DES ARTS ET MÉTIERS
nsCOCRS IVOUVERTllRi': IHJ C01:RS DtCONOMIE INDUSTRIELLE, prMioac^ le % 4kécmwmWrm !•«• ••
Messieurs,
l/^ipouvirnemenl, en instituant au Conservatoire des Arts et Métiers, lenv^i^iioment auquel vous venez prendre part, montre si louable lollicitudi* pour le progrès des arts utiles. Cette institution, qui n'avait pu de mixlêle dans les autres États de TKurope, mérite d*y trouver des milateurs. Partout il existe des chaires publiques pour renseigneoifnl di*> li'ttres, de la médecine et des lois; dans plusieurs pays il fa riisie pour les sciences physiques et mathématiques : on a vu Mne des cours de technologie, ou de la pratique des arts; mais jusqu'à ce moment on n*avait rien fait, dans les élablittements publics, pour mettre les personnes qui se consacrent à des proresaions induurielies, a portiH» de profiter des hautes connaissances dont s*enorcunllit à lion droit notre siècle. Il semblait que le savant dût rougir 4f n-iiJn' sa tioclrine utile, et que Tartiste fût incapable de s*élever <u-d(*ssus d'une pratique aveugle.
* U rrraiioo «Ir U rhairt* il'ifrofioiiit> iiiduffriW/^ au Contn^atoirr dat Arti tC Mé- ■«n. 1 !• nominal If •!! dr J.-R. Say Jl ri*ttf chairr. k ra|»|Nirtfnl a l'année 1870. (> d&acoon «éMr oQirrt U *etir d^ ir^on» qur l'iMiiMrr pn»r<>Mnii promMiça dana celle «Mdnte pen- *wi teiir aniiffv» romfrutnm.
*•'. îf.-.irra dant \m forro»(Nintianrr iinf Irllir a M. Thènard dans taqufllf ranteur.d'ar- '9K »%*r w «a^anl rhimiMr. avait drvrlopp^ le« motifi qui drvaient port^ à Instituer "at^iinnnrnt de rM-onumir pulitiqur au Ticinaervatolre de» Arta et Mètierf. i>tte lettre '■t mw HMi» If» >eui du ministre, et eut sa part d'influence dans la décision favoralile qu'on
. iVofe dtf f dilf«rf . )
Cependant les rapides progrès des sciences spéculatives, particalièrement depuis la fin du dernier siècle, appelaient des perfectionnements analogues dans les arts. La physique, la chimie, la mécanique même, s'étaient enrichies de plusieurs découvertes importantes. Toutes les sciences, éclairées par des expériences judicieuses, enrichies par des esprits supérieurs, s'avançaient à pas de géants; et néanmoins les ateliers suivaient toujours leurs anciennes routines, et cherchaient à justifier des procédés défectueux par des théories surannées, démontrées fausses depuis longtemps.
Si quelques savants épars, tourmentés du désir d'être utiles, mmitraient, dans leurs écrits, Theureuse application qu'on pouvait faire des découvertes récentes; si quelques agriculteurs, quelques maoufacturiers éminents , savaient mêler l'étude à leurs travaux, et se tenaient au niveau des connaissances nouvelles, c'étaient d'heureuses, mais de rares exceptions, qui faisaient honneur aux individus, sans exercer une influence générale sur les arts.
Le siècle appelait donc un enseignement qui pût faire participer, sans frais, aux lumières des savants, les hommes qui se consacrent aux travaux de l'industrie ; un enseignement qui, se perpétuant d'année en année, les tint constamment au courant du dernier état des sciences, fit participer tous les arts aux découvertes qui seraient faites dam l'un d'entre eux, et généralisât des procédés qui, faute de ce centn commun, seraient demeurés ensevelis dans un coin écarté du royaume.
Ce n'est pas tout. Les meilleures vues, les plus savantes combinaisons, sans le jugement et la prudence, qui seuls peuvent les faire tourner au profit des particuliers et de la société, ne seraient que de dangereuses amorces. Stimuler l'esprit d'entreprise sans lui montrer quels sont ses intérêts bien entendus, n'aurait été souvent que lui tendre on piège en voulant lui oSnir un secours.
Déjà n'avons-nous pas vu trop souvent des hommes intelligents, la borieux, instruits dans la théorie comme dans la pratique des arts lutter néanmoins sans succès contre la fortune, multiplier leurs sacrifices pour soutenir des entreprises qui devaient finir par succomber perdre les capitaux qui leur appartenaient, et malheureusement aoss quelquefois, ceux qu'on leur avait confiés?
