‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 5 sur 176 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Une galerie 1 ouverte devant les appartements du château.

Entrent LE ROI, LA REINE, ROSENCRANTZ, GUILDENSTERN

et la suite.

LE ROI

Bienvenus, chers Rosenerantz et Guildenstern! Outre que nous languissions de vous voir, le besoin que nous avons de votre service a provoqué notre hâtive convo-cation. Avez-vous entendu parler de la métamorphose d'Hamlet ?,Je l'appelle ainsi, carde l'homme, ni l'intérieur, ni l'extérieur ne ressemblent plus à ce qu'ils étaient. Que serait-ce donc, en surcroît de la mort de son père, qui l'a mis. ainsi hors de son intellect, je ne puis l'imaginer. Je yous conjure, vous deux qui, ayant été élevés avec lui dès vos jeunes années et depuis lors avez voisiné avec sa jeunesse et son çarac--

1 A Lobby. Los commentateurs et traducteurs de Shakespeare ont jusqu'ici placé celte scène dans un appartement. Or, le texte même est absolument clair, ainsi que nous l'indiquerons dans quel-ques notes, et certains détails seraient inexplicables dans un appartement. Il s'agit d'une galerie ouverte ou terrasse. tère, de me faire la grâce de rester quelque temps à notre cour ; puis, en votre compagnie, de l'entraîner au plaisir et de rechercher par tout ce que vous pourriez glaner à l'occasion, si le mal, à nous inconnu, qui l'afflige, étant découvert, est dans les limites de nos remèdes...

LA REINE

Bons gentilshommes, il a beaucoup parlé de vous, et je suis sûre qu'il n'est pas deux hommes vivants auxquels il soit plus attaché! S'il vous plaisait nous montrer tant de gentillesse et de bon vouloir que de nous sacrifier quelque temps, pour le bien et profit de notre espérance, votre visite recevra tels remerciements qui con-viennent à la reconnaissance d'un roi...

ROSENCRANTZ.

Vos deux Majestés pourraient par le souverain pouvoir qu'elles ont sur nous poser leur bon plaisir redouté en un ordre plutôt qu'en une prière...

GUILDENSTERN

Mais nous obéissons tous deux et ici nous nous abandonnons nous-mêmes, en pleine prosternation, pour mettre librement nos services à vos pieds, pour être commandés*.

LE ROI

Merci, Rosencranlz, et vous, gentil Guildenslern...

LA REINE

Merci, Guildenslern, et vous, gentil Rosencrantz... Je vous supplie de visiter immédiatement mon fils, mon trop changé fils... (A«.v serviteurs.) Allez, quelques-uns et conduisez ces gentilshommes là où est Hamlet.

GUILDENSTERN

Que les Cieux fassent notre présence et nos façons lui être plaisantes et secou-rables !...

LA REINE

Oui, ainsi soit-il! {Sortent Rosencranl^, Guildenslern et une partie de la suite. En're Polonais.)

POLONIUS, allant au Roi, tandis que la Reine, pensive est à l'écart,)

Vos ambassadeurs, mon bon seigneur, sont joyeusement revenus de Norvège.

LE ROI

Tu es encore le père de bonnes nouvelles...

POLONIUS

Vraiment, seigneur! Je vous affirme, mon bon suzerain, que je voue mon devoir, comme je voue mon âme, tous deux à mon Dieu et à mon gracieux Roi et je crois — ou autrement ce cerveau qui est mien ne court plus la piste politique aussi sûrement que c'était sa coutume — je crois que j'ai trouvé la vraie cause des lunes d'Hamlet.

LE ROI

Oh! parle de cela... il me tarde de t'entendre...

POLONIUS

Donnez d'abord audience aux ambassadeurs : mes nouvelles seront le service de fruits de ce grand festin...

* La courtisaneric excessive de ces deux personnages explique la défiance absolue que tout à l heure Hamlet va leur témoigner. •

LE ROI

Pais-leur toi-même les honneurs et introduis-les... {Allant, à la Reine.) Il me dit, ma douce Reine, qu'il a trouvé le principe et la source de tout le désarroi de votre fils

LA REINE

Je doute qu'il y en ait d'autres que les deux grands, la mort de son père et notre •trop hâtif mariage. (Entrent Polonais avec Voltimand et Cornélius.)

LE ROI, à la Reine.

Bien, nous le sonderons. {Aux ambassadeurs.) Bienvenus, mes bons amis ! Dis ! Voltimand, quelles nouvelles de notre frère de Norvège?...

VOLTIMAND.

Le plus aimable retour de souhaits et de bons désirs. Dès notre premier mot, il a envoyé pour suspendre les levées de son neveu qui lui semblaient être des prépara-tifs de guerre contre le Polonais : mais à y mieux regarder, il a reconnu sincèrement que c'était contre Votre Hautesse. Aussi, irrité que sa maladie, son âge et ses infir-mités fussent ainsi déloyalement exploités, il a envoyé ordre de s'arrêter à Fortinbras qui d'ailleurs a obéi aussitôt, a reçu les reproches de Norway et en conclusion, a fait voeu, devant son oncle, de ne jamais plus faire essai de ses armes contre Votre Majesté. Là-dessus, le vieux Roi, exultant de joie, lui a donné trois mille couronnes de revenu annuel, avec l'autorisation d'employer contre le Polonais les soldats précédemment levés, avec, de plus, une requête — que je vous remets {il présente un papier au Roi), à l'effet qu'il vous plaise accorder libre passage à travers vos domaines pour cette entreprise, sous toutes réserves de sûretés et de redevances, comme il est inscrit sur ces papiers.

LE ROI, parcourant les papiers.

Cela nous paraît bien. A loisir, nous lirons, répondrons et réfléchirons à cette affaire. Entre temps, nous vous remercions pour une tâche si bien remplie. Allez vous reposer. Ce soir, nous festoierons ensemble. Très bienvenus chez nous! {Sortent Voltimand et Cornélius.)

POLONIUS

Cette affaire est bien terminée. (// prend sa pose importante et prétentieuse.) Mon suzerain, madame, expostuler ce que la Majesté doit être, quel est le devoir, pour-quoi le jour est le jour, la nuit la nuit et le temps le temps, ce serait perdre et le jour et la nuit et le temps. Or comme la brièveté est l'âme de l'espoir et que la pro-lixité en est les membres et la floraison extérieure, je serai bref. Votre noble fils est fou. Fou, je l'appelle ainsi. Car pour définir la vraie folie, qu'est-ce, sinon n'être rien autre que fou ? Mais laissons cela1...

LA REINE, énervée.

Moins d'art et plus de choses...

POLONIUS

Madame, je jure que je n'use pas d'art du tout. Qu'il soit fou, ceci est vrai. Il est

4 II paraît évident que Shakespeare avait en vue de caricaturer un homme de son temps. F. V. Hugo croit qu'il s'agit de lord Burlcigh, un des ministres de la reine Elisabeth, auteur d'un livre de préceptes où se retrouvent plusieurs aphorismes du grotesque Polonius. Cette opinion s'appuie sur des raisons plausibles. ' vrai que c'est pitié et c'est pitié que ce soit vrai... sotte rhétorique!... mais adieu à cela, car je ne veux pas user d'art. Fou, accordons-lui cela. Reste à trouver la cause de cet effet où à mieux dire,, la cause de ce méfait : car cet effet — méfectueux — vient d'une cause. Alors ceci reste et le reste est ceci... pesez bien! j'ai une fille — je l'ai, tant qu'elle est à moi — qui, dans son devoir et obéissance — remarquez ! — m'a donné ceci... {lltire un billet de son pourpoint.) Maintenant recueillez et résumez... {Mit.)

