TROISIÈME GARDE
Voici un Frère qui trembie, soupire et pleure : nous avons pris sur lui cett pioche et ce levier, au moment où il venait de ce côté du cimetière.
1 Ce départ de Frère Laurence est un acte de féroce égoïsme dont les conséquences sont lerr b!es : et cependant les critiques ont, cru trouver en lui le type de la conscience humaine 1
PREMIER GARDE
Grande suspicion ! Arrête/, le Frère aussi.
Entre LE PRINCE avec sa suite.
LE PRINCE
Quel malheur est si tôt debout qui arrache notre personne au repos du matin ?
Entrent. CAPULET, LADY CAPULET et. <£autres personnes.
CAPULET
Qu'y a-t-il donc qu'ils crient ainsi partout...
LADY CAPULET
Le peuple dans la rue, crie : « Roméo! » d'autres : « Juliette! » et d'autres : « Paris! » Et tous courent, alarmes cris, vers notre monument!...
LE PRINCE
Quelle peur est-ce là qui éclate à nos oreilles ?
PREMIER GARDE
Souverain, ici gisent le comte Paris tué, et Roméo mort... et Juliette, morte au-paravant, pourtant chaude et récemment tuée...
LE PRINCE
Cherchez, enquérez-vous et sachez comment ces horribles meurtres sont advenus.
PREMIER GARDE
Voici un Frère et le valet de Roméo tué... avec, sur eux, des instruments, propres à ouvrir les tombes des morts.
CAPULET
O cieux !... ô femme, vois comme notre fille saigne!... cette dague s'est méprise, car, ho! sa place est vide dans le dos 1 des Montaigus et s'est égarée dans le sein de ma fille...
LADY CAPULET
Oh moi ! Ce spectacle de mort est une cloche qui sonne ma vieillesse pour le sépulcre !
Entrent MONTA1GU et d. autres personnes.
LE PRINCE
Viens, Monlaigu... car tu es debout de bonne heure pour voir ton fils et héritier couché plus tôt encore...
MONTA1GU
Hélas, mon suzerain, ma femme est morte cette nuit : la douleur de l'exil de mon fils a arrêté son souffle. Quel malheur conspire encore contre ma vieillesse ?
LE PRINCE
Regarde et tu verras.
MONTAIGU, au cadavre de Roméo.
O toi, mal appris ! quelles manières sont celles-ci de prendre vers le tombeau le pas sur ton père ?
LE PRINCE
Scellez un instant'votre bouche d'outrage, jusqu'à ce que nous puissions éclaircir ces ambiguïtés, et connaître leur source, leur point de départ, leur réelle gradation : et alors je me mettrai à la tête de vos douleurs 2 et vous conduirai moi-même à la mort : Entre temps, contenez-vous et que la malechance soit l'esclave de la patience. (Aux gardes.) Amenez ici les parties en suspicion.
< Bach. Dos n'étant pas noble, les traducteurs écrivent flanc.
2 Textuellement ; — Je serai le général de vos douleurs,
FRÈRE LAURENCE
Je suis le plus important, le moins capable de commettre ce meurtre cruel, et pourtant le plus soupçonné, puisque l'heure et le lieu témoignent contre moi. Et me voici, à la fois pour accuser et défendre, me condamnant et m'excusant à la fois.
LE PRINCE
Alors dis promptement ce que tu sais.
FRÈRE LAURENCE
Je serai bref : car le court délai de ma vie n'est plus aussi long qu'un navrant récit. Roméo, ici mort, était le mari de cette Juliette, et elle, morte là, était la fidèle épouse de Roméo. Je les ai mariés : et le jour de leur mariage dérobé fut le jour du jugement pour Tybalt, dont la mort inopportune bannit de cette cité le nouveau marié. Pour lui et non pour Tybalt Juliette se mourait. (A Capulel.) Vous — ceci pour écar-ter d'elle cette assiégeante douleur •—■ l'avez fiancée et avez voulu, par force, la marier au comte Paris... alors elle est venue à moi.