Tantôt c'est un moteur hydraulique dont on s'est exagéré le service ou dont on a mal calculé les frais. La force de l'eau y aura été employéi avec la moindre perte possible; toutes les transmissions de mouvè*
DISCOURS imUVKKTURE. 135
oMil ? auront êtp ronronnes aux plus saines notions de la m^anique ; Mil il fallait calculer on outre quelle portion de valeur cette puissance dr la nature ajoutait au produit (|ui devait en résulter ; il fallait savoir M re tte valeur produite, ne devait fias être excédée par les frais k faire |oir attirer des ouvriers dans le voisinage du moteur, pour les instruire, pour les loger; si le transport des matières premières k l'enilRNt de la fabrique, celui des produits au lieu de la consommation, ne dmient pas coûter plus qu*on ne pouvait économiser par remploi de il force motrice.
\illeurs, c'est un manufacturier qui, trop confiant dans la connais- «ore parfaite qu'il a de son art, S(>duit par des succès qu'il a déjà nUrnus. se ruine faute d'avoir appn*cié la diflérence des lieux et des nrronstances ; faute d*avoir calculé ce qu*il avait k redouter de la «wrurrence d'un autrep roduit ; d*avoir réfléchi sur la population, les attires, les préjugés même des lieux qui devaient lui fournir desconfonmateurs.
De la une défiance trop bien fondée de la part des capitalistes, lonqu'il s'agit de faire des avances aux entreprises industrielles; fl quelquefoifi aussi une confiance* exagén'^e qui n*est pas moins fu- Kile. im ne sait |uis assez que Thonnèteté, Tactivité, le talent des aMiepreneurs. ne sont pas des gages suffisants de succès; on est séduit m (W brillantes mais chimériques espérances; c'est ainsi que les rio» f xtravagant.s trouvent un appui et obtiennent la faveur du public; andis que des arts recommandables languissent durant des siècles, usqu'a ce que transportés dans Tétranger, ils y fleurissent, et nous ■nnirent. |iar leur aurcès, les moissons de richesses que nous avons Vfrii^e«f*.
t/e^i piujr eviiiT ces inconvénients (autant ilu moins que Thumaine ^afrsM- |>eut st> flatter d'y réussir «que, dans renseignement du (>)n- «natoin* t\rs \ris et Métiers, on a joint à Tiipplicalion de la mécanique H d^ la chimie au\ arts utiles, lVns(M;;nrment de rEconomie indus-
\jc mut trnnoMif %*>{ foiiiii* de dru\ mots grecs qui désignent la monauMiirv des lois qui pn*siil(Mit aux biens, aux richesses. I^s épi- 'hKiNiqiif»n joint qurlqiiefois h ce mol. ajoutent peu de chose k sa ^^nifiration. .\in«i lorS(|u'oil dit f.tonomi^ ^mlitique^ du mut Polis, qui '•vl dirt- //i rilf , t*ii semble tirs riUnfen%, la snciétr, on nVntend autre ^iMie que la connaissance des lois qui président aux richesses de la
136 œUVnKS DIVERSES.
société, des personnes dont Tensemble compose la société i ; lorsqu^on dit Economie industriellej on entend la connaissance des lois qui président aux richesses pour Fusage des personnes qui se consacrent aux professions industrielles'. Mais vous voyez que dans tous les cas il s'agit des lois qu'observent les richesses dans leur croissance et dans leur décroissance ; or, comment la connaissance de ces lois pourraitelle nous être indiflerente, ou plutôt comment ne nous inspirerait-elle pas un vif intérêt, puisque c'est dans leurs richesses, petites ou grandes, que les hommes trouvent les moyens d'exister, de jouir et de se multiplier?
Telle est l'étude qui sera l'objet de ce cours. Nous rappliquerons aux arts industriels; c'est-à-dire que nous découvrirons ensemble l'usage que Ton peut faire des connaissances économiques lorsqu'on cultive les arts; et ce sera un intérêt de plus ajouté à celui que nous venons de voir que les connaissances économiques, en elles-mêmes, doivent nous inspirer. Si quelques personnes ont cru, et même croient encore, que ce genre de connaissances manque de bases solides, c'est uniquement parce qu'elles sont préoccupées des systèmes hypothétiques auxquels on s'est livré dans le courant du siècle dernier, et qu'elles sont demeurées étrangères aux progrès qu'a faits en ce genre l'esprit humain» du moment qu'il a suivi la méthode qui a si merveilleusement hâté le développement des autres sciences.