A la céleste, à l'idole de mon âme, à la très embellie Ophélia.

Voilà une mauvaise phrase, une pauvre phrase. Très embellie 1 est une pauvre expression. Mais vous allez entendre. Alors...

Dans son exquis sein blanc, ces vers...

LA REINE

Comment! Ceci a été adressé par Hamlet à votre fille!

POLONIUS

Attendez un instant, ma Bonne Dame, je serai fidèle... {Il lit.)

Doute que les astres soient de feu,

Doute que le soleil se meuve,

Doute de laVérité comme d'une menteuse,

Mais jamais ne doute de mon amour !

O chère Ophélia, je suis mal en ces rythmes. Je n'ai pas l'art de prosodier mes' plaintes : mais que je l'aime le plus au monde, ô très parfaite, crois-le. Adieu.

Tien toujours, très chère Dame, tant que cette machine est à lui, Hamlet.

Voilà ce que, par obéissance, ma fille m'a montré et déplus, toutes ses sollicita-tions, comme elles sont tombées en temps, place et moyen, elle a tout confié à mes oreilles.

LE ROI

Mais comment a-t-elle accueilli cet amour r

POLONIUS

Quelle opinion avez-vous de moi ?

LE ROI

Celle qu'on a d'un homme honorable et fidèle...

POLONIUS

Et je vous prouverai qu'elle est juste. Mais que penseriez-vous si, quand j'ai vu ce chaud amour pousser ses ailes (je l'ai deviné, dois-je dire, avant que ma fille me l'eût dit), que pourriez-vous penser, vous, ma chère Majesté, ma Reine, ici présente, si j'avais joué le rôle de pupitre ou'de carnet ou donné mon coeur pour un témoin sourd et muet ou contemplé cet amour d'un oeil indifférent... que pourriez-vous pen-ser? Non, je me suis mis rondement à l'ouvrage et à ma jeune madame, j'ai dit :

'■Le texte est précis— Beau.ù(ied. Nous dirions : —A la toujours plus belle... Dans le patois normand, abolir signifie plaire, être agréable. — Lord Hamlet est un prince hors de ton étoile... cela ne peut pas être! —- et alors je lui ai donné ces prescriptions qu'elle voulût bien s'enfermer hors de sa portée, qu'elle n'accueillît pas de messagers, qu'elle ne reçût pas de présents. Ainsi fait, elle a cueilli les fruits de mes avis et lui, repoussé (pour abréger le récit), est tombé en tristesse... de là en jeûne... de là en insomnie... delà en faiblesse... de là en délire... et par celte dégringolade... de là en cette folie où maintenant il déraisonne et dont nous gémissons tous !

LE ROI

Croyez-vous que ce soit cela ?

LA REINE

Cela doit être, très probablement...

POLONIUS, .très solennel.

Fut-il jamais un temps (je le voudrais savoir) où j'aie positivement dit : — Ceci est! — et où il en ait été prouvé autrement?

LE ROI

Pas que je sache.

POLONIUS, 'montrant sa iê.'e et ses épaules.

Séparez ceci de cela, s'il en était autrement ! Si les circonstances me gui-dent, je trouverais où la vérité est cachée, fût-elle cachée au centre de la terre...

LE ROI

Comment éprouver cela plus avant ?

POLONIUS

Vous savez, quelquefois il se promène, quatre heures durant, ici, dans celte . galerie1...

LA REINE

Ainsi fait-il, c'est exact.

POLONIUS

A un de ces moments-là, je lâcherai ma fille sur lui : Nous serons, vous et moi, derrière un Arras 2. Remarquez la rencontre. S'il ne l'aime pas, si ce n'est pas pour cela qu'il est déchu de sa raison, que je ne sois plus conseiller d'État et que j'aille garder une ferme et des charretiers !

LE ROI

Nous ferons cette tentative... {Entre Hamlet, lisant, semblant ne voir personne*.).

LA REINE

Mais voyez, comme tristement le pauvre malheureux vient, en lisant!...

POLONIUS, bas.

Allez-vous en, je vous en prie, tous les deux! Je vais l'aborder. Laissez-moi faire ! {Le Roi, la Reine et leur suite se retirent.)

POLONIUS, à Hamlet.

Comment va mon bon seigneur Hamlet ?

* In lliis lobby, l'indication est précise.

2 Tapisserie d'Arras. Les Hautelisse se fabriquaient alors dans cette ville de France. On disait —un Arras — comme on dit un Aubusson ou un Gobelin.

8 On passe dans cette galerie. Point de portes qui s'ouvrent du s.e ferment.

HAMLET levant la tête et le regardant.

Bien, Dieu merci!

POLONIUS

Me connaissez-vous, My Lord!

HAMLET

Parfaitement bien... vous êtes un marchand de poissons...

POLONIUS

Moi ! pas du tout! .- '

HAMLET

Alors je voudrais que vous fussiez un aussi honnête homme.

POLONIUS

Honnête, My Lord ?

HAMLET

Oui, monsieur. Être honnête, comme va le monde, c'est être un homme trié sur dix mille.

POLONIUS

Ceci est très vrai, My Lord.

HAMLET

Car si le Soleil, tout Dieu qu'il est, engendre des asticots dans un chien mort en baisant une charogne... {S'interrompant, puis, d'un autre ion.) Avez-vous une fille ? .

POLONIUS

Oui, monseigneur.

HAMLET

Ne la laissez pas se promener au soleil. Conception, est bénédiction : mais comme votre fille peut concevoir, mon ami, veillez à cela!

POLONIUS

Qu'est-ce que vous voulez dire? (A part.) Toujours en pinçant * pour ma fille [ Pourtant il ne m'a pas reconnu- d'abord. 11 a dit que j'étais un marchand de pois-sons. Il est loin, bien loin, et vraiment, dans ma jeunesse, j'ai souffert moi-même par amour de dures extrémités... bien près de cet étal! Je vais lui parler encore... {Haut, à Hamlet.) Qu'est-ce que vous lisez, My Lord?

HAMLET

Des mots, des mots, des mots !

POLONIUS, moi.trant le livre.

De quoi est-il question, My Lord?

HAMLET

Entre qui ? '

POLONIUS

Je veux dire la question... que vous lisez...

HAMLET

Des calomnies, monsieur. Ce gred-in de satiriste dit ici que les vieux hommes ont grises barbés, que leur s faces sont ridées, que leurs yeux se purgent d'un #ffibre épais et d'une gomme de prunier... et qu'ils ont un copieux manque d'esprit... 2 çten ■' lItarpîng, jouant d'ela liarpe.

5 A pleitiifid lack of wù. De mème'on dit dans l'argot'parisien : ■'-*•' ïl a beaucoup d'esprit à la manque; — ce qui équivaut à: — Il n'a pas de... même temps les jarrets très faibles. Et tout cela, monsieur, si puissamment et si fortement que je le pense, pourtant je ne trouve pas honnête de le coucher là... car vous-même, monsieur, vous auriez le même âge que moi si, comme une écrevisse, vous pouviez marcher à reculons.

POLONIUS, à part.

Quoique ceci soit folie, il y a encore de la méthode. {Haut.) Voulez-vous venir à l'abri de l'air 1?

HAMLET

Pour aller dans ma tombe ?

POLONIUS

Le fait est... que c'est à l'abri de l'air... (A part.) Que subtiles sont parfois ses réponses! Un bonheur que souvent rencontre la folie et que ne procureraient pas aussi heureusement la raison et la santé d'esprit. Je vais le laisser et organiser tout de suite les moyens de rencontre entre lui et ma fille... (Haut.) Mon honoré sei-gneur, je prends humblement congé de vous.

