‹ Œuvres diversChapitre 116 sur 128 · LE TALKNT DE VOIR · texte numérisé non relu

LE TALKNT DE VOIR

» — le ne sais de quel âge; mais, à coup sûr, d'un fort sot âge. Elle s'étendait sur une seule ligne dans toute la largeur de la maison. Les lettres étaient d*un blanc sale, le fond d*un rouge sang-de-bœuf. Voici textuellement ce qu'elle contenait : Brisemiche^ aubergiste^ donne à boire et à manger; il y a des cabinets pour. Elle s'arrêtait à ce mot.

» — Àhl il y a des cabinets pour! s'écria-t-on!--Oui, il y a cela en propres termes. Surpris, comme vous pouvez penser, de voir une phrase terminée par une préposition , j*ai réfléchi , j*ai songé, j'ai examiné ; et comme l'examen est le fondement de toute science, j'ai enfin découvert deux mots de contrebande qui restaient à placer, lorsqu'il ne restait plus un seul bout de maison pour les recevoir. Les grosses lettres de l'inscription tenant presque toute la hauteur de la moulure saillante qui séparait le rez-de«chaussée du premier étage, le peintre, homme de lettres , s'était vu contraint de mettre , en très-petits caractères, au-dessus de la fin de sa ligne , ces deux mots-ci : les compagnies particulières. Et après un peu de réflexion, il me fut démontré que le mot POUR et les trois petits mots :

Les compagnies particulières ,

formaient ensemble un membre complet de la même phrase.

» Vous savez tous que le célèbre Machiavel fut nommé, à une certaine époque, ambassadeur de la Toscane, alors république, auprès de la France , alors monarchie. Tout cela est bien changé , c^est le caractère des peuples. Machiavel, l'observateur Machiavel ^ a fait un Mémoire sur cette ambassade, pendant laquelle il étudia les mœurs de la nation. Or, savez- vous, ce qu'il a écrit de nous dans son Mémoire? L'avenir n'est rien pour les Français.

» Ce trait de satire, que certaines gens auront la bonhomie de prendre pour un éloge, m'est venu sur-le-champ à l'esprit, pendant que je considérais l'écriteau de l'auberge. Voilà un homme, me suis-je dit, qui a commencé sa ligne avant de savoir comment il la finirait. Cela ne serait rien, ai-je ajouté tout bas, cela ne serait rien, s'il n'y avait que l'écriteau de ce village commencé de cette façon ; mais il n'y a pas de village où il ne se rencontre quelque chose d'approchant; cela même ne serait rien encore, si l'on ne commençait un palais, un canal, que dis-je? une guerre! comme le peintre a commencé son écriteau.

» Plongé dans ces belles réflexions, je n'apercevais pas que M. Brisemichcy en personne, était campé, avec son bonnet de coton, sa serviette en tablier , et son tranchelard au côté, sur le seuil de la porte de sa cuisine, et qu'il me regardait. À la fin je l'ai aperçu ; et, ce qui m'a frappé d'abord , ce n'est pas tant sa barbe noire et ses joues enflammées, que son bonnet de coton, lequel était élégamment posé sur une ftisure enfarinéei et laissait apercevoir des oreilles enfarinées ,

un chignon et une queue enfarinés , toutes choses de quoi il sembUH excessivement fier.

• Jl n'y avait pas de quoi sans doute; et je me disais (toiqoim emisîmême; car il ne convient pas de penser tout haut sur le oomple du aubergistes, non plus que sur celui des potentats) je sie4iieîs : ^àà un homme qui perd tous les jours une demi-heure de se matîBée, qui paie un perruquier, fait de la dépense en poudre et ee pommede,et use un bonnet de coton dans la phis belle saison de Taettée, leloat pour se faire la plus laide et la plus ridicule figure qu'il soit ponble dlmaginer.

» Il y a apparence que tandis que j*étais appuyé sur oia canne, droit en face de la porte de M. Brisemiche^ ces réflexions, ou une partie de ces réflexions ont percé malgré moi sur ma figure; tougours est-il certain que M. Brisemiche^ sans se déranger, s'est mis à me faire naedH plus laides grimaces qui se puissent voir.

» Ce qui m'a déterminé à poursuivre mon chemin.

» Quelques centaines de pas plus loin, passant au bord d'nn jaidia bien cultivé, j'en ai vu le jardinier qui arrosait une plate-bande di fraises. Oh ! oh 1 voilà un brave homme qui se donne bien de la peine inutilement; il pleuvra cette nuit, sans aucun doute. Quand son amsoir a été épuisé , je lui ai fait compliment sur la tenue de aon jaidn ; mais je m'étonne, ai-je ajouté, que vous arrosiez ce soir. Ne voynvous pas tous ces nuages épais qui roulent dans le ciel? nous auroas de l'eau.

» De Teau? a-t-il repris, en branlant la tète; ohl que nenni, j*avoDS caressé notre chat tantôt.

» J*ai longtemps cherché quel rapport il pouvait y avoir entre les caresses que cet homme avait données à son chat et la pluie. Il a employé le temps de mes méditations à remplir et à vider de nouveaa ses arrosoirs; alors mettant décote l'amour-propre, je lui ai humblement demandé ce que je ne pouvais deviner.

" Voyez-vous, m*at-ii dit, quand je caressons notre matou et qnesoo poil pétille, je disons, il n*y aura pas d*eau.

» 11 ne m*a pas été possible de tirer de lui d'autre renseignement; ii a donc fallu continuer ma route, non sans rêver au phénomène de rooa jardinier.

» Je regardais ce vaste amas de nuages variés dans leunT formes, variés dans leurs couleurs, dont Tensemble représente si bien le vagee des imaginations déréglées. Que d'objets tantôt riants, tantôt eflrayaats, et toujours bizarres, se succèdent dans ces tétes<là comme dans le ciel! Tout n*esl pourtant que vapeur.

> Le chat m'occupait toujours, et je remontais ensuite du chat aox nuages. Si cet homme a observé plusieurs fois le même fait. Il y a

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