Cette méthode consiste à ne prendre que les faits pour fondement de toutes nos connaissances, et à n'en tirer que des conséquences rigoureuses. Mais comme les rêveurs de systèmes prétendent, eux aussi, s'appuyer sur les faits, et raisonner fort juste, il ne sera pas inutile que
■ Un autre moUf encore Justiflc le nom d'Économie politique donné à cette science. Koiseulement ce sont les richesses de la société dont elle s*occupe ; mais c'est d'après TéUMle qu'elle fait de la société qu'elle ai en état d'assigner les causes qui font croître et décroUie les richesses de l'homme. Les motifs qui déterminent l'olTrc et la demande des produits, da senices productifs, sont des phénomènes moraux et sociaux. C'est aussi ce qui met ctfie science au nombre des sciences morales et politiquc^. ( Note de V Auteur. ]
* En réalité, cette distinction entre IVconomir politique et l'^conomte industrielle w» que de fondement. Mais il est facile d'apercevoir que le professeur cédait aux exigeneei d'un pouvoir qui n'avait pas voulu lui permettre d'appeler, de son nom véritable, l'eiuelgnement qu'il lui conflait. Du resto, le terme même consacré par l'usage, n'était pas d'une parfaite exactitude; et c'est avec rair^oii, il nous semble, que J.-B. Say a écrit plusUrd ( Cours compl. tome i*' p. 1 ) l'opinion qu'il serait opportun de remplacer les roots d'^* mêmie politique par ceux d'économie sociale, ( E. D. )
IHSrOURS D'OIlVKRTrRE. l'H
jf m'arrête un moment sur la manière dnnl nn a tin^ parti des Tnils dans la nouvelle méthode. J*alTermirai ainsi le chemin sur lequel nous dfTons marcher.
1 1^ faits, les êvrnements, ceux qui ont rapport aux richesses comme lis autn*s, n'arrivent jamais par hasard. Ils sont toujours les résultats im causes qui les ont préct*dês. Lorsque vous voyez une plante sortir dr la ti*rre, vous ne pensiez pas qu'elle soit venue là sans cause : une paine de semence sits tomlièe en terre; elle y aura germé. Telle est la raus<* du pliénomène que vous observe/ , et cette cause était elleiDi^r le rèMillat d'un autre fait antérieur. Uieii n'arrive enfln sans les nmililiiins qui étaient nécessaires |Hiur que la chose arrivât; et le Tait qui ff-Miltc de ces anti'CiHients ^ eugeiidrc à son tour ceux qui doivent lui succéder.
< est déjà un meritt* (|ue tie bien observer un phénomène^ de le voir tfi qu'il est; mais cela ne cfinstitue pas la science, lin jardinier, un «mplf |ia\san, a vu autant de phénomènes de physique végétale, que If plus savant botaniste. I.c moindre berpcr a vu autant de levers et de OHJchers de planètes, que le plus habile astronome; il faut encore Mrr i-n état de remonter In chaîne qui lie un fait à sa caust% et montrer pir quel endroit chaque anneau de celte chaîne W" lie à un autn*. Alors seulement on peut dire (pron est savant, que Ton sait d où Ion vient rifni Ion V.I, i't qui* Ion est en état de tiriT d'utiles conséipiences de cv que l'on olïserve ».
InrMiu'on voyait ipie l'eau refusait de monter dans nn corps de (••ni(H' au-dessus de :12 fiieds, et qii'im disait que c'était parce qu'elle »\»i\ horreur du vide, pouvait-on montnT la chaîne qui liait ce phén<»nieneà ««a prétendue cause ' Nullement. Et comme Tinsatialile eurMm:\r df l'homme veut toujours remonter aux causes, n'étant pas a%M-/ instruit fMMir d<'*couvrir la véritable, on en imaginait une: cm <i<Miriaii une i*\plicalton où il n'y avait pasm^me une ombre de raison; car elle exifeai! que l'on pnMAt un sentiment, une répugnance , une crainte. ;i iini> rhos«* inaniniee, ti*lle que l'eau! Mais après le< belles rxp^rienci-«» d«* Tiirieelli et de Pas<*al. on put din» avec certitude
: .r« ;u*. »ur rriir ijrr tri*f-\r4M* <|iii' l.i -niMirt* mn^i-ir surtout Han» 1** (n-imur il» ili-nir- •• .**• f urli:ii«lr Ir» rapport» qui rm-hnirif-nt N*- iiii^ aux .iiilri'» Imi* |i • |i|iriiiitiii-rif« \^ M paaaMil »<»u» no» «fu\. - • \uir Conmlrr, grner., p. T a M. Kl).
que l'eau remontait dans une pompe vide d'air comme le mercure dans un baromètre, en raison de la pesanteur de Tatmosphère qui était suflisante pour les faire refluer à cette hauteur, et pas au deli ; alors seulement on fut éclairé, on fut savant sur ce point. I^e fait de l'ascension de Teau dans les pompes fut lié au fait delà pesanteur de i*air; et Ton put raisonner la construction des pompes qu'on avait jusque-li construites au hasard et probablement fort imparfaites.
