et la gemme de toute sa nation.

LE ROI

Il fit confession de vous et donna de vous un si magistral rapport, pour art et exercice dans votre défense et particulièrement pour votre rapière, qu'il criait que ce serait un vrai spec-tacle, si quelqu'un pouvait vous combattre. Les escrimeurs de leur nation, jurait-il, n'auraient ni mou-vement, ni garde, ni ceil, si vous étiez en face d'eux ! Ces rapports rendirent Hamlet si envenimé d'envie qu'il ne put faire autrement que de désirer et requérir votre arrivée, pour faire le jeu avec vous. Mainte-nant, en dehors de cela...

LAERTES.

Quoi? en dehors de cela, My Lord >...

LE ROI

Laertes, votre père vous était-il cher? Ou n'êîcs-vous qu'un simulacre de douleur, une face sans un Le Roi et Lac, coeur ?...

LAERTES.

Pourquoi demandez-vous cela ?

LE ROI

Non que je croie que vous n'aimiez pas votre père. Mais ce que je sais, c'est que l'amour est commencé par le temps — et, à ce que je vois, par passages et épreuves le temps en modère l'éclat et le feu... il vit, même dans la vraie flamme d'amour, une sorte de suie ou de champignon qui l'abattra —et rien n'est toujours à même bonté. Car la bonté, grandissant en pleurésie ', meurt de son propre trop plein. Ce que nous voulions faire, nous devions le faire, quand nous le voulions. Car ce — vou-lions — change et a des déduits et des délais, aussi nombreux que sont les langues, les mains, les accidents. Et alors ce — devrions — est comme un soupir épuisant qui blesse en soulageant... 2 Mais au vif de l'ulcère !... Hamlet revient. Qu'entrepren-drez-vous pour vous montrer fils de votre père, réellement, autrement qu'en paroles ?

1 La pleurésie a en effet, comme caractéristique, l'épanchcment.

2 Le Roi entasse phrases sur phrases, disant des banalités redondantes, tournant autour du crime qu'il va proposer. ioo -.' ' . OEUVRES DE SHAKESPEARE

De lui couper la gorge dans une église !...

LE ROI

En effet, pas de lieu qui soit sanctuaire contre le meurtre ! Vengeance n'a pas de limites!... Mais... mon bon Laertes, voulez-vous faire ceci; gardez-vous clos dans votre chambre. Hamlet, de retour saura que vous êtes revenu. Nous en mettrons en avant qui exalteront votre supériorité et poseront un double vernis sur la réputa-tion que le Français vous a donnée, et enfin vous amèneront face à face et parieront sur vos têtes. Lui, étant confiant, très généreux et libre de toute machination, n'essaiera pas les fleurets, si bien qu'avec aise ou un peu d'artifice, vous pou'rrez choisir une épée non mouchetée et dans une passe de praticien, le payer pour voire père...

LAERTES.

Je ferai cela : et pour ce cas j'empoisonnerai mon épée, J'ai acheté d'un banquiste * un onguent si mortel que d'y seulement tremper un couteau, quand il tire du sang, pas de cataplasme si rare, mixture de tous les simples qui ont vertu, sous la lune, ne peut-sauve.r de la mort celui qui en a été seulement égratigné. Je toucherai ma pointe de cette peste, de sorte que si je le pique légèrement, ce doit être la mort !

LE ROI

Réfléchissons à cela : pesons ce qui convient à la fois en temps et en moyens pour l'adapter à notre moule : si ceci manquait et que notre dessein transparût à travers l'exécution manquée, mieux vaudrait n'avoir point essayé. Aussi le projet doit avoir un revers, qui pût se tenir de seconde façon si celui-ci craquait à l'épreuve... dou-cement!... laissez-moi voir!... Nous ferons un solennel pari sur vos talents... j'ai la chose!... quand, en vos mouvements, vous serez chauds et secs — et poussez dans ce but des bottes plus violentes — s'il demande à boire, j'aurai préparé pour lui une coupe tout exprès, si bien que s'il y trempe seulement les lèvres, si par aventure il échappe à votre pointe vénéneuse, notre projet s'exécutera. Mais assez ! Quel est ce bruit ? (Entre la Reine.) Qu'y a-t-il, chère Reine?

LA REINE

Un malheur court sur les talons d'un autre, si vite, ils se suivent! Votre soeur est noyée, Laertes !