HAMLET

Vous ne pouvez, monsieur, rien prendre de moi dont je sois plus consentant à me séparer... excepté ma vie, excepté ma vie, excepté ma vie!

POLONIUS

Adieu, My Lord!

HAMLET, à part, avec impatience.

Assommants, ces vieux imbéciles! (Entrent Rosencrant\ et Guildenslern.)

POLONIUS, aux arrivants.

Vous cherchez le seigneur Hamlet, le voici...

ROSENCRANTZ.

Dieu vous garde, monsieur. (Polonius sort.)

CUILDENSTERN, s" approchant d'Hamlet.

Mon honoré seigneur!

ROSENCRANTZ 2.

Mon très cher seigneur!

HAMLET

Mes excellents bons 3 amis ! Comment va, Guildcnstern ! Ha, Rosencran z. bons camarades, comment allez-vous tous deux?

ROSENCRANTZ.

Comme des enfants quelconques de -la terre.

GUILDENSTERN

Heureux en ce que nous ne sommes pas... hyper-heureux. Du chapeau de 1; fortune, nous ne sommes pas le haut, haut 4 bouton...

4 Si on était dans un appartement, la proposition de Polonius n'aurait aucun sens. Il lui propose d rentrer à l'intérieur du château, oui of Uie air.

2 Types de seigneurs de cour, phraseurs, prétentieux et hypocrites et dont Hamlet n'est pas dup un seul instant.

8 Nos élégants disent de même : — Mon excellent bon!

* Question de modo. Aujourd'hui ou dirait le plumet. On portait alors des chapeaux de caste auxquels on attachait un bijou de prix. Dans le costume de Roméo, dessiné par Inigo Jones, le chapea porte à la partie supérieure un boulon.

HAMLET

Non plus la semelle de son soulier...

ROSENCRANTZ.

Ni l'un ni l'autre, My Lord...

HAMLET

Alors vous vivez vers sa ceinture, c'est-à-dire au centre même de ses faveurs...

Cela nous [lurail bien... (p. 36)

GUILDENSTERN

Sur ma foi, dans son intimité...

HAMLET

Dans les parties secrètes de la Fortune!... de vrai, c'est une catin !... quelles nouvelles ?

ROSENCRANTZ.

Aucune, My Lord, sinon que le monde est devenu honnête...

HAMLET

Alors le jour du jugement est proche. Mais vos nouvelles ne sont pas vraies. Laissez-moi vous interroger plus en détail. Qu'avez-vous, mes amis, mérité des mains de la Fortune pour qu'elle vous envoie ici en prison !...

GUILDENSTERN

En prison... MyLord?...

HAMLET

Le Danemark est une prison!

ROSENCRANTZ.

Alors le monde en est une..."""

HAMLET

Une charmante prison dans laquelle il y a maintes cellules, geôles et tours... le Danemark est une des pires...

ROSENCRANTZ, protestant.

Nous ne pensons pas ainsi, My Lord.

HAMLET

C'est qu'il n'en est pas une pour vous... car rien n'est en soi bon ni mauvais... c'est la croyance qui le rend tel. Pour moi, c'est une prison.

ROSENCRANTZ.

Alors, c'est votre ambition qui vous en fait une. Le Danemark est trop étroit pour votre esprit.

HAMLET

O Dieu ! serais-je enchaîné dans une coquille de noix que je me tiendrais pour le roi d'un espace infini... si ce n'était pourtant que j'ai de mauvais rêves !

GUILDENSTERN

Lesquels rêves, évidemment, sont d'ambition... car la vraie substance de l'ambi-tieux est presque l'ombre d'un rêve!

HAMLET

Un rêve n'est lui-même qu'une ombre.

ROSENCRANTZ.

Très vrai! et je liens l'ambition pour si aériforme et légère qu'elle n'est que l'ombre d'une ombre.

HAMLET

Ainsi nos mendiants sont des corps... nos monarques et héros boursouflés 1 sont des ombres de mendiants... (Changeant brusquement de ton.) Allons-nous à la cour... car, sur ma foi, je ne puis raisonner...

ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN.

Nous vous escorterons.

HAMLET

Point de cela! Je ne veux point vous associer au reste de mes serviteurs. Car, à vous parler en honnête homme, je suis atrocement servi. Mais, pour en revenir au sentier battu de l'amitié, que faites-vous à Elseneur ?

ROSENCRANTZ.

Nous vous rendons visite, My. Lord, pas d'autre but.

■! HAMLET

Mendiant que je suis, je suis même pauvre en remerciements. Mais je vous remercie et, sûr, chers amis, mes remerciements sont cotés trop cher, cotés à un

Out streiched; étirés outre mesure, sou... (avec intention.) Ne vous a-t-on pas envoyé chercher? Êtes-vous venus de votre propre dessein? Est-ce une libre visite? Allons, agissez loyalement avec moi... allons, allons!... Hé! parlez!

GUILDENSTERN, embarrassé.

Mais... que vous dirions-nous, My Lord?

HAMLET

Hé, n'importe quoi, mais sur le fait précis. Vous avez été appelés et il y a dans votre regard une sorte de confession que votre timidité n'a pas la force de dissi-muler... je sais, le bon Roi et la Reine vous ont envoyé chercher...

ROSENCRANTZ.

A quelles fins, My Lord ?

HAMLET

Voilà ce qu'il faut m'apprèndre... mais laissez-moi vous conjurer, par les droits de la camaraderie, par l'accord de notre jeunesse, par les devoirs de votre toujours constante affection, par les invocations les plus chères qu'un meilleur que moi vous pourrait proposer... soyez droits et francs! Vous a-t-on envoyé chercher, oui ou non ?...

ROSENCRANTZ, bas à Guildenslern.

Qu'en dites-vous ?

HAMLET

(A part.) Ouais.., j'ai l'oeil sur vous! (Haut.) Si vous m'aimez ne vous dérobez pas !...

GUILDENSTERN

My Lord, on nous a envoyé chercher.

HAMLET

Et je vais vous dire pourquoi. Ainsi mes conjectures préviendront vos révélations et votre discrétion envers le Roi et la Reine ne perdra pas une plume. J'ai dernièrement (mais à quel propos, je n'en sais rien) perdu toute ma gaieté, abandonné toutes mes habi-tudes d'exercices, et, en vérité, il s'en va si lourdement avec mes dispositions que cette jolie machine, la terre me paraît être un stérile promontoire. Cetrès excellent dais, le ciel, voyez-vous, ce brave firmament là-haut suspendu, ce toit majestueux tout piqué de feux d'or; eh bien! tout cela me paraît n'être pas autre chose qu'unelaide et pestilente agrégation de vapeurs! Et l'homme! quel chef-d'oeuvre! Que noble est sa raison 1 Que ses facultés sont infinies ! En formes et en mouvements, qu'il est expressif et admirable! En action, un anget En pensées, un Dieu! Beauté, du monde! parangon des animaux! et pourtant, pour moi! que vaut cette quintessence de poussière!.., l'homme ne me. plaît pas... non, ni la femme non plus !,,, quoique, par votre sourire, vous sembliez dire que si....

ROSENCRANTZ.

My Lord, il n'y a point pareille doublure * à mes pensées.

HAMLET

Alors pourquoi avez-vous ri, quand j'ai dit : —■ L'homme ne me plaît pas !

* Stuff, ce qui remplit, ce qui rembourre.

ROSENCRANTZ.

Je pensais à ceci, My Lord. C'est que, si l'homme ne vous plaît pas, quel accueil de carême recevraient de vous les comédiens que nous avons dépassés sur la route et qui viennent ici, pour vous offrir leurs services?