Je dis qu*on fut savant sur ce point, Messieurs, car la science humaine, quelqu'étonnante qu'elle soit à beaucoup d'égards, est bien bornée k beaucoup d'autres. Nous observons qu'une personne vaccinée peut s'exposer à la contagion de la petite vérole sans la prendre ; il est infiniment probable que l'un de ces faits tient à l'autre par une chaîne non interrompue, puisque l'un entraîne toujours l'autre ; mais il y a plusieurs anneaux de cette chaîne qui passent au trarers d'un nuage dont l'épaisseur les dérobe à nos yeux. Ce nuage se dissipera peut-être un jour; alors nous serons plus instruits que nous ne le sommes à cet égard; jusque là tout le mérite auquel nous puissions prétendre, est de constater ce que nous savons et ce que nous ne savons pas, afin de ménager des pierres d'attente à nos successeurs.
Telle est, Messieurs, la méthode qui assure notre marche et qui fait tomber maintenant tous les systèmes hypothétiques, toutes les explications gratuites et dénuées de preuves. Un astrologue aurait de la peine aujourd'hui à faire croire qu'une comète présage un grand événement. Nous ne gardons pas dans nos poches, comme faisaient nos pères, des dents de requin proprement enchâssées dans des montures d'or et d'argent, pour préserver des maux de dents et de la peur. Les nègres musulmans de l'Afrique portent encore, pour se garantir des accidents de la guerre, des passages du Koran sur leur poitrine; mais nos soldats riraient d'une pareille précaution. Depuis que les hommes judicieux et éclairés de tous les pays, n'admettent les faits comme conséquence les uns des autres, que lorsqu'ils en ont reconnu la liaison, on . a laissé les causes occultes, les explications gratuites et supposées aux nations les plus ignorantes et aux classes les moins avancées de la société.
Cette manière d'observer a encore cela de bon qu'elle nous apprend k peser l'importance des faits, à faire grand cas de ceux qui peuvent nous conduire k quelque conclusion utile, et à ne pas surcharger notre mémoire et notre papier, de ceux dont il est impossible de tirer aucune
DISCOURS D'OIIVRRTURK. 139
mnsèquence. Un de nos savants, mort depuis plusieurs années, avait compté le nombre de cheveux qui garnissaient la t(^te de madame sa Diêre. Cette supputation n*avait pas laissé de lui coûter du temps et de la peine; mais en supposant qu*ilne se fût pas trompé d'un seul cheveu, rn riait-il beaucoop plus avancé? Je crois qu*il y a tel faiseur de statistiques à qui Ion pourrait adresser la même question.
Je vous ai dit, Messieurs, qu'en toute science le savoir véritable rnosiste à pouvoir se démontrer à soi-même et prouver aux autres, que tel fait découle de tel autre; mais remarquez que cette capacité dê|)end i^ncièreroent d*une autre connaissance encore : de la connaissance de la nature d4*s choses. De quelles choses? De celles qui jouent un rôle dan< le phénomène observé. Le flux et le reflux de la mer nous ont longtemps présente un ph<^nomène dont il était impossible d'assigner rigoureusement la cause. On pouvait soupçonner que la lune était cette '*ause, car les mandes suivaient le cours de la lune; mais il était impos« ^itile a qui que ce fût de s'en convaincre et de le prouver, faute d'aperre\(iir la liaison qui existait bien véritablement entre la lune et les marées ; et |K)urquoi cette liaison n'étail-elle pas aperçue ? Parce que l'na ne connaissait point encore cette propriété qu*ont tous les corps >le ^'attirer mutuellement ; propriété que la lune partage avec tous les autres corps, et qui fait partie de sa nature. Mais du moment que l'attraction a ete bien connue et calculée, l'explication des marées est «it-venue la chose la plus faeile et la plus incontestable.
Tels sont. Messieurs, les fondements de la certitude dans les sneoccs.