« Et, le visage affolé, elle m'a supplié d'imaginer quelque moyen de la soustraire à ce second mariage, sinon, dans ma cellule même, elle se tuerait.
« Alors, sous la garantie de mon art, je lui ai donné une potion somnifère, qui produisit l'effet que j'en attendais, car elle mit sur elle la forme de la mort. En même temps j'écrivis à Roméo qu'il eût à venir ici, en cette cruelle nuit, pour m'aider à l'enlever de ce tombeau d'emprunt, le temps venu où la force de la potion cesserait. Mais celui qui porta ma lettre, Frère Jean, fut arrêté par un accident : et hier soir il me rapporta ma lettre.
« Alors tout seul, à l'heure fixée pour son réveil, je vins pour l'enlever du caveau de ses ancêtres, avec l'intention de la garder secrètement dans ma cellule, jusqu'à ce que je pusse facilement envoyer vers Roméo.
« Mais quand j'arrivai — quelques minutes avant l'heure de son réveil — ici déjà gisaient le noble Paris et le fidèle Roméo, morts.
« Elle s'éveilla et je l'engageai à partir et à supporter cette oeuvre du ciel avec patience... mais alors du bruit m'attira hors de la tombe... elle, trop désespérée, ne voulut pas venir avec moi, mais, à ce qu'il semble, accomplit sur elle-même un acte de violence...
« Voila tout ce que je sais : et quant au mariage, sa nourrice est confidente : et si en tout cela, quelque chose a mal tourné par ma faute, que ma vieille vie soit sacrifiée, quelques heures avant son terme, sous la rigueur de la loi la plus sévère...
LE PRINCE
Nous t'avons toujours connu pour saint homme... « Où est le valet de Roméo ? que peut-il dire ?
BALTHAZAR
J'ai appris à mon maître la nouvelle de la mort de Juliette : alors il est revenu en poste de Mantoue. A cette même place, devant ce même monument, il m'ordonna de donner cette lettre, de bonne heure, à son père, et entrant dans le caveau me menaça de mort, si je ne partais pas et ne le laissais ici...
^ Le Prince pourrait dire à Frère Laurence : — Au lieu de toutes ces sinistres manigances, vous auriez mieux fait do me venir tout apprendre. J'aurais agi. — Mais, tout prince de comédie que l'on soit, on ne songe pas à tout. Peut-être, en ceci, Shakespeare a-l-il trop respecté la vraisemblance.
LE PRINCE
Donne-moi cette lettre : je la regarderai. Où est le page du comte, celui qui a appelé la garde?... Maraud, que faisait votre maître, à cette place ?
LE PAGE
Il était venu avec des (leurs pour en joncher le tombeau de sa Dame : il m'a ordonné de me tenir à l'écart, et ainsi ai-je fait. Alors quelqu'un vint avec de la lumière pour ouvrir la tombe, et, aussitôt, mon maître dégaina contre lui... et je courus appeler la garde...
LE PRINCE
Cette lettre confirme les dires ou Frère, le cours de leur amour, les détails de leur mort. 11 écrit ici qu'il a acheté le poison d'un pauvre apothicaire, puis qu'il vint à ce caveau pour mourir et reposer auprès de Juliette... Où sont ces ennemis? Capulet ? Montaigu?... voyez quelle catastrophe pèse sur votre haine... le ciel trouve le moyen de tuer vos joies par l'amour. Et moi, pour avoir aussi fermé les yeux sur vos discordes, j'ai perdu un couple de parents... tous sont punis.
CAPULET
O frère Montaigu, donne-moi ta main : ceci est la dot de ma fille, car je ne demande rien de plus.
MONTAIGU
Mais je puis te donner davantage. Car je veux élever une statue d'or pur, pour que, tant que Vérone sera connue par son nom, pas une effigie ne soit prisée aussi haut que celle de la sincère et fidèle Juliette.
CAPULET
Aussi riche, Roméo reposera auprès de sa dame. Pauvres sacrifices de notre inimitié !
