‹ Œuvres de William ShakespeareChapitre 99 sur 176 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Entrent OBERON, d'un côté, avec sa suite, et de l'autre côté TITANIA,

avec la sienne.

OBERON

Fâcheuse rencontre au clair de lune, orgueilleuse Titania !

1 Cltangaling — Enfant volé par les fées dans un berceau, par substitution de quelque laideron. Tel est le sens généralement adopté. Or il suffit do voir plus loin les explications de Titania, pour comprendre qu'il ne s'agit pas d'un enfant dérobé, mais d'un orphelin qu'elle a adopté après là mort de sa mère. Le mot signifierait donc simplement — petit être qui a changé de famille...

2 Hobgoblin — Ilob est une corruption de iîoS-Robin — mon petit lutin Robin,. Goblin étant le diminutif de Cob — Voir la note d'Itamlct, page 21.

3 Tout Français sait que Vale est la bière. . .

4 Bum, derrière, mot plus que familier formant onomatopée. Le français a pétard.

6 On trouve encore en province cet usage de crier : —Tailleur! — quand quelqu'un tombe sur son derrière, par allusion à la position assise de ces artisans. Cependant quelques uns prétendent que Tailor est une corruption du celtique Dealrach, qui signifie très bien I Bien fait l Le mot aïeule employé plus haut traduit le mot aunt, tante, qu'on trouve en ce sens de vieille fournie' dans le patois normand, ante.

Quoi, jaloux Oberon ! Fées, sautons 4 hors d'ici. J'ai abjuré son lit et sa compa-gnie...

OBERON

Arrête, audacieuse libertine ! Ne suis-je pas ton seigneur ?

Alors je dois être ta seigneurêsse. Mais je sais que tu t'es dérobé du pays des Fées et, sous la figure de Corin t'es assis tout le jour, jouant des pipeaux de blé et versifiant l'amour à l'amoureuse Philida. Pourquoi es-tu ici, revenu des plus lointains déserts* 2 de l'Inde... sinon parce que la fanfaronne Amazone, votre maîtresse bottée . et votre guerrier amour, doit être mariée à Theseus. Et vous venez pour donner à leur lit joie et prospérité !

OBERON

Comment, par pudeur,- Titania, peux-tu ainsi considérer mon estime pour Hippolyta, sachant que je sais ton amour pour Theseus ?... Ne l'as-tu pas guidé, a travers la nuit trouble, loin de Perigenia qu'il a enlevée ? Ne lui as-tu pas fait briser sa foi avec la belle Mglè, avec Ariadne, avec Antiopa ?

Ce sont là mensonges de la jalousie; et jamais, depuis le début de la mi-été, nous ne nous sommes rencontrés en la colline, la vallée, la forêt ou la prairie, non plus près de la fontaine dallée ni par les joncs du ruisseau ni sur les plages qui bor-dent la mer, pour danser nos rondes au vent qui siffle — que par tes braillements lu n'aies troublé nos jeux. C'est pourquoi les vents, soufflant en vain sur nous, en façon de revanche, ont'aspiré de la merles brouillards contagieux, qui, tombant sur le pays ont rendu les plus chétives rivières si orgueilleuses qu'elles ont escaladé leurs lits : par là, le boeuf a en vain tiré son joug, le cultivateur a perdu sa sueur : le blé vert a roussi, avant que sa jeunesse atteignit à la barbe. Le parquage est resté vide dans le champ noyé, les corbeaux se sont engraissés des troupeaux en clavelée... La marelle des neuf hommes 3 est remplie de boue, et les gracieux labyrinthes, dans le pré coquet, fauté dé fil 4, ne se peuvent distinguer. Là les mortels humains regrettent leur hiver5... pas un soir maintenant n'est béni de chants ni de choeurs... et la lune, la gouvernante des flots, pâle de colère, détrempe l'air tout entier, à ce point que les maladies rhuma-tiques abondent... et de par ce bouleversement climatérique, nous voyons les saisons changer... les givres, aux têtes blanches, tombent dans le frais giron de la rose cra-moisie, et sur le menton du vieil Hiver et sur son crâne de glace, vient se poser,

4 To skip explique l'idée de bond, de saut. So7-tons est absolument inexact. Il ne faut pas oublier que ces fées sont des insectes des bois, sauterelles, papillons, libellules. Skip est la racine de notre : mot équipée, dans le sens de démarche.imprudente, téméraire.

