SCENE II
Une chambre dans un collas-e.
Entrent SNUG, BOTTOM, FLUTE, SNOUT, QUINCE et STARVELING h
QUINCE
Toute notre compagnie est-elle là? . .
BOTTOM
Vous feriez mieux de les appeler généralement, homme par homme, d'après la liste.
QUINCE
Voici la liste 4 des noms de tous ceux qui, dans tout Athènes, sont jugés aptes à jouer dans notre intermède devant le duc et la duchesse, à leurs noces, ce soir.
BOTTOM
D'abord, bon Peter Quince, dis de quoi traite la pièce : puis lis les noms des acteurs, et ainsi tu viendras à point.
QUINCE
Eh bien, notre pièce est —- La très lamentable comédie et très cruelle mort dePyra-mus etTliisby.
1 Ile hailed down oalhs — L'expression est vraiment originale, ce qui ne nous semble pas raison suffisante pour l'atténuer. L'amour de la périphrase donne : — Il pleuvait de sa bouche une grêle de serments, pour attester qu'il n'était qu'à moi seule—dix-neuf mots pour dix I
2 On a ergoté sur le sens qui est cependant fort clair, à la seule condition de prononcer l'es der-niers mots d'un ton ironique. — De me remercier, ce serait trop chère dépense pour lui. Mais je m'en-richirai... : . .
3 Fr. V. Hugo et d'autres ont cru devoir traduire les noms Siitig, étriqué, Snout, groin —- Quince, le Coing, Siarveling, Meurt de Faim. Cette fantaisie ne nous paraît pas justifiée, non plus que si Lenoir se traduisait en anglais par The Black ou Corneille par Çrotv, d'autant qu'il manque la traduction d'un nom —Bottom, derrière. B. Laroche a imaginé de traduire Bottom par Lanavette, pudique trans-formation. Ces noms d'ailleurs n'ont aucun rapport avec le caractère des personnages. Pourquoi être si exact et né l'être pas ?
4 The Scroll —Rouleau de papier 1 ou de parchemin— V. Français, escrol, d'où cerou. Nous avons,. conservé le mot rôle dans le langage bazocliien ; et le rôle de théâtre n!est autre que la feuille de papier sur laquelle sont inscrits les mots à prononcer ; le mot registre employé par F. V. H. ne rend pas l'idée. JJ*
BOTTOM
Un très bon ouvrage, je vous assure, et joyeux ! Maintenant, bon Peter Quince, appelez vos acteurs d'après la liste. (Aux autres.) Maîtres, mettez-vous en rang...
QUINCE
Répondez quand je vous appelle. Nick Bottom, le tisserand 1
BOTTOM
Présent 1 ! Nommez pour quel rôle et continuez...
QUINCE
Vous, Nick Bottom, êtes inscrit pour Pyramus.
BOTTOM
Qu'est-ce que Pyramus ? un amoureux ou un tyran ?
La troupe de Peler Quince.
QUINCE
Un amoureux qui se tue très galamment par amour.
BOTTOM
Cela demandera quelques larmes pour l'exécution vraie : Si je fais cela, que l'au-ditoire veille à ses yeux. Je soulèverai des orages, je serai dolent en quelque mesure. Quant au reste... pourtant ma passion en chef est pour le tyran. Je jouerais Ercles 2 de façon rare ou tout autre rôle à en disloquer un chat et à faire tout éclater.
Les rois rageant,
Les chocs cassants
Briseront les serrures
': Des portes des prisons
Et de Phebus le char
De loin brillera
Et fera et défera
Les stupides destins I
Ça, c'est sublime ! — Maintenant nommez le reste des acteurs ! — Ça, c'est le style d'Ercles, un style de tyran !... un amoureux est plus dolent !
QUINCE, appelant.
Francis Flûte, le raccommodeur de soufflets.
1 Beady, prêt I c'est encore ainsi qu'on répond aujourd'hui à l'appel de son nom.
a Hercule,
FLUTE
Ici, Peter Quince.
QUINCE
Vous prendrez Thisby pour vous.
FLUTE
Qu'est-ce que Thisby ? Un chevalier errant ?
QUINCE
C'est la dame que Pyramus doit aimer.
FLUTE. '
Ah ! non, ma foi ! ne me faites pas jouer une femme, j'ai ma barbe qui vient...
QUINCE
C'est tout de même. Vous le jouerez sous un masque et vous parlerez aussi petit que vous voudrez.
BOTTOM
Si je peux cacher ma figure, faites moi jouer Thisby aussi -— je parlerai avec une monstrueuse petite voix : — Thisné, Thisné — Ah ! Pyramus, mon amoureux chéri !... ta Thisby chérie !... et ta lady chérie !...
QUINCE
Non, non! vous devez jouer Pyramus, et vous, Flûte, Thisby.