LE PRINCE
C'est une triste paix que ce matin apporte avec lui. Le soleil, par tristesse, ne montrera pas sa tête. Allez pour vous plus entretenir de ces tristes choses... quel-ques-uns seront pardonnes, d'autres punis. Car il ne fut jamais histoire de plus de douleurs que celle de Juliette et de son Roméo 1
23 3 NOTE. — Pour tout Français qui se plaît aux choses de théâtre, pour tout lettré qui, des litté-ratures étrangères, ne connaît que les appré-ciations des hommes réputés compétents, ROMÉO ET JULIETTE est la tragédie de l'amour pur, quasi élégïaque. Il n'est point d'écrivain— collection-neur de poncifs — qui ne résume la pièce de Shakespeare en ces quelques mots : — Non, ce n'est pas l'alouette 1...
Les amoureux de Vérone sont de gentils fan-toches, ne rêvant que d'étoiles, et justiciables de la musique de Gounod, plus et mieux encore que la forte fille que fut Marguerite, si bien travestie en vierge élhérée par nos fabricants de romances. Peut-on vraiment faire le procès au public fran-çais quand de prétendus littérateurs accolent les noms de Roméo, de Juliette, de Shakespeare à des mirlil.onna.dcs pareilles à celles qui se glous-sent sur nos scènes lyriques, en la sacrilège par-tition do Barbier, Carré et Gounod. Et si, en matière littéraire, l'indignation était encore de mise, qui ne serait tenté de s'exaspérer du mons-trueux abus de confiance, commis à rencontre de Shakespeare, alors qu'on prétend couvrir de son nom une écoeurante et plate pasquinade.
11 faudrait avoir autour de l'intellect la triple cuirasse dont parle le poète latin pour supporter le choc de ces inepties. Que dire de ce premier choeur, inaugurant le bal :
L'heure s'envoie
Joyeuse et folle,
Au passage il faut la saisir.
Cueillons les roses
Pour nous écloses
Dans la joie et dans le plaisir.
Et nos jolies dames des loges de murmurer :
•— Ah 1 ce Shakespeare 1 quelle délicatesse I Et combien plus exquise encore, cette ariette de Juliette avant sa rencontre avec Roméo :
Je veux, vivre
Dans le rêve qui m'enivre
Ce jour encor,
Douce flamme,
Je te garde dans mon û.me
Comme un trésor!
On se demande s'il est réel que d'honnêtes gens aient eu l'audace de coudre ces oripeaux aux vête-ments do pourpre de Shakespeare I Et le pis, c'est que le public admet, accepte, applaudit ces infamies, et que, rentrées chez elles, nos belles spectatrices croient très sincèrement emporter une idée — même vague — de l'oeuvre shakespea-rienne.
Ainsi s'est formée, autour de chaque pièce du grand William, une légende stupide et rapetis-sante, contre laquelle pas un Français — tant sont puissants le mauvais goût et l'ignorance —
Liv. 30.
n'a eu le courage de protester avec une brutalité
méritée.
Bien entendu, notre pudeur gauloise ne peut
accepter aucune des hardiesses du poète. Et du
rôle de Juliette, de l'ardente Italienne, saisie par
le tourbillon de l'amour physique, demandant à.
grands cris de perdre sa virginité dans le combat
nocturne, pas un des mots typiques ne peut être
entendu par nos chastes oreilles.
Non plus que Mercutio ni la nourrice ne sont
dignes de notre scène. Pouah 1 nous acceptons
dans nos théâtres de genre, les pires obscénités
enveloppées de ce qu'il nous plaît d'appeler une
forme spirituelle — mais de la superbe tirade
de la nourrice, dans laquelle, paysanne naïve et
joyeuse, elle raconte la chute de Juliette sur le
nez, en attendant qu'elle tombe sur le dos, pas un
mot ne peut être conservé, tant seraient offus--
quées les oreilles de nos pudibondes, se tordant
de rire aux indécences sadiques de telles pièces
des Variétés qu'on pourrait citer ou se pâment
aux éréthismes mièvres des comédies dites psy--
chologiques.