2 Sieeps, écrit aussi Steppes — Comment ce mot slave — slepj— est-il employé par Shakespeare ? Le vieux anglo-saxon ne fournit aucune indication linguistique.

3 La Mére.Me ou Marelle est aussi jeu français; et ceux qui s'y adonnent savent qu'il comporte neuf cases.

4 Allusion au fil d'Ariane. Tread pour Thread.

8 Want t/ieir wiuter. Ouest en été et en vérité on en arrive à désirer l'hiver. Quand F. V. Hugo ; écrit : — Us ne reconnaissent, plus l'hiver — il oublie que le blé vert ne peut pas roussir en décembre, ef qiic d'après l'indication même de Titania elle parle de la mi-été ; non plus Guizot n'a rien compris à ce passage qu'il rend par — les mortels sont sevrés de leurs joies d'hiver...

Lli bUINLrti UUlNb 1NU11 L) fc, 1 E 330 comme par moquerie, un odorant chapelet de doux boutons d'été... le printemps, l'été, le fertile automne, l'hiver coléreux, échangent leurs livrées accoutumées... et le monde affolé — par leurs produits — ne sait plus lequel est lequel... et cette même genèse de mal vient... de nos débats, de nos discussions... nous sommes leurs parents et leurs aïeux premiersi !

OBERON, exaspéré.

Alors amendez cela vous-même ! Cela dépend de vous.i. pourquoi Titania contrc-rierait-elle son Oberon ? Je ne ne réclame qu'un petit garçon volé, pour en faire mon page.

TITANIA, sur le même ton.

Mettez votre coeur au repos... toute la terre des fées n'achèterait pas cet enfant» à moi... sa mère était une dévote de mon ordre. Et dans l'air pimenté de l'Inde, bien souvent elle a bavardé à mon côté, ou s'est assise avec moi sur les sables jaunes de Neptune, comptant les marchands embarqués sur les flots... que nous avons ri de voir les voiles concevoir et prendre gros ventre de par le vent libertin ! Et elle, d'une jolie et nageante allure, suivait sa matrice riche alors de mon jeune écuyèr ; elle les imitait et faisait voile sur la terre pour aller chercher des babioles et revenir ensuite, comme de voyage, riche de marchandises. Mais, étant mortelle, de cet enfant elle est morte... et pour son salut, je l'élève, et pour son salut, je ne me séparerai pas de lui...

OBERON

Combien de temps prétendez-vous rester dans ce bois ?

Peut-être bien jusqu'après la noce de Theseus. Si vous voulez patiemment danser dans nos rondes et voir nos fêtes de clair de lune, venez avec nous... si non, évitez-moi et j'éviterai votre passage...

OBERON

Donne-moi ce garçon... et j'irai avec toi.

Pas pour ton royaume. Mes Fées, partons... nous nous exaspérerons, si je reste plus longtemps... (Elle sort avec sa suite.) -

OBERON

Bien ! Suis ton chemin ! tu ne seras pas hors de ce bois que je ne t'aie tourmentée pour cette injure... mon gentil Puck, viens ici... te rappelies-tu ?... une fois j'étais assis sur un promontoire et j'entendis une Vierge de Mer 2 qui, sur le dos d'un Dau-phin, poussait si doucette et harmonieuse haleine, que la rude mer, à. sa chanson, devint polie... et follement, des étoiles partirent de leurs sphères pour écouter là musique de la Vierge de mer...