HAMLET

Celui qui joue le Roi sera bienvenu : Sa Majesté recevra tribut de moi, le chevalier d'aventures pourra user son bouclier et son fleuret, l'amoureux ne soupirera pas gratis... le pître finira son rôle en paix,-le clown fera rire ceux dont les poumons sont chatouilleux de la peau i... et la dame dira son âme librement, dût le vers blanc en clocher... quels comédiens sont ceux-là ?

ROSENCRANTZ.

Ceux-là même en qui vous trouviez tant de plaisir, les tragédiens de la Cité.

HAMLET

Par quelle chance voyagent-ils ? La vie sédentaire était meilleure à deux points de vue, la réputation et le profit.

ROSENCRANTZ.

Je crois que la difficulté est venue de la dernière innovation 2.

HAMLET

Ont-ils gardé même valeur, comme au temps où j'étais à la ville? Sont-ils aussi suivis ?

ROSENCRANTZ.

Non, certes.

HAMLET

D'où vient cela? Se sont-ils rouilles?

ROSENCRANTZ.

Non, leurs efforts sont au pas accoutumé : mais il y" a, seigneur, une nichée . d'enfants, de petits fauconneaux qui piaillent en haut de la gamme et sont pour cela tyranniquement applaudis. Ils sont maintenant à la mode et bafouent si fort les théâtres du commun (comme ils les appellent) que beaucoup de gens portant rapière ont peur de ces plumes d'oie et osent à peine s'aventurer là.

HAMLET

Quoi! sont-ce des enfants? Qui les garde? qui paie leur écot ? Ne garderont-ils leur métier qu'aussi longtemps qu'ils pourront chanter? Ne diront-ils pas ensuite, alors qu'ils voudront se hausser jusqu'à ces artistes du commun — ce qui est très probable si leurs ressources ne sont pas meilleures — que leurs écrivains leur font du tort, en les faisant déclamer ainsi contre leur propre avenir?

ROSENCRANTZ.

Ma foi, il y a. beaucoup à faire des deux côtés, et les naturels ne tiennent pas à

* Tickle o' the sera. Passage obscur. Cependant sere est généralement employé, dans le livra de Fauconnerie de Tuberville dans le sens de skin, peau. Et la même idée se retrouve dans la Tempête : Ceux dont les poumons sont sensibles rient pour rien. Un troisième sens donne— en parlant d'une arme à feu — chatouilleuse, trop facile à la détente.

2 Toute cette partie de la scène fait allusion à des décisions locales qui, en suscitant aux comé-diens établis, notamment au Théâtre du Globe que dirigeait Shakespeare, la concurrence des Kiifanls de l'Église Saint-Paul, les. contraignirent à devenir ambulants : une ordonnance les traite de (ruands, .mol répété par Hamlet, sans d'ouïe par môme motif, dans une sçene du premier acte. \\ péché de les exciter à controverse. Il y eut un moment où point d'argent ne venait à une pièce, à moins que le poète et l'acteur n'en vinssent aux taloches...

HAMLET

Est-ce possible ?

GUILDENSTERN

Oh! il y eut maints horions sur les crânes...

HAMLET

Et les gamins l'emportent-ils ?...

ROSENCRANTZ.

Oui, My Lord... ils emportent Hercule et son fardeau avec 1...

HAMLET

Cela n'a rien de bien étrange... Car mon oncle est Roi de Danemark, et ceux qui lui eussent fait la moue du temps que mon père vivait, donnent vingt, quarante, cinquante, cent ducats de ses portraits en petit. Par le sang! il y a là quelque chose de plus que naturel, si la philosophie pouvait le découvrir... (Fanfares au dehors.)

GUILDENSTERN

Voici les comédiens !

HAMLET, aux deux courtisans.

Messieurs, vous êtes les bienvenus à Elseneur. Vos mains! Venez! Les attributs d'une bienvenue sont les bonnes façons et les cérémonies. Permettez que j'en use avec vous selon cette coutume, sinon mes égards pour les comédiens (qui, je vous le dis, doivent être bellement extérieurs) pourraient apparaître comme meilleur accueil à eux qu'à vous. Vous êtes les bienvenus... (Changeant brusquement de ton.) Mais mon oncle-père et ma tante-mère se sont trompés 2...

GUILDENSTERN

En quoi, cher seigneur ?...

HAMLET, iron.v contenue.

Je ne suis fou que par le vent de Nord-Nord-Ouest! Quand le vent est au Sud, je dislingue un faucon... d'une scie 3.

POLONIUS, entrant.

Bien soit avec vous, messieurs!

HAMLET, bas aux courtisans.

Écoutez, Guildenstern... et vous aussi. A chaque oreille un écouteur. Ce grand enfant que vous voyez là n'est pas encore hors de ses langes.

ROSENCRANTZ, riant.

Heureusement, il y est entré pour la seconde fois. Car on dit qu'un vieillard est deux fois un enfant.

1 Le Théâlre du G'obe avait pour enseigne un Hercule portant le globe 'terrestre,

2 Avoir toujours présente à la mémoire la phrase d'Hamlet : — Si étrange, si bizarre que soil ma conduite —car il pourra me plaire de prendre des allures de bou/fon... —■ Dans cette scène, pour dérouter ceux qu'il considère comme des espions, il parle de banalités, divague même, tout en laissant percer par des allusions qu'il n'est la dupe de personne. Dans la scène qui suit, il va lentement à son but qui est de dicter aux comédiens le sujet de certaine pièce dont il attend un effet décisif pour la découverte de la vérité. ■ •

^ 8 Hand- Saw, scie à main. — Nom du Héron de mer ou Espadon. Ou plutôt du dangereux cétacé qui s'appelle la Scie. Car l'Espadon s'appelle plutôt Hand-Stvord ou épée à main.

HAMLET

Je vous prédirais qu'il vient me parler des comédiens... Attention! (A haute voix, comme achevant une conversation.) Vous dites vrai, monsieur. Lundi matin, c'était bien alors !

POLONIUS

My Lord, j'ai des nouvelles à vous apprendre...

HAMLET, le contrefaisant.

My Lord, j'ai des nouvelles à vous apprendre... quand Roscius était acteur à Rome...

POLONIUS

Les acteurs sont ici, My Lord.

HAMLET

Bah! bah!

POLONIUS

Sur mon honneur!,..

HAMLET, fredonnant.

Lors vint chaque acteur sur son âne...

POLONIUS, voulant être entendu et criant.

Les meilleurs acteurs du monde, pour tragédie, comédie, drame historique, pas-toral, pastoralo-comique, comico-pastoral, tragico-historique, Iragico-comico-historico-pastoral, scènes indivisibles ou poèmes illimités... Senèque ne peut pas être trop lourd ni Plaute trop léger. Pour ja loi de l'écriture et pour l'a liberté, ce sont les seuls '.

HAMLET, qui ne l'a pas écoulé.

0 Jephté, juge d'Israël, quel trésor tu avais!..,

POLONIUS, ahuri.

Quel trésor avait-il, My Lord?...

HAMLET

Hé!

Une belle fille et pas plus

Qu'il aimait à l'excès...

POLONIUS, à part, prenant le change.

Encore ma fille!...

HAMLET

Et n'ai-je pas raison, vieux Jephté ?

POLONIUS

Si vous m'appelez Jephté, My Lord, j'ai en effet, une fille que j'aime à l'excès...

HAMLET, cherchant dans sa mémoire.

Non, cela ne se suit pas...

POLONIUS

Qu'est-ce qui suit, My Lord ?

1 En Angleterre, le rôle de Polonius, absolument grotesque, provoque le rire de toute la salle. En France, nous tiendrions à sacrilège de rire a une représentation à'Hamlet.

Hé bien.,,

HAMLBTi

Comme par hasard, Dieu lo saitI...

Et puis, vous savez.,.

