‹ Œuvres diversChapitre 111 sur 128 · LA J01£ EST-ELLE LE BONHEUR · texte numérisé non relu

LA J01£ EST-ELLE LE BONHEUR

Messidor an vm (laoê).

Tous les habitants de la terre connaissent la galiote de Saînt-Cloiid, ce bâtiment léger, élégant dans sa forme et dans ses ornements, frais dans ses couleurs, rapide dans sa course, qui, partant du punt des Tuilerios, à I^aris, chaque malin, atteint en moins de six heures le pont de Sèvres; ce qui procure ensuite aux passagers l'agrément d'acheter! pied le VDvage. Je me trouvais sur cette voiture, le mois dernier, avec un de mes amis, bon enfant, honnête garçon, avec qui je causais philosophiquement sur les personnages de tout état, de tout sexe, de tout âge, qui remplissaient le bateau.

Mon ami aperçoit aisément le c6té plaisant des choses; il voit les ridicules mieux que personne ; aussi sa compagnie est-elle fort agréable. Mais comme nous avons la bôtise, nous autres hommes, de placer notre vanité, non pas dans les qualités que nous avons, mais dans celles qui nous manquent, mon ami fait peu de cas de la galté de ses ré^ flexions, et il s'estime principalement comme philoso|)he, eomme penseur. Or, vous saurez que du moment qu'il considère sérieusement ks choses et les personnes, c'est alors qu'il les voit tout de travers.

Un des aphorismes qu'il aime le plus à me répéter, c*est que Je peuple était bien plus heureux autrefois qu'aujourd'hui. Vous rappeler vous, me disait-il, comme il se livrait aisément à la joie? quel air insouciant il portait au milieu de ses plaisirs? Cette galté naïve et bruyante montrait combien il était heureux et satisfait!

Comment ! lui répondais-je, n'avez-vous pas encore assez vécu poor

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«voir que la Joie n*est pas le bonheur? Notre bon vieux Montaigne, qui n*a pas toujours raison, mais qui souvent rencontre juste, dit, dans je no sais quel endroit < que Vextréme et plein eanientement a piui de rûMst* que d^enjouê. Le plaisir bruyant ne dôcèloque le besoin de s'étourdir; tandis quon aimo à savourer le lK>nheur véritable. Ia\s gens heureux Tout pou de bruit ; ils sont comme les nations dont vous savi-z que Huusseau a dit que irs pins fortunées sont celles dont on entend le moins imrlcr.

Ma faconde était superflue, lion ami branlait la tète, et ne croyait pas un mot de tout ce que je lui disais.

Vtôs de nous, sur lo lillac, était un père avec son iils. I<e jeune homme ne faisait pas f^i and bruit, mais il parcourait tous les coins du bateau, questionnait les mariniers, essiiyait quelquefois de les aider, > eiToirait de grim|>cr sur une échelle de corde, descendait dans la chaloupe, revenait sur le tillac. Le père le regardait d*un air pensif, et il ue lui arriva pas de rire une seule fois. Mon ami, jetant quelquefois les yeux sur cet homme i^ar hasard, disait toujours en prenant un ton conqMtissant : Voilà un rire iourwentv de quelque grand cAagrim.

Lorsqu'il regardait au contraire un autre groupe : Parbleu^ disait-il, rej çenê me font envie f Kn eflet, il y avait là une com|)agnie qui faisait à elle seule plus de bruit que tout le reste de réquifwge ensemble. C'étaient des jeux de toutes h^ façons, des niches qu*on se faisait les uns aux autres, de gros lx)ns mots, et des éclats de rire » n'en point finir. Cette compagnie était ainsi composée :

L'ne grosse maman, très- bien mise, encore fraîche, ayant de l'embonpoint et sachant en tirer parti : de ces femmes à qui il ne manque, pour avoir Tair distingué, qu'une santé moins florissante : du mie, eou* veKe de bagues et de dentelles. Elle avait avec elle sa lille, jeune personne au regard gracieux, souriant avec modestie aux propos d*tHi homme de tn*nle ans environ, fort empressé de lui plaire.

lu jeune ménage très-gai, un vieux bel esprit faisant des contes Mtilsrds, et un enfjnt qui étourdissait la société de son balnl et de ses amusements, voilà eo (|ui complrtait cette bande joyeuse.