BOTTOM
Bien, continuez.
QUINCE, appelant.
Robin Starveling, le tailleur.
STARVELING 1
Ici, Peter Quince.
QUINCE
Robin Starveling, vous jouerez la mère de Thisby... (Appelant.) Tom Snout, le rétameur 2. y
SNOUT
Ici, Peter Quince.
QUINCE
Vous, le père de Pyramus. Moi-même, le père de Thisby. Snug, l'assembleur 3, vous jouerez le rôle du lion. Et, j'espère, la pièce est pourvue.
SNUG
Avez-vous le rôle du lion par écrit ? Je vous prie, si oui, donnez-le moi, car je suis lent à apprendre.
QUINCE
Vous pouvez le faire d'inspiration... car il n'y a rien que rugissements.
1 Ce nom ne signifie pas Meurt de faim, ainsi que l'a traduit F. V. II. mais bien amaigri, émacié par la faim. Un des effets comiques de la pièce est de donner ce rôle à un acteur très bedonnant, M. Lemaigre représenté par un acteur très gras.
2 Et non le chaudronnier. Tinker n'est qu'un raccommodeur.
3 Menuisier d'assemblage, par opposition au menuisier de placage. Cette distinction existe en français. '334
BOTTOM
Laissez-moi jouer le lion aussi... je rugirai à donner bon coeur à tout homme qui m'entendra, je rugirai... que le duc lui-même dira: — Encore! qu'il rugisse encore * !
QUINCE
Si vous faisiez cela trop terriblement, vous effraieriez la duchesse et les dames qu'elles en hurleraient... et ce serait assez pour nous faire tous pendre.
TOUS, criant.
Cela ferait pendre tous les fils de nos mères !
BOTTOM
Je vous concède, amis, que si vous effrayez les dames aies mettre hors d'esprit, elles n'auraient pas d'autre idée que de nous faire pendre... mais j'aggraverai ma voix, de façon à vous rugir aussi gentiment qu'une colombe qui tète 2 !... je rugirai comme si j'étais un rossignol !
QUINCE
Vous ne pouvez jouer qu'un rôle, Pyramus. Car Pyramus est un jeune homme de douce figure, un joli homme qu'on verra dans un jour d'été, un très aimable, très gen-til homme... c'est pourquoi il faut absolument jouer Pyramus3...
BOTTOM
Très bien, j'entreprendrai la chose... Quelle barbe devrai-je préférer pour jouer cela?
QUINCE
Hé! celle que vous voudrez...
BOTTOM
Je vous débiterai cela soit avec votre barbe couleur de paille, ou votre barbe de teinte orange ou votre barbe pourpre-en-graine, ou votre barbe couronne-de-France, ou votre barbe jaune complet...
QUINCE
Il y a de vos couronnes de France qui n'ont pas de cheveux du tout* et alors vous joueriez à face glabre... Mais., mes maîtres, voici vos rôles : et je dois vous sup-plier, vous requérir, vous demander de les apprendre pour demain soir, et de mé rejoindre dans le bois du palais, un mille hors la ville, au clair de la lune. Là, nous répéterons. Car si nous nous réunissions dans la ville, nous serions suivis comme
•• Éternelles plaisanteries sur la vanité des comédiens. On dirait, en argot de coulisses, que Bottom est un tireur de couverture, c'est-à-dire voulant tout prendre pour lui et ne rien laisser aux autres.
2 Comme on a coutume d'attribuer à Shakespeare lui-même tous les propos ténus par ses person-nages, on a refusé d'admettre qu'il ait écrit a Sucking-dove et, au lieu du coq à l'âne burlesque de Bottom, on a traduit colombe à la becquée. (F. V. H.) ou pour moins compromettre encore la gloire de Shakespeare —jeune colombe —(Guizot) Fr. Michel et Montégut ont écrit amoureuse: Seule, l'expres-sion joviale de Shakespeare a été rejetée.
3 Quince sait-il assez bien prendre Bottom par son faible vaniteux ?
4 La couronne française signifie un accident de calvitie consécutif aune maladie spéciale, dont les anglais nous attribuent le monopole. Il est vrai qu'en certaines expressions connues autour du Palais Royal nous leur rendons bien la pareille.
33 5 chiens 1 par la foule et nos plans seraient connus. Entre temps, je ferai la note des accessoires dont notre pièce a besoin. Je vous en prie, ne me manquez pas l
BOTTOM
Nous irons : et là nous pourrons répéter plus obscènement 2 et courageusement. Prenez de la peine, soyez parfaits ! Adieu.
QUINCE
Nous nous réunirons au Chêne du Roi.
BOTTOM
Allez! Entières ou coupées les cordes de l'arc3!... (Ils sortent.)