Ceci vint à passer, comme c'était 1res probable.., 4

Le premier couplet de la pieuse chanson vous en montrera plus : car, voyez, messieurs, voici l'interruption qui vient... (Entrent quatre ou cinq comédiens.)

HAMLET, aux comédiens.

Vous êtes les bienvenus, maîtres, bienvenus tous! (Partant à ('un et à l'autre.) Je suis aise de te voir en bonne santé! ^^ — O mon vieil ami, ton visage s'est #*- mjffl ffi&n,*^ PWFF ^& frangé -, depuis la dernière lois que je l'ai fèjffîïfyl /:j^^^^Vr'''i^^jW^I^'~$^^ vu... viens-tu en Danemark pour me bar- P^mèw£ÊÊ'^$È'ê^^^^T^^.^'^axt^ bifier! :1 [A une actrice.) Quoi! ma jeune »',;p|B'-' Iffâti '^Mi^mÊ^ÊÊÊi dame et maîtresse, par Notre-Dame! ffWf^sV'''«Pfe*r/"i^^lnil '/JMSMfcllBÉiÉ Votre Seigneurie est, depuis la dernière 9j^)s Mti!*MÈÊr'< ^31lw^r^^ISi(^i^^ fois que je vous vis, plus près du ciel de la %$r\ ^^WÈm-P;%!ffîlm hauteur d'un brodequin. Je prie Dieu que S V'IfflBkl É|\ll|fl jÈk ^^^^vL. votre voix n'ait pas craqué, comme une \ 1 '/XH|H TK;:f||flï7;wt^wA' ' ''N pièce d'or sans cours, en dedans de la -G^^>'*'^^i!lil^^^,^&J^''i.'\j$|' tranche... Mes maîtres, vous êtes tous les -Vp^__ i^Ty^=^^^1^^^^^-' bienvenus. En avant! Comme fauconniers vmr.

de France, volons à tout ce que nous voyons! Ayons tout de suite une tirade! &*s Comédiens. Allons! donnez nous le goût de votre valeur! Allons, une tirade passionnée!

PREMIER COMÉDIEN

Quelle tirade, My Lord ?

HAMLET

Je t'ai entendu médire une fois une tirade... mais elle n'avait jamais été jouée... ou, si elle l'avait été, pas plus d'une fois. Car la pièce, je m'en souviens, ne plaisait pas au million *. C'était du caviar 5 pour la masse. Mais c'était — comme je l'ai apprécié et aussi d'autres, dont les jugements, en ces matières, criaient bien au-dessus des miens — une excellente pièce, avec des scènes bien digérées, établie avec autant de modération que d'habileté. Je me souviens, quelqu'un disait qu'il n'y avait pas de sel dans les lignes pour leur donner saveur, ni rien dans les phrases qui pût convaincre l'auteur d'affectation... mais que c'était là une honnête méthode, aussi

' S'il était permis d'ajouter un aparlé, il sérail dans ce goût: — Vieux Polonius, va maintenant répéter au roi ce que tu as entendu I

a Lo mot employé est Valenced, parce qu'à Valence (Espagne), se fabriquaient- les franges de soie. *

3 Nous dirions familièrement : — Pour me raser.

4 The million, expression tout anglaise qui signifie tout le monde. On en use beaucoup dans les annonces et réclames. — Nèwspaper for tlxe million, CornbecC for ihe million!

* Du caviar, un mets exotique et inconnu du vulgaire. saine qu'agréable, et réellement plus belle que jolie'1... Une tirade surtout me plut. C'était le récit d'OEneas à Dido, et entre tous, le passage où il parle du meurtre de Priam... s'il vit encore dans votre mémoire, commencez à cette ligne... attendez, attendez...

Et l'hirsute Pyrrhus, vraie brute d'Hyrcanie !,..

Ce n'est pas cela, cela commence par Pyrrhus...

El l'hirsute Pyrrhus, dont les armes de sable,

Noires comme ses desseins, ressemblent à la nuit,

Quand il était couché dans le cheval fatal

A maintenant souillé son dur et noir visage

D'un blason plus horrible, et, de la lêle aux pieds,

Maintenant tout de gueule, horriblement rougi

Du sang des pères, des mères, des filles, des iils,

Cuil et empalé par les rues incendiées

Qui mettent des lueurs tyranniques el damnées

Sur les meurtres de leur Seigneur... rôti de rage et de feu,

Ainsi enveloppé de caillols coagulés,-

Les yeux en escarboucles, l'infernal Pyrrhus

Cherche le vieux Priam, le grand aïeul... 2

Là, continuez 1

POLONIUS

Pardieu, My Lord, bien dit! bon accent et bonne retenue...

PREMIER COMÉDIEN, continuant la tirade.

Enfin il le trouve,

Frappant de trop court les Grecs. Son antique épée

Rebelle à son bras, gît où elle tombe,

Répugnant à son ordre. Inégal combat...

Pyrrhus pousse à Priam... en rage, il trappe à côté...

Mais par le sifflement et vent de sa cruelle épée

Le père énervé tombe. L'insensible Ilion

Semble sentir le coup... de son faîle en flammes, ' •

Qui s'écroule sur sa base... avec un hideux craquement

Fait prisonnière l'oreille dé Pyrrhus... Lors son épée

Qui s'abaissait sur la lêle-laiteuse

Du révérend Priam,; semblé fichée dans l'air. ' .Comme un tyran en pointure, Pyrrhus se lient...

. . Et, comme neutre à sa volonté et à son dessein,

ïl ne fait rien... -

Mais comme nous voyons, tout contre quelque orage,

Un silence dans les cieux, la nuée s'arrêlant net,

• Les fiers vents sans voix el l'orbe d'en bas '

Aussi muet que la mort... soudain l'affreux tonnerre

Déchire l'espace... ainsi, après la pause de Pyrrhus,

La vengeance redressée le remet à l'oeuvre...

Et jamais ne tombèrent les marteaux des Cyclopes

Sur l'armure de Mars, forgée pour d'éternelles épreuves,

Avec moins de remords que la sanglante épée de Pyrrhus

1 Inutile de dire — comme le prouvent les tirades prochaines — que Shakespeare se moque ici de quelque auteur redondant et grandiloquent dont il va parodier le style ampoulé !

2 Et ces vers ridicules, Hamlet les déclame avec une fureur concentrée, Pyrrhus étant pour lui Claudius et Priam son père. Dehors! Dehors! loi. catin, Fortune! (p. 50)

Ne tombé sur Priam...

Dehors, dehors, toi, câlin, Fortune 1 Et vous tous, dieux I

En général synode, enlevez-lui son pouvoir... y Brisez tous les rayons et jantes dé ses roués...

Roulez le rond mbyéii en bas des monts du ciel,

Aussi bas que chez les démons !

POLONIUS

Cela est trop long !

HAMLET

Cela ira au barbier; avec votre barbe ! (Au comédien.) Je t'en prie, dis encore !... Celui-là est polir lès gigues du les contés d'ordures... dis encore... arrive à Hécube!

PREMIER COMÉDIEN

Mais celui, ô celui qui dura vu là reine encornetlée... '

HAMLET, étonné malgré lui du ridicule de l'expression.

Ehcbrnéttéé !

pb'beSNius.

C'est Bbii !■'... eheornëttèë est bon !

PREMIER COMÉDIEN

'.Courir plècls nus, éh Haut, en bas, menaçant, lés. flammes 41^ ^'fe Dé ses iiirfflës aveiiglantes... un chiffon sur la létë *"'"'..■ S Ou naguère se tenait le diadème... et pour robe,

'• Autour de' ses fiâncs vides, épuisés d'enfanleihéht, >.: .;';.*?'. Une couverture, agrippée dans l'alarme de la jjëlii'I '*'-'!''::• (âiii-auràit vu cëlii, d'une langue trempée dans lé venin,

Aurait contre la Fbrttirie protioncé trahison.