LAERTES. -

Noyée! oh! où cela?..

LA REINE

Il y a un saule qui pousse au travers du ruisseau, montrant ses feuilles grises sur le courant de cristal... là, elle avait fait de fantastiques guirlandes de renoncules, d'orties, de marguerites et de ces longues pourpres queles libres bergers appellent" d'un nom plus grossier, mais que nos chastes .vierges, appellent Doigts-de-Morts 2 — là, grimpant sur les pendants rameaux pour suspendre ses couronnes d'herbes... une jalouse branche se rompit, et, en bas, ses trophées d'herbes et elle-même tombèrent dans" le ruisseau pleurant... ses vêtements se gonflèrent, et comme une syrène, un instant la soutinrent en haut. Et pendant ce temps, elle chantait des

1 A mountebank, un monte-bane, saltimbanque ou plutôt-.charlatan,

2 Reconnaissons que, quoique appartenant à Shakespeare, celte observation de la Reine est tout au moins singulièrement placée. C'est une orchidée mâle appelée lesiiculusçqftis. bribes de vieilles chansons comme une créature insouciante de sa propre détresse ou naturellement douée pour cet élément. Mais cela ne pouvait durer longtemps, jusqu'à ce que ses vêtements, allourdis par l'eau bue, aient entraîné la pauvre malheureuse et son lai mélodieux dans la mort fangeuse...

LAERTES.

Hélas ! ainsi elle est noyée !

LA REINE

Noyée ! noyée !

LAERTES. '

Trop d'eau tu as eu, pauvre Ophélia. Aussi je retiens mes larmes! mais encore c'est une tricherie de nous 1 !... (Il pleure) La nature à ses habitudes, que l'amour-propre dise ce qu'il veut! Quand ces larmes s'en'seront allées, la femme 2 sera dehors !... Adieu, My Lord ! j'ai des mots de feu, prêts à flamboyer... mais que cette folie noie !... (Il sort). . *

LE ROI

Suivons-le, Gertrude. Combien j'ai eu à faire pour calmer sa rage! Maintenant j'ai peur que ceci ne le fasse partir à nouveau : Donc suivons-le !

(Ils sortent)

1 II is our trick. Laertes ne veut pas pleurer : il essaye d'y échapper par une mauvaise plaisanterie •— tu as eu trop d'eau ! — Mais la nature l'emporte, et il se met à sangloter. Ce sens est simple et plus acceptable que : C'est un tic chez nous ! (F. V. Il) ou — C'est notre train courant 1 (Guizol.)

2 Ce qu'il y a de féminin en moi...

Un Cimetière. — DEUX PAYSANS 1 avec des bêches, occupés à creuser une fosse.

PREMIER PAYSAN

Est-elle pour être enterrée en terre chrétienne, celle qui volontairement cherche son propre salut ?

DEUXIÈME PAYSAN

Je te dis, elle l'est... donc fais sa fosse tout de suite. Le coroner a statué sur elle et trouve que c'est sépulture chrétienne...

PREMIER PAYSAN

Comment cela se peut-il, à moins qu'elle se soit noyée à son corps défendant ?

DEUXIÈME PAYSAN

Eh bien, c'est ce qu'on a trouvé.

PREMIER PAYSAN

Cela a du être se offendendo^ cela ne peut être autrement. Car là gît le point. Si je me noie volontairement, cela accuse un acte, ctun acte à trois branches, c'est agir, faire et exécuter... ergo, elle s'est noyée volontairement.

DEUXIÈME PAYSAN

Non... mais écoute ceci, bonhomme creuseur...

i Tiv0 clowns— Nous no connaissons le mot clown qu'avec le sens de pitre et saltimbanque. Il vient du mot latin colonus, de colère, cultiver. Plus lard, la scène en a fait le paysan ridicule, benêt, le Jcannot. Et comme sur la scène anglaise, pas un comique ne s'en lire sans culbutes, le Jeannol de-vint acrobate. Intéressante genèse d'un mot.