1 JDoggcd, de dog, chien.
2 Jeu de mots. Obscène est pris là dans le sens de hors de la scène.
3 Phrase proverbiale. Los archers devaient venir à convocation, que les cordes de leur arc fussent intactes ou non. Et cette formule a été adoptée et subsiste encore pour indiquer un rendez-vous sans faute et quoiqu'il arrive.
Un bois auprès d'Athènes.
Entrent d'un côté une FÉE et de l'autre PUCK 1.
PUCK, à la fée.
Hé ! Hé ! l'Esprit ! où errez-vous ?
LA FÉE
Par monts, par vaux — par buissons, par bruyères — sur les parcs, sur les haies — par le flot, par le feu — j'erre partout, plus vite que les lunaires sphères. — Et je sers la reine des Fées, pour arroser ses cercles 2 sur la verdure — Les hautes pri-meroses sont ses chambellans 3 — vous voyez sur leurs habits d'or des taches, ce sont rubis, présents de la fée ; et en ces rousseurs vivent leurs parfums...
« Il me faut aller chercher là quelques gouttes de rosée et pendre une perle à l'o-reille de chaque primerose... Adieu toi, lourdaud des Esprits, je m'en vais. Notre reine et tous ses Elfes viennent ici tout de suite...
PUCK
Le roi tient réveillon cette nuit : prends garde à ce que la Reine ne vienne pas à
* Voir note d' Ifamlct, page 113. Puck, le Robin Goodfellow, bon enfant, le Robin Hood, Robin des bois, est la personnification fantastique du Hasard, à mille formes, malencontreuses et bouffonnes, qui traversent notre vie. Les moines de Sehwerin, dans le Mecklenbourg, l'avaient à leur service et lui donnaient en guise de salaire deux pots d'étains et une veste dont les boulons étaient des grelots. Mais Puck est évidemment doué de don d'ubiquité, car il n'est pas de pays où on ne le retrouve, taqui-nant les naïfs et parfois capable de bonnes actions. C'est le Gavroche*des génies, mauvaise tête et bon coeur, étourdi et malin. Il porte la cape rouge. Il est gros (lob) et de petite taille. B. Laroche a traduit ce nom si gracieux de Puck, par Farfadet I
2 Voir sur les Cercles des Fées, note Macbeth, page 243.
» Cotvslips — primeroses. Cependant dans les gloses anglo-saxonnes Coivyslepe est traduit par le latin ligustrum, troène ou vaccinium, le vacict. Il semble que ce serait plutôt l'arum maculâtum. Voir plus loin Ox-lips, qui donne bien la racine de Cow-lips. sa vue. Car Oberon est exaspéré, parce qu'elle, a, pour page, un joli garçon voie.à un roi Indien. Elle n'eût jamais si doux orphelin 1, et le jaloux Oberon voudrait avoir l'enfant pour chevalier de son cortège,'parcourant les forêts sauvages.- Mais elle; par force, garde l'aimé garçon, le couronne de fleurs et fait de lui toute sa joie. Et main-tenant jamais ils ne se rencontrent, dans le bois, dans le pré, ou près de la fontaine claire ou sous les brillantes paillettes des étoiles, qu'ils ne se querellent... si bien que tous leurs; Elfes, par crainte, se blottissent dans les coupes de glands et s'y cachent.
-'.-■'.- . • LA FÉE.'
Ou je me méprends tout à fait sur votre forme et façon — ou bien vous êtes cet Esprit-malicieux et fripon qu'on nomme Robin Bonenfant... n'êtes vous pas lui, qui effraie les filles du village, qui écréme le lait, parfois .travaille dans le moulineau de sorte que la ménagère s'essoufle à barater en vain — qui parfois fait que la boisson rie supporte pas la levure — qui égare les errants de nuit, riant dé leur mal ? Pour ceux qui vous appellent Hobgoblin 2 et doux Puck, vous faites leur ouvrage et ils auront bonne chance... n'êtes-vous pas lui ?
PUCK ■..-
Tu dis juste. Je suis ce joyeux errant de la nuit. Je badine devant Oberon et le fais sourire, quand j'abuse un cheval gras et nourri de fèves en hennissant, à la façon d'une pouliche. Parfois je me cache dans le bol d'une commère en vraie ressemblance d'une pomme cuite, et quand elle boit, je saute à ses lèvres et sur son fanon séché ré-pands Taie 3. La plus sage aïeule, disant la plus triste histoire, parfois me prend pour son tabouret à trois pieds, je glisse sous son boum i, alors elle culbute, crie : « Tailleur 5! » et tombe dans une quinte. Alors toute la société se tient les côtes et rit et pouffe de joie a en éternuer et jure que jamais heure ne fût passée meilleure... mais, place, fée, voici Oberon !
LA FÉE
Et voici ma maîtresse... je voudrais qu'il fût parti!...