' Mtiis si les dieui eiix-riieihés là Virent alors,

Quand elle vit Pyrrhiis jouer nialieieuscitient

À Hacher de son épée lés membres de son époux...

Le subit éclaleméiil dé clameur qu'elle lit...

(A moins que choses ihqi'lelles ne les émeuvent pas dti tdiit)

Aurait trait les yëdx brûiàrits du ciel

Et la passion dans lés dieux!... *

POLONIUS; Vinlèrr\Mpàm 'et mohiràhl Hùmkt.

Voyez, s'il n'a pas changé de couleur !.:. il a dés râFrR§§ dans les yëùx ! par grâce, assez !

.HAMLÊT; sécbîlïejvàM.

C'est bien... je te ferai dire le resté.... BiehtBt ! (A Pùlônius.) Mon Bën seigneur, vous veillerez à. ce que lés cbmédié'ris soient Bien traités! Votii entendez, q;ii'ii§ soient bien sç\ignes ! Car ils sont Comme dès extraits; dé brèves ëhrbhicjùes des temps. '- Après; vBtre mort, mieux vaudrait pour voul une mauvaise êpitàphé 5 que, pendant Voire vie, leurs mauvais récits... ; - ■"

POLQNIUS.

My Lord, je les traiterai selon leur mérité !.;.

1 Àïobïed, de niob, cornette.

2 Absurde, ridicule : mais affreusement poignant, parce grotesque même qui arrache des larmes aux yeux d'Humlet, pensant à son père. \

Çï

HAMLET

Cprdieu! l'homme, beaucoup mieux! Traitez chacun diaprés son mérite et qui donc échappera au fouet? Traitez-les conformément à nos propres honneur et dignité. Moins ils méritent, plus il y a de mérite en votre bonté. Faites-les entrer1... .

POLONIUS

Venez, messieurs...

HAMLET

Suivez-le, amis. Nous entendrons une pièce demain. (Sort Polonius avec les comédiens, à l'exception du premier qu'Hamlet appelle à Pécari.) Écoute-moi, mon vieil ami... Peux-tu jouer le Meurtre de Gon^agueJ

PREMIER COMÉDIEN

Oui, My Lord!

HAMLET

Nous aurons cela demain soir. Pourriez-vous, au besoin, apprendre une tirade d;e quelques douze ou vingt lignes que j'écrirais et insérerais dans cette pièce-? Ne le pourriez-vous pas ?

PREMIER COMÉDIEN

Si fait!

HAMLET

Très bien ! Suivez ce seigneur et voyez à ne vous pas moquer de lui. (Sort le pre-mier comédien. — Hamlet, à Rosençranl^ et à GuUdemtwn^ Mes b.p,rjs amis,, je vous donne congé jusqu'au soir... Vous êtes bienvenus à Elseneur !

ROSENCRANTZ.

Mon bon Seigneur! (Les courtisans saluent et se retirent.)

HAMLET, seul.

Oui, oui, que Dieu soit avec vous!... maintenant, je suis seul... oh! misérable manant et esclave que je suis ! N'est-ce pas monstrueux que ce comédien, ici, seule-ment dans une fiction, dans un rêve de passion, puisse forcer son âme à son propre concept, si bien que, par son effort, d,es' flam^igs syr son visage, des larmes dans ses yeux, de l'égarement dans ses traits, la voix brisée., tpjut en lui se conforme au type de son esprit! Et cela pour rien! p.P.W Hécub.e! Qu/est I^èeube pour lui, qu'est-il à Hécube?.., qu'il pleure pour elle! Que ferait-il ç^p.np §'ij avait, pour sa passion, le mobile et le but que j'ai, mpi ? }\ noierait la scène ?oyus s^s larmes et déchirerait les oreilles de tous de ses horribles paroles... il affolerait lé coupable et blêmirait l'inno-cent... il confondrait l'ignorant et stupéfierait, en vérité, les facultés des yeux et des oreilles..." Et moi, stupide et chétif gredin, pétri de boue, espèce de Jean-Rêve, propre à rien dans ma cause et ne pouvant rien dire !.".. non, pas même pour un Roi sur les biens, sur la très chère vie de qui un damné désastre est venu!,.. Suis-je un lâche! (Comme halluciné.) Qui m'appelle misérable? Qui me casse la mâchoire 2en travers ? Qui m'arrache, la barbe pour me la jeter à la face! Qui me tire parle nez,

1 Take them in.— Il faut donc qu'on soit dehors, dans une galerie extérieure.

2 Guizot, le plus exact traducteur de Shakespeare, n'a pas compris... W/io breaks my pâte across? qui signifie en réalité —'■■ qui me casse la gu...l — et il a cru devoir changer le texte en. my:path r— qui se jette clans mon chemin? — Quant à.la violence de l'expression, elle cadre avec le reste de la tirade. 5* m'enfonce le démenti dans la gorge jusqu'aux profondeurs des poumons... qui me fait cela?... En pâmoison, j'accepterais... car, le fait, c'est que j'ai un foie de pigeon... et pas de fiel pour rendre l'insulte arrière!... Sinon, n'aurais-je pas déjà gavé tous les milans de l'air avec les déchets de ce plat coquin ! Sanglant et obscène bandit ! Sans-remords, traî.re, paillard, mauvaise canaille! O Vengeance !

« Quoi! Quel âne je suis! C'est très brave que moi, le fils du cher assassiné, poussé à la revanche par le Ciel et l'Enfer, je doive, comme une catin, dégorger mon coeur avec des mots et tomber en blasphème, comme une salope ou un laveur de vaisselle! Fi! Honte! Oh! alerte, mon cerveau! J'ai entendu dire que de coupables créatures, assistant à une pièce, ont été, par l'art même de la scène, ainsi frappés dans l'âme que tout à coup elles ont crié leurs forfaits... car le meurtre, quoiqu'il n'ait pas de langue, parlera avec un organe de miracle. J'aurai ces comédiens jouant quelque chose comme le meurtre de mon père... devant mon oncle. J'examinerai sa physionomie, je le sonderai jusqu'au vif... qu'il pâlisse seulement... je connais mon devoir !

« L'Esprit que j'ai vu peut être le diable... car le diable a le pouvoir de prendre une forme qui plaise. Oui, et peut-être, de ma faiblesse et de ma mélancolie — car il a toute puissance sur de tels esprits — abuse-t-il pour me damner!... j'aurai des preuves plus précises que celle-là... Et la pièce est la chose ' où j'attrapperai la conscience du Roi!...

1 II est évident que nous dirions le piège. Mais Shakespeare a écrit la chose. Donc c'est la chose.

Une chambre dans le château. — Entrent le ROI, la REINE, POLONIUS

OPHÉLIA, ROSENCRANTZ et GUILDENSTERN.

LE ROI, à Rosencrant^ et à Guildenstern.

Et ne pouvez-vous, par la conduite de la conversation, tirer de lui pourquoi il se met en ce désordre, tourmentant tous ses jours de repos par turbulence et dange-reuse démence ?

ROSENCRANTZ.

11 le confesse: il se sent lui-même détraqué ! Mais pour quelle cause?... Par aucun moyen il ne veut parler.

GUILDENSTERN

Et nous ne le trouvons pas disposé à être sondé: avec une astucieuse folie, il se dérobe, dès que nous voulons l'amener à quelque confession sur son réel état.

LA REINE

Vous a-t-il bien reçus ?

ROSENCRANTZ. '•

Tout à fait en gentilhomme.