2 Non pas en se défendant, mais en s'olTcnsant, en se perdant elle-même.

PREMIER PAYSAN

Permets.., (faisant la démonstration avec sa bêche.)ld est l'eau, bon ! Là se trouve l'homme;... bon! Si l'homme va à l'eau et se noie, c'est — qu'il ne le veuille, ou ne le veuille pas. — qu'il y. va.: Remarque ça. Mais si l'eau vient à lui et le noie, il ne se noie pas lui-même. Ergo, celui qui n'est pas coupable de sa propre mort, ne rac-courcit pas sa propre Me'.. .

DEUXIÈME PAYSAN

Mais est-ce la loi? '. :t. >

PREMIER PAYSAN!.

Hé, pardi, ce l'est... l'enquête du coroner,, c'est la .loi'1;. ; . ■ ,

DEUXIÈME PAYSAN

Veux-tu avoir la vérité ? Si celle-ci n'avait pas été femme noble, elle n'aurait pas été enterrée en sépulture chrétienne.

PREMIER PAYSAN-

Ouais, tu l'as dit, et c'est grande pitié que les grandes gens aient pouvoir . en ce monde de se noyer ou de se pendre eux-mêmes, plus que leurs égaux chrétiens. Viens, ma pioche! Il n'y a d'anciens gentilhommes que les jardiniers, les terrassiers et les fossoyeurs, car ils continuent le métier d'Adam...

DEUXIÈME PAYSAN

11 était gentilhomme ?

PREMIER PAYSAN

11 fut le premier qui jamais porta des armes.

DEUXIÈME PAYSAN

Hé ! il n'en avait pas ?

PREMIER PAYSAN

Hein ? Es-tu un payen ? Comment comprends-tu l'Ecriture ? L'Ecriture dit : — Adam creusait... Pouvait-il creuser sans bras 2 ?... Je te pose une autre question. Si tu ne réponds pas à souhait, confesse que tu...

DEUXIÈME PAYSAN. -

Vas y.

PREMIER PAYSAN

Qui bâtit plus solidement qu'un maçon, un constructeur de navires ou un char-pentier?

DEUXIÈME PAYSAN. . . ■ '

Le fabricant de potences. Car son bâtis survit à un millier de locataires.

1 Coroner s quesl law. Le sens est absolument clair, et pourtant les uns traduisent : ■*—' c'est la loi touchant l'enquête du coroner — les autres, c'est la loi de l'enquête par le coroner. Ce mot à mot.suffit

2 11 y a là un calembourg bien simple, Anns signifie- en même temps armes et bras. Il-serait même intéressanl de rechercher si celte identité d'expression ne doit pas être allribùée à ce fait que ta première arme de l'homme fut son bras.

Mais voici qui doit attirer l'attention sur les fantaisies des traducteurs français. Quizot, d'esprit léger, a cherché à reconstituer un calembourg analogue et il a inventé ceci :

— Adam est le premier qui ait porlé de sable et de vair. ;

— Bah ! il n'avait aucun blason. -

— Comment aurait-il cultivé sans porter du sable et du vert.

N'est-ce pas uh: défi au bon, sens? Quant à F.-V. Hugo, il traduit les deux fois par armes ce. qui n'a plus aucune signification.

PREMIER PAYSAN

Ma foi, j'aime bien ton esprit... la potence va bien. Mais comment va-t-ellé bien ? Elle va bien à ceux qui font mal. Or, tu fais mal en disant que la potence est bâtie plus solidement que l'Eglise. Donc la potence ferait bien pour toi... Encore! va!

DEUXIÈME PAYSAN

Qui bâtit plus solidement qu'un maçon, un constructeur de navires ou un charpentier?

PREMIER PAYSAN

Oui, dis-moi ça et détèle !

DEUXIÈME PAYSAN

Ma foi... je puis le dire...

PREMIER PAYSAN

Allons!

DEUXIÈME PAYSAN

Messe! je ne peux pas le dire... (Entrent Hamlet et Horatio, dans le fond, écou-tant et regardant.)

PREMIER PAYSAN

Ne te crosse pas davantage la cervelle là-dessus! Car votre fainéant d'âne, à être battu, ne changera pas son pas. Et la prochaine fois qu'on vous adressera cette question, dites : — Un fossoyeur. Les maisons qu'il fait durent jusqu'au jugement dernier. Là-dessus, va-t-en chez Yaughan l et apporte-moi une pinte de liquide... (Sort le deuxième paysan. Le premier chante:),

En jeunesse quand j'aimais, j'aimais.

Me semblait qu'était très doux...