Mon ami qui «*iiviai( ttitijours leur Arimi/* '/ frimehe ffniie, s*appm(*ha d'eus, et comme il est d'un aliord aimable, il eut bientôt lié cfHniaisaaiice ; ji^ crois même qu*i! fut admis à une piirtie iVnLsrauvole.

Je no le suivis point, mais jentrai en conversation :ivec rt>lui que mon ami regardait cumnie un ètn* infortuné, et nous en vînmes bieatôl à causer familièrement ensemble.

\|»res les premiers m<its d** |tf>litessr aretNituniet*, il m'apprif qu'il

• t.'rml «H «iiialMiir rliA|iilir du livrt* U.

allait à la campagne rejoindre sa femme qui relevait de couches. « Je n'avais, me dit-il, que ce garçon que vous voyez, et je désirais ardemment une fille : ma femme vient de m'en donner une, et déjà mon imagination devance Tâge de cette enfant. Je me la représente grandelelle, et travaillant à côté de sa mère, d'un air posé et modeste ;le temps viendra ensuite où elle fera les honneurs de la maison. Les étrangers remarqueront sa figure ; elle aura tout è la fois de renjooement et de la réserve, mais de cette réserve qui n'exclut pas entièrement la coquetterie ; car il en faut toujours un peu k son sexe, et je ne connais rien d'aussi maussade qu'une femme qui n'a nulle envie de

plaire. La mienne n'est pas ainsi »

Là-dessus, mon compagnon de voyage, un peu excité par moi qui avais envie de savoir jusqu'à quel point il était à plaindre, me paria de sa femme, fit la description du lieu qu'elle habitair. « C'est une maison de campagne située près de Vaucresson^ un lieu de délices, que j'ai acheté presque pour rien, me disait-il. La maison est à mi-côte, ao fond d'une petite gorge; elle domine sur un beau vallon, et dans le lointain, on découvre les clochers de Versailles; j'ai un bois derrière moi, et un bois de chaque côté; à droite une clairière, au travers de laquelle on aperçoit quelques arches de l'aqueduc de Marly. Du haut de la colline tombe un ruisseau que j'ai arrêté, et que j'ai obligé à faire travailler une petite usine. C'est un objet de pur amusement, mais qui pourrait me devenir utile au besoin. Cette usine est une douce conception que je me suis complu à faire exécuter sous mes yeux. Elle me sert à tout : elle fait tourner le crible où je passe mes grains, la meule où j'aiguise mes outils, et successivement j'applique mon moteur k toutes sortes d'usages. Le ruisseau n'est point perdu après avoir travaillé : mon petit Alfxis l'a conduit dans un lac de sa façon, qu'il a couvert de vaisseaux, et où il fait toujours battre la flotte anglaise par la flotte française; ce qui est du moins de bon augure.

» Mon jardin est un véritable Eden, car j'y ai exécuté plusieurs des idées de Milton, et entre autres ce paradis dans le paradis, retraite enchantée, dessinée par Dieu même, et qui chez moi Ta été par ma femme. Là, nous réunissons de temps en temps quelques amis, gens d'esprit et de bons sens, mais qui ne cherchent point à paraître tels ; hommes sûrs, avec lesquels on peut tout dire sans risquer de se cximpromettre ou de les fâcher, qui se montrent tels qu'ils sont, parce que leur âme est honnête et bonne, et qu'ils n'ont ni malice ni ambition. Concevezvous un être plus heureux que moi ? »

Je lui avouai que je n'en connaissais point, et que, pour mon compte, je n'étendais pas mes désirs au-delà de ce qu'il possédait.

La galiote arriva. Mon ami se sépara avec regret de la société avec laquelle il s'était si fort amusé ; on descendit à terre, et l'on se dis-

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