GUILDENSTERN

Mais avec grande contrainte d'allures...

ROSENCRANTZ.

Avare de questions, mais, sur nos demandes, très libre dans ses réponses.

LA REINE

L'avez-vous tenté parquelques distractions?...

ROSENCRANTZ.

Madame, il est juste tombé que nous, avions attrapé sur le chemin des comédiens dont nous lui avons parlé, et cela lui sembla une sorte de joie de l'apprendre. Ils sont à la cour, et, à ce que je crois, ils ont déjà ordre de jouer ce soir devant lui

POLONIUS

C'est très vrai ! et il m'a supplié d'engager Vos Majestés à écouter et à voir la chose.

LE ROI

De tout mon coeur! Cela me contente fort de le savoir ainsi disposé. Bons gentilshommes, aiguillonnez-le plus avant et entraînez ses goûts vers CCS plaisirs-là.

ROSENCRANTZ.

Nous le ferons, Seigneur. (Sortent. Rosencrant? et Guildenslern.)

LE ROI

Douce Gertrude, laissez-nous aussi. Car nous avons secrètement envoyé cher-cher Hamlet, de telle sorte que, comme par hasard, il puisse ici rencontrer Ophélia. Son père et moi-même, espions légitimes, nous nous arrangerons pour que, voyant, mais non vus, nous puissions sainement juger de leur rencontre et inférer de ses allures si c'est ou non une affliction d'amour qui le fait souffrir.

LA REINE

Je vous obéis... (Se tournant vers Ophélia.) Et pour votre part, Ophélia, je souhaite que vos bonnes beautés soient l'heureuse cause de la sauvagerie d'Hamlet. Aussi j'espérerai que yps vertus le ramèneront en sa voie accoutumée, pour l'honneur de vous deux.

OPHÉLIA

Madame, je souhaite que cela soit possible. (La Reine sort.)

POLONIUS, à sa fille.

Ophélia, promenez-vous ici. (Au Roi.) Votre Grâce, nous allons nous installer. (A Ophélia.) Lisez dans ce livre/que l'apparence de pareil exercice puisse colorer» votre solitude. Nous sommes souvent à blâmer en ceci — c'est trop bien prouvé ! — que par visage dévotieux et pieuse action, nous poudrons de sucre le diable lui-même !

LE ROI, à part.

Oui, cela est trop vrai ! Quel rude coup de fouet ces paroles donnent à ma con-science ! La joue de la courtisane, embellie par l'artifice'du plâtre, n'est pas plus laide, sous la matière dont elle s'aide, que mon crime sous la peinture des mes paroles. O lourd fardeau !

POLONIUS, l'attirant à l'écart.

Je l'enlends qui vient. Retirons-nous, Seigneur. (Sortent le roi el Polonius. Ophélia feint de se promener et de ne pas voir Hamlet qui entre, absorbe dans ses pensées.)

HAMLET, se parlant à lui-môme.

Etre ou ne pas être, voilà la question. Est-il plus noble pour la conscience de souffrir les. coups de fronde et les traits de l'outrageante fortune — ou de prendre les armes contre une mer de troubles et en leur résistant, d'y mettre fin ?2 Mourir,

* Servir de prétexte à... * \

2 L'irrésolution d Hamlet est telle que, plutôt que d'agir, il songe au suicide. dormir, pas plus ! et, par un sommeil; se dire que nous en finissons avec les peines du coeur et les mille blessures naturelles dont la chair est héritière ! C'est Une con-clusion à désirer ! Mourir!,, dormir!... (avec effroi.) rêver, peut-être !...' c'est là le dur ! i Car dans ce sommeil de mort, quels rêvés peuvent survenir, quand nous nous sommes échappés de cette mortelle entrave..: 2- voilà qui doit nous arrêter!... C'est là l'angoisse qui fait la Calamité d'une si longue vie !... Car qui dbhc voudrait suppor-ter les fouettements et insultes du temps, les injustices de l'oppresseur, les outragés de l'arrogant, les tortures de l'amour méprisé; les lenteurs de la loi, l'insolence des bureaux et lés coups de pied que reçoit dès indignés lé mérité patient — alors qu'il pourrait se faire tranquille avec une simple petite pointe! 3 Qui voudrait porter des fardeaux^ grogner et suer sous une vie de dégoûts ?.;; Mais la Crainte de quelque chose après la mort — cette indéeouverte contrée dont pas un voyageur ne refranchit la borne::.. — cela déconcerté la volonté et nous fait supporter les maux que nous avons, plutôt que de fuir vers d'autres dont nous rie savons rien. Ainsi là conscience fait de nous tous des couards. Ainsi les pures couleurs de l'a résolution sont mises à mal 4 par les pâles reflets de la pensée : des entreprises dé grande énergie et oppor-tunité, sous ces considérations, tournent de travers leurs courants. (Voyant Ophélia. — A part.) Tout doux, maintenant! la belle Ôphêliâ! (A Ophéîià.) Nymphe, que dans tes oraisons soient remémorées toutes mes fautes!...

OPHÉLIA

Mon bon Seigneur, comment va Votre Honneur depuis ces jours-ci?...

HAMLET

Humblement, je vous remercie... bien.

OPHÉLIA

My Lord, j'ai de vous des souvenirs que j'ai longtemps tardé à vous restituer. Je vous eh prié, maintenant, recevez-les.

HAMLET

Non!... pas moi !... je rie vous ai jamais rien donné.

O'PHÉLIÀ'.

Mon honoré Seigneur, vous savez très biëii qiié vous l'avez fait... et avec ces choses, des mots d'un souffle si doux qui lés font plus riches. Leur parfum étant perdu, reprenez-les, car pour un noble esprit, les riches présents deviennent pauvres-, quand les donateurs se montrent méchants. Voici, Seigneur...

HAMLET 5

Ha!... (Riant.) Eies-vous honnête?

OPHÉLIA

My Lord!...

1 That isûic rûb, c'csl là ce qui brosse, ce qui écorche, le hic !

2 Co'ïl, Sliàk. emploie ce mot dans divers sens, celui clé ïï'&u'à oii celui dé ïhmûlie, bruit'. Cë'p'ëïidani une troisième signification se présente-, tirée du. celtique cokh'ûill, enveloppe, côcori dans lequel est ren-fermé une -.larve-.

3 Bodkin, bod, pointe — kin, diminui-if.

* Sicklied, rendues malades.

-- 5.llamlel se sent pénétré par l'émotion d'Ophélia. Mais,, se souvenant de son: rôle et devinant en même temps qu'elle agit en ce moment comme instrument du Roi et de Polonius, il rompt brusquement le dialogue par des brutalités ironiques. Etes-vous belle ?

OPHÉLIA

Que veut dire Votre Seigneurie ?

HAMLET

Que si vous étiez honnête et belle, vous n'admettriez pas de propos à votre beauté.

OPHÉLIA

La beauté, My Lord, peut-elle avoir meilleur commerce qu'avec l'honnêteté?

HAMLET

Oui, vraiment!... Car le pouvoir de la beauté peut plus vite transformer l'hon-nêteté, de ce qu'elle est, en maquerellage, que la force de l'honnêteté ne peut traduire la beauté à sa propre ressemblance. Cela fut naguère un paradoxe, mais maintenant le temps en donne la preuve. Je vous ai aimée, une fois...

OPHÉLIA

Certes, My Lord, vous me l'avez fait croire.

- HAMLET

Vous ne devez pas me croire. Car la vertu ne peut pas se greffer sur notre vieille souche que nous n'en gardions le relent... je ne vous ai pas aimée.,.

OPHÉLIA

Je n'en ai été que plus déçue...