PUCK

Je me rappelle.. ..■..'..-

•< Celte tirade dont le fond est comique — par L'exagération des conséquences attribuées au malen-contreux caractère d'Oberon — doit être débitée fort vite comme caquetàge de poule en eolère, et ainsi provoque le rire.

a Mermaid; On traduit ordinairement par Syrëne, 54"

**a vierge ae Mer.

OBERON

Cette fois même, je vis (mais tu ne le pouvais pas), volant entre la froide lune et la terre, Cupidon, tout armé... d'une mire certaine il visa une belle Vestale, sur un trône, dans l'Ouest et de son arc il décocha le trait d'amour, violemment, comme s'il eût dû percer mille coeurs... mais je pus voir le trait de feu du jeune Cupidon s'étein-dre dans les chastes rayons de la lune humide... et l'impériale prêtresse passa, en sa méditation de vierge, libre d'amour... Encore je remarquai où tomba le trait de Cupi-don. Il tomba sur une petite fleur de l'ouest — auparavant, d'un blanc '.de lait r— maintenant empourprée de la blessure d'amour, et que les vierges appellent Amour-en-- Frivolité 1. Va me quérir cette herbe, et sois de retour avant que le Léviathan ait pu nager une lieue.

PUCK

Je mettrais une ceinture autour de la terre en quarante minutes. (Il sort.)

OBERON

Une fois en possession de ce jus, je guetterai Titania pendant son somrneiii et. verserai cette liqueur sur ses yeux. La première chose qu'en s'éveillant elle regardera — que ce soit un lion, un ours, un loup ou un boeuf, un singe indiscret ou un babouin brouillon— elle le poursuivra de toute son âme d'amour. Et avant que je n'enlève ce charme de sa vue — car je peux l'enlever avec une autre herbe... (S'inter-rompant.) Mais qui vient là ? Je suis invisible et je vais écouter la conversation...

Entrent DEMETRIUS, HELENA, le poursuivant.

DEMETRIUS

Je ne t'aime pas... donc ne me poursuis pas '!... Où est Lysander? où la belle Hermia ! Je tuerai l'un, l'autre me tue 1... tu me dis qu'ils se sont dérobés dans le bois et me voilà ici, et fou dans ce bois 2, parce que je ne puis rencontrer Hermia. Donc, va-t'en et ne me suis pas davantage !

HELENA. ■ . -

Vous m'attirez, vous, Aimant 3 au coeur dur: et pourtant vous n'attirez pas le ferv car mon coeur est pur comme l'acier : laissez là votre pouvoir de m'attirer et je n'au-rai plus le pouvoir de vous suivre...

DEMETRIUS

Est-ce que je vous leurre? Vous dis-je que vous êtes belle ou bien plutôt ne vous dis-je pas en la plus franche vérité — je ne vous aime ni ne puis vous aimer ?

"HELENA

Et pour cela même 4 je ne vous en aime que davantage. Je .suis votre épagneul,, et, ô Demetrius,; plus vous me battez et plus je vous ferai fête. Usez de moi seule--

' Love-in-idleness. — C'est la fleur appelée Viola Tricolor, herbe de la Trinité. Cette tirade est à l'adresse de la reine Elisabeth, et eor.slitué une allusion au mariage de Leicester avec Lady Essex.

2 Wpod withiii thé vood,.j'en de mots intraduisible. — Wôod, vieux mot du saxon Wod, écossais Wud, signifie fou — et wood a aussi le sens de bois. F. V. Hugo a substitué un mot de sa façon, aux abois dans ce bois : c'est spirituel, mais ce n'est pas du Shakespeare. r

3 Adamant', pierre d'aimant.

* Les traducteurs rejettent sans motif ce- — pour cela -^- qui double la valeur de la réplique. ment comme de votre épagneul, donnez-moi des coups de pied 1, frappez-moi, ne vous occupez pas de moi, perdez-moi... seulement accordez-moi permission, indigne que je suis, de vous suivre. Quelle pire place puis-je supplier dans votre amour et pour-tant une place de haute valeur pour moi ! — que d'être traitée comme vous traitez votre chien ?...

DEMETRtUS.

Ne tente- pas trop la haine de mon âme !... car je suis malade quand je te regarde ! .