Pour abréger... oh! le Temps!... pour... Mal ma convenance...

Ho! me semblait qu'il n'y avait rien de bon 3...

HAMLET, au fond, à Horatio.

Ce compagnon n'a-t-il donc aucun sentiment de son travail ? 11 chante en fossoyant !...

HORATIO

L'habitude a fait de cela en lui une insouciante faculté.

HAMLET

C'est ainsi... La main qui s'emploie peu a le sens plus délicat.

PREMIER PAYSAN, chantant.

Mais l'âge, à pas de voleur,

M'a agrippé dans ses griffes,

Et m'a chaviré dans la terre,

Comme si je n'avais jamais été...

(Il rejette un crâne).

' On a beaucoup discuté sur ce nom Yaughan, plus ou moins lisible dans le manuscrit primitif. Ce sont là problèmes sans inlérèl. Mais il est à remarquer que le paysan, ainsi envoyé en mission sérieuse, ne reparaît plus.

2 Le fossoyeur chantonne des bribes d'une vieille chanson de Lord Vaux, mâchant les mots en les coupant par des exclamations dont il,s'aide en travaillant. Ainsi un terrassier chantant :

Quand vous verrez... han! tomber... liahl... euilles mortes!

Pour :-...■■

Quand vous verrez tomber, tomber les feuilles mortes

Outre le sel que peut donner à ce jeu de scène l'habileté de l'acteur, il est d'une excellente obser-vation.

HAMLET

Ce crâne eût lui aussi une langue et il pouvait chanter. Le grédin le cogne par terre,-comme si c'était la mâchoire de Caïn qui commit le premier meurtre. Ceci pourrait être une caboche de politicien, sur quoi cet âne maintenant met le pied... un qui aurait voulu circonvenir Dieu, ne se pourrait-il pas ?

HORATIO

Il se pourrait, My Lord.

HAMLET

Ou d'un courtisan qui pouvait dire: — Bonjour, doux seigneur! Comment vas-tu, bon seigneur?— Cet autre pourrait être Mylord Tel ou Tel, qui flagornait le cheval de Mylord Tel ou Tel, quand il songeait à le lui mendier... ne se pourrait-il pas?

HORATIO

Certes, My Lord.

HAMLET

Oui, ainsi... et maintenant à mylady Charogne, sans lèvres et cognée sur la boule A par une pioche de fossoyeur. Voilà une jolie évolution et nous avons eu la chance delà voir. Ces os n'ont-ils pas coûté trop cher à sustenter pour qu'on joue aux quilles avec ? A y songer les miens me font mal!

PREMIER PAYSAN, chantant.

Une pioche et une bêche, une bêche

Pour... et un drap pour couvrir...

II0 I... un trou à faire en glaise...

Pour un tel hôte, c'est bien...

(Il rejette un crdue hors de la fosse).

■ HAMLET

En voici un autre. Pourquoi ne serak-ce pas le crâne d'un légiste? Où sont ses poinlilleries, ses chicanes, ses fonds et ses tréfonds 2 et ses tours de coquin! Pour-quoi souffre-t-il que ce rude drôle le cogne à travers le bobèchon 3 avec sa sale pelle et ne lui intente-t-il pas une action pour coups? Hum! Ce gaillard-là était peut-être en son temps un grand acheteur de terrains, avec obligations, reconnaissances, amendes, doubles garanties et revendications. Est-ce pour lui l'amende de ses amendes et la revendication de ses revendications que d'avoir sa belle caboche pleine de belle boue! Ses garanties, si doubles soient-elles, lui assureront-elles, de toutes ses acquisitions, plus que la longueur et la largeur d'une paire de sous-seings privés4... Malaisément ses seuls titres de propriété pourraient tenir dans cette boite... et faut-il que l'héritier lui-même n'ait pas davantage, ha! ha!

* Massard; de mazer, qui signifie un flacon pansu. C'est ainsi .qu'en italien succw signifie gourde, puis crâne. L'argot français a-le mot fiole.

2 Ilis tenures, tout ce qui a Irait aux chicanes.de la propriété.

3 Ce mot d'argot — tôle—répond exactement au mot anglais sconse qui, cntr'autres sens, a\celui de bobèche garnissant un candélabre. V. Ôgilvie.