HAMLET

Va-l-en en une nonnerie. Pourquoi voudrais-tu être une couveuse de pécheurs ?* Je suis moi-même d'une honnêteté quelconque : mais encore pourrais-je m'accuser de choses telles que mieux-vaudrait que ma. mère ne m'eût pas enfanté.- Je suis trè; arrogant, vindicatif, ambitieux, avec plus de vices à mes ordres que je n'ai de pensées pour les contenir, d'imagination pour leur donner une forme ou de temps pour les meure en actes ! Faut-il que compagnons tels que. moi travaillent entre terre et ciel 1 Nous sommes tous de fieffés misérables! Ne crois aucun de nous! Va ton chemin... à une nonnerie?... Où est votre père?

OPHÉLIA

A la maison, seigneur.

HAMLET

Laisse les portes se refermer sur lui! Qu'il ne joue pas à l'imbécile ailleurs que dans sa propre maison !... Adieu !

OPHÉLIA, à part.

O doux ciel ! venez à son aide !

" HAMLET

Si tu te maries, je te donne celte imprécation comme dot : Sois aussi chaste que la glace, aussi pure que la neige, tu n'échapperas pas à la calomnie!... Va-t-enà une nonnerie... adieu... ou bien si tu veux absolument te marier, épouse un imbécile ! car les hommes sages savent assez bien quels monstres vous faites d'eux... Va à une nonnerie! et vite!... Adieu!

* Et non nourrice. To breed signifie exactement tenir chaud, dans l'ancien anglo-saxon, Bredan. En allemand Brûten, couver,

OPHÉLIA

Célestes puissances! Guérissez-le!

HAMLET

J'ai entendu parler aussi de vos peintures... et bien assez ' ! Dieu vous a donné un visage et vous vous en faites un autre. Vous gigotiez, vous trottinez, vous grasseyez, vous sobriquettez les créatures de Dieu./et de votre impudicité faites de l'ignorance..,

A une nonnerie! Val va!

au diable ! Je ne veux plus de tout cela... cela m'a rendu fou ! Je le dis, nous n'aurons

plus de mariages. De tous ceux qui sont déjà mariés, tous sauf un vivront. Les autres

resteront comme ils sont. A une nonnerie ! va, va ! (Il sort comme un fou.)

OPHÉLIA

Oh! quel noble esprit esl ici bouleversé! Homme de coeur, soldat, savant... l'oeil,

la langue, l'épée et la rose de ce bel Eiat... le miroir de la fashion, le moule de la

forme, l'observé de tous ceux qui observent... tout à fait, tout à fait à bas ! Et moi des

1 Celle scène, toute de nuances, duilùlre relue et étudiée de près. Hamlet est combattu entre l'af--

fection qu'il porto à Ophélia et le mépris que lui inspire Polonius, qu'il devine s'être caché pour l'épier.

Il lui donne même un avis détourné : — Qu'il ne fasse pas l'imbécile ailleurs que dans sa propre mai--

son! — PLUS toutes ses diatribes contre les femmes, s'adressent, par dessus la tète d'Ophélin, à sa mère

criminelle. Pour la pauvre Ophélia, il ne fait que divaguer. Esl-ce donc là l'homme qui lui disait des

mots « d'un souille si doux » ?

femmes la plus déjetée et la plus misérable, moi qui suçai le miel de ses musicales prières, maintenant je vois que cette raison noble et très souveraine; comme douces cloches après fêlure — est hors de ton et ratique. Cette forme sans rivale, cette allure de robuste et saine * jeunesse... foudroyée par la folie ! Oh! malheur sur moi! Avoir vu ce que j'ai vu et voir ce que je vois !... {Le -Roi et Poloniâs reparaissent; sortant de la pièce voisiked'où ils ont épié Hamlet-, Ophélia reste à l'écart, absorbée dans sa douleur:)

LE ROI, à Polonais.

De l'amour ! non, ses sentiments ne suivent pas cette voie. Et ce qu'il a dit, quoique sous une forme un peu décousue,ne semble pas de la folie 2. H y a dans son âme quelque chose sur quoi sa mélancolie se tient à couver. Et je soupçonne que le coiivage et Téclosion seront quelque danger. Aussi, pour tout prévenir, j'ai, en rapide résolution, décidé ceci. Il s'en ira immédiatement en Angleterre; pour réclamer nos tributs négligés. Probablement là hier et la différence des pays, avec spectacle variés, chasseront èè quelque chose qui s'est installé dans son coeur et contre quoi son cer-veau, se heurtant, lé met ainsi hors de lui-même. Qu'en pensez-vous ?

POLONIUS

Cela fera bien. Mais encore je crois que l'origine et le ebmineneëmënt de son mal ont jailli d'un amourdédaigné. (A Ophélia.)E\\ bien, Ophélia, vous n'avez pas besoin de hbiis raconter ce que le Seigneur Hamlet a dit, nous avons tout entendu. \Âà Roi.) My Lord, faites comme il vous plaît: mais si vous le tenez pour convenable; après le spectacle; que sa nièrë et Reine, toute seule avec lui l'engage a lui révéler ses cha-grins; qu'elle sëit r'bhdë^ avec lui, et, s'il vous plaît, je serai place à l'oreille dé toute cette bbtiférënce. Si elle hë le pénétre pas, envoyez le en Angleterre bit confinez le là où Votre sagesse jugera le mieux *.

LE ROI

il ëii sera ainsi : là fblië chez les grands ne doit pas aller sans surveillance. (îls sortent.)

SCÈNE II Une salie d'à patois. — Au fond ïùie estrade dressée pour une représentation improvisée.

— D'un côté, sièges pour le Roi, la Reine. — En face, s:èges pour la cour. —

Entrent HAMLET et des COMÉDIENS.

HAMLET,. donnant'ses instructions.

Pariez ce discours, je vous prie, comme je vous l'ai prononcé, la langue vive et .claire. Si vous le criez, comme font beaucoup de nos açtetirs, j'aimerais autant que

* Blown youih. — Jeunesse grasse, saine, ilamlet à le visage rond et rose des jeunes gens du nord.

2 Si Hahllêt jouait seulement une comédie;; il pourrait donner le eliahgè àii Roi. Mais à de cer-tains moments, il lui échappe des mots de profonde et cruelle raison qui frappent le Roi et le mettent en défiance. La folie réelle d'IIamlet trahit sa folie simulée. -

3 L'cï lier '6e roïûicl à'iùi h un, Le sens est très clair et convient bien au langage de Polonius, d'au-tant qu'au début de la scène; IV', il 1 répété le mot : — île rouiitl ivvih Irinï. Cependant certains commen-tateurs ont prétendu qu'il fallait: lire rûtviï'% de la racine celtique rùn, secret. Qu'elle t'entretienne sccrôlènient! Celle i:nLerpr'étatibn ne se justifie pas.

/' Polonius, courtisan dans lame, semblé très bien comprendre et approuver que son maître veuille se débarrasser d'Hamlêt et il conseille —peut-être par humanité — la séquestration. \ le crieur de ville parlât mon texte. Puis ne sciez pas trop l'air de votre main-,, ainsi. Mais faites tout cela modérément. Car au milieu des torrents, des tempêtes, je dirais même des tourbillons de votre passion, il vous faut posséder et conserver une modé-ration qui lui donnera de l'élégance. Oh! cela me blesse jusqu'à l'âme d'entendre un robuste gars emperruqué mettre une passion en capilotade, en vrais chiffons, pour fendre les oreilles des gens du parterre 1, gens qui pour la plupart ne sont accessibles à rien, sinon à du bruit ou à d'inexplicables pantomimes. Je voudrais qu'un gars pareil fut fouetté pour dépasser Termagant et outre-héroder Hérode 2. Je vous en prie, évitez cela.

Page 1