Des adaptations de Roméo à la scène française
la moins infidèle est certes celle que donna
M. Georges Lefèvre, à l'Odéon, en 1890.
Ma douce Juliette ! Était-elle jolie
Quand elle avait trois ans I Elle était ma folie I
Et mon mari l'aimait, madame, autant que moi.
Je me souviens qu'un jour, voilà longtemps, ma foi,
Elle s'était heurtée le front contre une pierre.
Elle pleurait à bien chaudes larmes. Mais Pierre,
Mon mari, lui dit: — «Fil c'est bon pour les marmots
De pleurer 1 D Et l'enfant s'arrêta. Ces seuls mots
Avaient suffi...
Ah! nonl Ce n'est pas poor Yorick! qu'il faut
s'en aller sans cesse répétant, mais bien : —
Alas! poor Shakespeare! Comme la bienséance
française sait bien le remettre à sa place !... Cette
nourrice même, cette grosse commère, prête à
tout proxénétisme, est-ce que cela est admissible
chez nous?... pas plus que le grotesque Polonius,
certes l Et nous l'entendons dire en grand style :
Ali ! je ne voudrais plus rien
Du ciel, s'il m'accordait cette faveur suprême
De la voir mariée avec celui qu'elle aime !...
Voilà qui est dignel Voilà qui est correct!...
voilà qui satisfait les gens du monde!...
En notre théâtre •— et c'est une règle qu'a beau--
coup trop négligé ce barbare de Shakespeare —
il faut que tout le monde — valets, nourrice,
amoureux, père, mère, prince ■— s'expriment en
même style noble, si bien que de la bouche de
l'un, les vers, sans déroger, pourraient passer sur
les lèvres de l'autre.
Regarde, tout est joie, amour, parfum, gaieté.
Ecoute ces accords que le vont nous apporte!... Qui dit cela? N'importe qui...
C'est l'arc-en-ciel d'amour, superbe et souverain, Brillant après Forage au fond du ciel serein... De ces vers, lesquels attribuer à Mercutio, au Frère Laurence? Us sortent du même moule pro-sodique.
Samson, un laquais, s'écrie en termes excel-lents, dont un professeur serait fier :
Nous ne pouvons laisser s'éteindre plus longtemps Une haine, allumée au moins depuis cent ans.
Il faut garder les vieux usages de nos pères, Je veux donc écraser la race de vipères Qu'on nomme Montaigu...
Au fait, Tybalt ne dirait pas mieux ni autre-ment.
Et c'est là le grand vice de noire théâtre et de notre versification banale. Tandis que Shakes-peare à chacun de ses personnages donne le lan-gage qui est de son caractère, de sa complexion intime, à ce point qu'à lire une seule ligne on sait à qui elle appartient; nous courbons tout et tous sous les mômes fourches caudines. Tout le temps, depuis le lever du rideau jusqu'à sa chute, ce n'est.ni Roméo ni Juliette qui parlent, ni Capulel ni la nourrice ni Mercufio ni Tybalt, c'est toujours le poète, amoureux de lui-même et dédaigneux de l'oeuvre qu'il déchire, faisant de l'oeuvre de Shakespeare un cerceau de papier à travers lequel il montre son visage d'auteur égoïste et préten-tieux.
Jamais peut-être crime littéraire n'ég'ala celui qui fut commis, le 16 décembre '18IS7, au théâtre de l'Odéon, et ce n'était certes pas un attentat commis parmi inconscient. Le coupable, Frédéric, Soulié, était un fantaisiste hardi, d'imagination surmenée et point si châtiée — ainsi que le prou-vent tels chapitres des Mémoires du Diable ou de la Confession générale. 11 avait osé inscrire sur l'affiche du second théâtre français ce titre : ■— Roméo cl. Juliette. Des nausées s'opposeraient à l'analyse do celte turpitude. Frère Laurence est devenu Talermi, savant, premier magistral de Vérone, sans doute parce que le froc était mal-séant sur une scène subventionnée; mais qui pourrait expliquer pourquoi Paris s'est métamor-phosé awAlvar?