HELENA

Et moi je suis malade, quand je ne vous regarde pas !

DEMETRIUS

Vous risquez trop votre modestie à quitter la cité et à vous commettre aux mains

--^JÉÉIÉ^?" d'un homme qui ne vous aime pas, à vous éiâ^'fWÈt "' ' ■ confier aux occasions de la nuit et aux ,^y£^y s^r < ^^^É^f *\. mauvais conseils d'un lieu désert, avec la \C^ /^BRlt' *S^Ê$//" ■J^'^% Votre vertu est pour cela mon immu-l'S' slir'lIwifiB, >S-2^r. ' '\ nité... ce n'est pas la nuit, quand je vois ■I ^)j3^^^^^^^^^L li^^^^N, '". i \ votre visage: car je crois que je ne suis f^w^^^^^^Ê^i^wh' ' % pas dans la nuit"Non pk,s ce bois nc W:-'//:' S^^M^^^^iw^ik '\ '' mancll,e Pas de monde ni de société, car, s^P/'r-f^mêM^''î'''^^^W' ■ ' < Alors comment dire que je suis seule, fPP?^ ^^^KSr^^^^^^'fyi ^ quand le monde entier est là pour me

No tc/tto pas trop... regarder?

DEMETRIUS

Je courrai loin de toi et me cacherai dans les fougères et te laisserai à la merci des bêtes sauvages...

HELENA

La plus sauvage n'a pas un coeur tel que le vôtre. Courez où vous voulez, et l'histoire changera. C'est Apollon qui fuit et Diane qui lui donne chasse. La colombe poursuit le griffon 2, la douce biche bondit pour saisir le tigre, bond inutile, quand la lâcheté poursuit et que la valeur fuit!

DEMETRIUS

Je ne résoudrai pas tes énigmes. Laisse-moi partir, ou si tu me suis, crois seulement ceci, c'est que je te ferai outrage dans le bois.

HELENA

Hé ! dans le temple, dans la ville, dans la plaine, vous me faites outrage. Fi, Demetrius ! Vos méchancetés mettent un scandale sur mon sexe. Nous ne pouvons combattre pour l'amour, comme font les hommes. Nous devrions être courtisées et

1 Spurn me. Bepousser ou rebuter ne rend pas l'expression anglaise, qui vient du mot Spur, ergot, éperon.

2 F. V. Hugo traduit Griffu par Gypaète. ne sommes pas faites pour courtiser. Je te suivrai, et ferai un ciel de l'enfer, en mou-rant sur ta main que j'aime si bien ! (Sortent Demetrius et Helena.)

OBERON

Porte-toi bien, nymphe. Avant qu'il quitte le bois, tu le fuiras et il cherchera ton amour ! (Rentre Puck.) As-tu la fleur ! Bienvenu, vagabond !

PUCK

Oui, la voilà !

OBERON

Donne-la moi, je te prie. Je sais un tertre ou fleurit le thym sauvage, où croissent les primevères i et la tremblotante 2 violette, tout empavillonné de frais chèvrefeuille, de douces roses-musc et d'églantine. Là dort Titania, quelquefois le soir, bercée 3 dans ces fleurs par la danse et le plaisir : là le serpent rejette sa peau émaillée, habit assez large pour y rouler une fée. (Montrant la plante que Puck-lui a apportée.) Avec le jus de ceci, je frotterai ses yeux et la remplirai de haïssables, fantaisies. Prends toi-même un peu de ceci et cherche à travers le bois; une douce Athénienne est en amour pour un jeune dédaigneux. Oins ses yeux, mais fais cela, au moment où le premier objet qu'il devra voir sera la" dame. Tu reconnaîtras l'homme aux habits athéniens qu'il porte. Exécute.cela avec quelque soin, de sorte qu'il se montre plus fou d'elle qu'elle-même amoureuse de lui. Et vois à me joindre ici avant le premier chant du coq.

PUCK

N'ayez crainte, My Lord, votre serviteur agira ainsi.

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