* Indentures, mot dont la racine est dent, parce que jattis un acte sous seing privé devait être fait en double sur une seule feuille de papier qu'on déchirait par le milieu. Les deux parties devaient lou-eurs pouvoir se réadapter-par les dents de la déchirure. C'est le système actuel des livres à souches. ro6 OEUVRES DE SHAKESPEARE

Pas un iota déplus, My LordL

HAMLET

Le parchemin n'est-il pas fait de peau de mouton ?

HORATIO

Oui, My Lord, et aussi de peau de veau,

HAMLET

Ce ne sont que moutons et veaux qui cherchent des garanties là-dedans. Je veux parler à ce compagnon... (Au fossoyeur.) Hé, mon gars, à qui cette fosse?

PREMIER PAYSAN

A moi, Seigneur.

Mo ! un trou à faire en glaise

Pour un tel hôte est bon !

HAMLET

. Je crois en effet qu'elle est à toi, puisque tu es dedans.

PREMIER PAYSAN

Vous en êtes dehors, donc elle n'est pas à vous. Pour moi, je ne suis pas de-dans et pourtant elle esta moi.

HAMLET

Tu t'es mis dedans pour y être et dire qu'elle est à toi 2. Elle est pour le mort et non'pour le vif, donc tu me mets dedans...

LE PAYSAN

C'est une vive mise dedans, et cela peut repartir, de moi à vous.

HAMLET,

Pour quel homme creuses-tu cela ?

LE PAYSAN

Pas pour un homme, Seigneur.

HAMLET

Pour quelle femme, alors ?

LE PAYSAN

Pour aucune non plus. ----- -■--'-

■ HAMLET

Qui doit être enterré là-dedans ?

LE PAYSAN

Une qui était une femme... mais, repos à son âme ! elle est morte...

HAMLET

Que le drôle est précis ! Il nous faut parler à la boussole 3 ou bien ses équi-voques nous dériveront. Pardieu:! Horatio, en ces trois ans j'ai pris note de ceci : Ce temps est devenu si pointu que l'orteil du paysan vient assez près du talon, de

1 Nota jot more. On a traduit par-—pas un pouce ou ligne de plus. — Oi'joi est le. KHZ hébraïque et le JO.'« grec, -; ■ ' :'.

2 II y a la une suite d'équivoques entre to lie, être-dedans, ci to lie, mentir. Inutile d'essayer de les rendre par des à peu près.

3 Et non caries sur table. By the card signifie d'après la carte ou rose des vents qui se trouve sous 1!aiguille de la boussole.

T07 l'homme de cour pour lui piquer ses cors. Depuis combien de temps es-tu fossoyeur 1 ?

LE PAYSAN

De tous les jours de l'année, j'y suis venu le jour où notre dernier roi Hamlet vainquit Fortinbras.

HAMLET

Combien y a-t-il de cela ?

LE PAYSAN

Ne pouvez-vous le dire ? Tout imbécile peut le dire. C'est juste le jour où est né le jeune Hamlet, celui qui est fou et a été envoyé en Angleterre.

HAMLET

Ah! vraiment... Et pourquoi a-t-il été envoyé en Angleterre?

LE PAYSAN

Hé ! parce qu'il est fou ! il recouvrera ses esprits là-bas : ou s'il ne le. fait pas là-bas, ça n'est pas de grande importance.

HAMLET

Pourquoi ?

LE PAYSAN

Là-bas ça ne se verra pas. Là-bas les hommes sont aussi fous que lui,

HAMLET

Comment est-il devenu fou ? '

LE PAYSAN

Très étrangement, dit-on.

HAMLET

Comment, étrangement ?

LE PAYSAN

Ma foi, c'est en perdant l'esprit.

HAMLET. ■'

Sur quel terrain ?

LE PAYSAN

Hé! ici, en Danemark! J'ai été fossoyeur, ici, enfant et homme, depuis trente ans !...

HAMLET

Combien de temps un homme reste-t-il dans la terre avant de pourrir ?

LE PAYSAN. '".'"""''. " ' ' '"'""■---—----

Ma foi, s'il n'est pas pourri avant de mourir —- comme nous avons aujourd'hui un tas de corps varioles qui valent à peine l'inhumation —» il peut vous durer dès huit ou neuf ans. Un tanneur vous durera neuf ans.

■ : HAMLET

Pourquoi lui plutôt qu'un autre?