Et ces vers? Juliette en profère de cette sorte : On est toujours puni d'oublier son devoir...
A quoi Roméo réplique :
Je l'aime, Juliette, et d'un amour si tondre Que ton coeur noble et pur aurait mieux dû m'entendre. Je ne t'ai point liée à des serments d'un jour. Tu le sais, j'ai donné ma vie à mon amour...
On en mourrait. Passons !
Inutile de dire que le rôle de Mercutio n'a
jamais pu trouver grâce devant notre public, lit
encore, c'est l'accuser à tort. Jamais il ne lui fat
montré, tant on devinait les pruderies. Ce Mer--
cutio, jeune, gai, viveur à outrance, tenant après
souper des propos excessifs, est-ce que jamais il
eut ici son analogue? Qui ne sait qu'au sortir de
nos restaurants de nuit, nos soupeurs ont grand
soin de parler langage des petites filles!... Quel
Ronvolio de Paris a jamais lancé une réplique
salée! Quel Mercutio a jeté un mot à double
entente! Nous sommes gens de parler pudique cl.
de propos bien sonnants!... et il fallait ce grossier
Shakespeare pour avoir l'impudence de traîner
tout vif sur la scène ce joyeux galant, prêt à toutes
querelles, rageur et brave, si véritablement
humain pourtant, alors que râlant, il s'écrie : —
Ah! vos sacrées familles!
Comme aussi Capulet ne peut être présenté à
nos pères de famille, avec ses exaspérations gro--
tesques, s'épandant, ■— en raison de son autorité
disculée — en mots bas et presque ignobles. Pas
un Français ne s'emporterait à ces extrémités et
ce n'est pas chez nous qu'on retrouverait ainsi la
brute sous l'homme. Hypocrites! cl comme nous
sommes mal venus à dauber sur la tartuferie des
autres!...
Que dire enfin de l'odieux travestissement
qu'ont subi sur nos scènes les deux protagonistes
de l'admirable et si vigoureuse tragédie shakes--
pearienne.
Il semble que, dans tout le rôle de Juliette, un
seul mot nous ail frappé, l'injure de son père
exaspéré, la traitant de ohlorolique. Cette épi--
llièlc s'est attachée à elle, et nous l'avons conçue
anémiée, roucoulante, flasque et bêlant l'amour.
De la lilie vigoureuse, ardente, vaillamment pas--
sionnée, que Shakespeare a fait surgir du sol
chaud de l'Italie, rien ne reste plus en la poupée
falote (pie nous avons imaginée. 11 eût été con--
traire à notre continence si connue de la montrer
impatiente des voluptés nuptiales.
« Viens, courtoise nuit, matrone au vêtement
sobre, et apprends-moi comment, en un combat,
vainqueur, se perdent doux virginités 1... Oh! on
m'a acquise cl on n'a pas encore joui de moi ! o
Là! là! mademoiselle! Y songez-vous!... Com--
ment se peut-il que vous en sachiez si long —• que
les amants, en la nuit, voient clair, par leurs
propres beautés! Comment, petite impudente,
osez-vous rêver que, par habitude, l'acte d'amour
paraisse acte de modestie!... Ce Shakespeare
vous a bien mal élevée!...
Ainsi de votre Roméo!... Au lieu do l'amoureux
transi et moutonnant qui nous convient, Shakes--
peare n'a-t-il pas peint do toutes pièces un
enragé d'amour, un adolescent en proie à toutes
les appétences physiques!... Comme si, en notre
pays de rosiers, on connaissait de ces rages
inconvenantes! c'est vraiment par trop manquer
23> de tenue!... Ces passions incendiaires sont hors du bon ton. .
En vain, M. Mézières lui-même, en ses excel-lentes études sui 1 Shakespeare, a osé affirmer que « c'est bien là ce qu'éprouvent les coeurs passion-nés », il n'a pas reproché à Juliette « de déchirer tous les voiles derrière lesquels se cache d'ordi-naire la pudeur de la jeune fille » ; en vain, il a montré les amants de Vérone « n'ayant plus, par passion, ni prudence, ni sang-froid. » De celle chaleur de sang — qui est. le ressort de la pièce — nous no voulons rien connaître. L'aventure de Roméo et Juliette doit faire pondant à la fable des jjctt.i: J'igeons.
Nul ne sait ni ne veut savoir que jamais la matérialité de l'amour, l'àpreté du désir charnel, n'éclatèrent, plus triomphants que dans celle ciuivre ou Shakespeare a mis tous les déchaîne-ments de l'appétit sensuel, l'union de l'âme n'éianl que l'humble .suivante de l'union des corps.
Bornéo connaît-il le cieur de Juliette alors qu'il plie devant elle le genou, au bai? Juliette sail-elle ce que vaut l'ànie de Bornéo alors que l'ayant entendu, elle parle aussil(M.de son lit denocesl... un seul mol, dans tout leur rôle les montre, hors de crile frénésie amoureuse, c'est Roméo qui le prononce : « Ces terribles aventures feront plus lard le sujet de nos entre-tiens. » Là, seulement, le désir de l'intimité familiale se fait jour. Chez Juliette, ce n'est, que l'amour immédiat, positif, répété. Kl. de cette appétence physique jaillit la catastrophe. Que serait un bannissement, certai-nement provisoire, si Roméo ne s'exaspérait de ne pouvoir retourner dès le lendemain au lit de sa femme! Ni l'un ni l'autre ne veulent entendre que
ce mot de « bannissement » qui les arrache cor--
porellement l'un à l'autre.
Là est l'originalité puissante et vraiment géniale
de l'oeuvre do Sahkespeare, par nous transfor--
mée en une canzoneiia d'amour!
Un dernier mot : Un rôle est particulièrement
admiré chez nous, celui de Frère Laurence. Nous
nous complaisons à contempler la robe de bure
de ce brave moine qui comprend si bien les
fureurs d'amour et se hàlc si fort de leur donner
satisfaction. C'est un peu pour nous l'équivalent
du bon curé, en les drames du boulevard. Seule--
ment, il n'est pas inopportun de remarquer l'in--
croyable imprudence de.ee cher Frère, un pou trop
empressé à jouer avec la vie et la mort des
autres. Un simple laïque aurait, pu lui suggérer
l'idée, moins dramatique, mais beaucoup plus
pratique, d'aller tout révéler au Prince dont la
bonhonomie évidente eût trouvé une solution
moins dangereuse, d'autant qu'il eût apprécié le
moyen qui lui était offert de réconcilier les deux
familles ennemies. Que l'innocence de Frère Lau--
rence soit dûment prouvée à la lin, cela est bien.
Mais il est fâcheux qu'un reproche ne lui soit pas
adressé sur sa sottise, et c'est sans regret qu'on
trouve, dans la Nouvelle de Da Porta, qu'il subit
quelques désagréments, par suite do son trop de
zèle.
Toute pièce de Shakespeare doit être lue plu--
sieurs fois. Celle-ci, pour être bien comprise doit
être étudiée avec un coeur passionné et une ima--
gination chaude. Tous les types sont humains, eu
une franchise de passion qu'on chercherait en
vain ailleurs. C'est pourquoi Roméo ul JulieUe est
et reste un chef-d'oeuvre. DUNCAN, roi d'Ecosse.
MALCOLM,
v ses fils.
DONALBAIN, ) MACBETH,) BANQUO, jSénèrauxdel'armêeduRoi.
MACDUFF, \ LENOX, j ROSSE, ( MENTETH, pb!cshommesd'Ecosse ANGUS, \ CATHNESS,/' FLÉANCE, fils de Banquo.
S1YVARD, comte de Nortumberland, général des forces anglaises.