LE PAYSAN

Voilà, monsieur. Sa peau est tellement tannée par son métier qu'il pourra se gar-der pendant longtemps des atteintes de l'eau,,, car l'eau est un sûr détraqùeur de votre corps mort, ce fils de putain! Tenez, voici un crâne qui est maintenant resté dans la terre vingt-trois ans, . ' : '

< Sexton signifie à la fois sacristain el fossoyeur, les deux emplois- étant généralement cumulés. tofi A qui était-il?

HAMLET

Hélasl pauvre Yoric/c.

LE PAYSAN

Le compagnon était fou, un vrai fils eje putain ! A qui croyez-vous que ce fût ?

H A ML ET

HAML-fï.

Je ne sais pas. " ^ • .

LE PAYSAN

La peste de lui ! un enragé brigand ! Une fois il m'a versé sur là tête un flacon de vin du Rhin ! Ce crâne, monsieur, était celui d'Yorick, le ^bouffon du roi...

HAMLET. '• -

Celui-ci ? (Il prend le crâne.) --•<•. '"

LE PAYSAN

Justement. "

'' HAMLET. • "-""'

Hélas! pauvre Yorick. Je l'ai connu, Horatio, un compagnon d'un esprit infinie^, d'une fantaisie excellente. 11 m'a mille fois porté sur son dos et maintenant conrbTen il est en horreur à mon imagination ! Ma gorge s'en soulève ! LA étaient attachées ces lèvres que j'ai-baisées je ne sais combien de fctfs. Hé ! où sont vos blagues mainte-nant? vos gambades, vos chansons, -vos saillietde gaieté qui, d'ordinaire, mettaient toute la table en hourvari ? Pas une maintehant^pour vous moquer de vos propres. sximaces ? Tout à fait bouche rentrée! Or rendez vous à la chambre de ma Damé et-dites-lui qu'elle se peigne épais d'un pied... il lui faudra en venir à ce charme-ci..t je t'en prie, Horatio, dis-moi une chose.

HORATIO

Quoi, My Lord ?

HAMLET. . ,

Crois-tu qu'Alexandre eut mine de cette façon dans "la terre ?

HORATIO

Bien certainement ! "

" HAMLET. ■''.'" ;.,; V*'

Et puât aussi ? Pouah ! (Il jelle le crâne.) ,

"HORATIO

Parfaitement, Seigneur! ■'"'.•'' f.

HAMLET. "

A quels bas usages nous pouvons rétoiimer, Horatio ! Notre imagination ne peut-elle suivre la poussière d'Alexandre jusqu'à la retrouver bouchant un trou de bonde.

HORATIO

C'est chercher trop curieusement que chercher jusque-là.

HAMLET. . •■-.•''■'.'

Non, sur ma foi, pas d'un iota. On. n'a qu'à le suivre avec assez de discrétion pour très probablement le mener ainsi: Alexandre est-mort; Alexandre a été enterré; Alexandre est retourné en poussière. La poussière; est de la terre : de la terre nous'faisons du mastic. Et pourquoi de ce ciment — en quoi il a été converti" — ne pourrait-on pas fermer un baril de bière ? (D'un ton déclamatoire.) L'impérieux César, mort et changé en glaise, pourrait boucher un trou pour arrêter l'air. Oh! cette terre — qui tenait le monde en terreur —. calfeutrerait un mur pour repousser ta rafale d'hiver !... (S'arrêtant tout à coup.) Mais chut !.... chut !... à l'écart 1.....' voici le Roi qui vient!... itô OEUVRES DE SHAKESPEARE Entre une procession de prêtres, puis le cadavre d'Ophelia. — Suivent LAERTES

et des pleureuses, LE ROI, LA REINE, leur suite.

HAMLET

La Reine ! les gens de cour! Qu'est-ce donc qu'ils suivent... et avec ce cérémo-nial estropié ? Cela indique que ce corps qu'ils suivent, a, d'une main désespérée, détruit sa propre vie. C'était personne de quelque noblesse. Cachons-nous un instant et observons. (Il s'éloigne avec Horatio. — Le cortège s'arrête. —• Les prêtres vont se retirer.)

LAERTES.

Quelle cérémonie encore ?

HAMLET, bas à Horatio.

Celui-ci est Laertes, un très noble jeune homme. Attention !

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