Reaucoup de personnes s'imaginent que ces considérations, trèsipplirablcH aux sciences physiques, ne le sont pas aux sciences qui •ml pour objet l'étude de Thomme et de la société. Cependant, au moral comme au physique, aucun fait n'arrive sans cause. Dire qu'on iiHiore cette cause, ce n'est pas prouver qu'elle n'existe pas. Dire qu'il } en a plusieurs, qu'elles se compliquent k l'infini, ce n'est pas prouler que leur action n'a |«as eu lieu, ou n*a eu aucun elTet. C'est convenir seulement qu'elles sont fort difficiles à démêler. Nous le savions déjà ; ^t même nou< savions qu'on les démêle d'autant plus dillicilement lui* l'on a des idées moins justes sur la nature de l'homme et de la wiTH-ie. Mai!« ]»ourtanl, comme ce genre de connaissance* n«Mis importe t^auroup puis4|ue iio'ih sommes des hommes, que nous vivons dans te MCielè, et qu'il serait très-avantageux pour nous de pouvoir expli-
quer les causes d*un grand nombre de phénomènes sociaux, d*en prévoir les résultats, et même de préparer des résultats favorables k nos intérêts et à ceux de la société, nous devons quelque reconnaissance aux tiommes qui ont appliqué aux sciences morales les méthodes qui nous ont valu des connaissances si précieuses relativement aux sciences physiques.
Dans rÉconomie industrielle, vous verrez cx)mbien on a pu acquérir de connaissances positives en les fondant sur cette base. Je ne vous en citerai point d'exemples en ce moment, parce qu'ils naîtront en foule sous nos pas, et parce que, pour en sentir la valeur, il faudrait que vous eussiez des connaissances que vous avez peat-être, mais que je ne dois pas vous supposer encore, puisque vous venez pour les acquérir. Je dois seulement vous faire remarquer ce qui caractérise les observations qui ont fait de l'Économie industrielle, une science expérimentale.
Une fois que, par l'analyse et l'observation, une chose est bien connue, et par conséquent aussi l'espèce d*action qu'elle peut exercer, il et permis de poser des principes, c'est-à-dire des vérités mères, dont on peut regarder la preuve comme acquise, et dont on peut avec sûreté tirer de nouvelles conséquences. C'est ainsi qu'il est de principe en physique que la chaleur dilate les corps; et c'est en vertu de ce principe que l'on construit des thermomètres, des pyromètres, et que par eux nous pouvons avec confiance conclure l'augmentation ou la diminution de chaleur dans les milieux oii nous exposons ces instruments.
Mais il ne faut pas s'imaginer qu'il suffise d'un seul fait pour établir un principe, ni même d'un seul fait contraire pour le renverser. Pour rétablir, vous le présumez aisément , toute expérience demande à être répétée en différentes façons ; mais trop de personnes se persuadent qu'un seul fait contraire est suffisant pour renverser toutes les preuves. Une plume qui voltige dans les airs ne détruit pas la gravitation universelle; et bien que j'entende une cloche contre la direction du vent, il ne s'ensuit pas que ce n'est pas l'air qui m'en apporte le son. Ce fait ne prouve autre chose, sinon que les vibrations sonores se propagent dans l'espace plus vite encore que le vent. C*est ainsi que l'industrie anglaise, depuis cent cinquante ans, a prospéré malgré les douanes et non pas à cause des douanes; et vous en serez convaincus quand nous aurons étudié la marche et les moyens de l'industrie , parce que la nature de ces moyens nous montrera qoelles
DISCOURS U*OlJVIi;RTURE. 141
cause» sont ou ne sont pas capables d'agir sur leurs développements.
l'nur qu'un fait déirui&e ua principe, il faut démontrer d'al)ord que il- lait est vrai ; ensuite qu'il est connu dans toutes ses circonstances, r\ ralin qu'il prouve le contraire de ce que Ton croyait être la vérité; nm^ qui ne voit que tout cet appareil de preuves est plus qu*uii fait; •-•>l un nouveau principe établi à la place d* un plus ancien qui avait rti* inifi légèrement adopté. Kt c'est ainsi que les bonnes méthodes, si rlli*» ne learantissent pas toujours Thomme studieux des en-eurs auxi]uc*IU-s nous condamnent les bornes de nos facultés et rimperfection dr n«>s instrunieiils, nous fournisstMit du moins des moyens |H)ur les n*ri»nnaltre et pour les rectilier. 1^ chimie même, depuis que ses in- «t-^ti^alioiis s«>nt loumises aux inéthod^ modernes, oll're des exemplt^ de priiiei|H*!i romianieiitaux qui on! été recliliés. Il ne faut donc («•uit d«Tlanier nmln* une siMence tout enli«Te parce qu'il lui estarri- \r di* niiisacrer itassa^ièrenieiit quelques erreurs. Cet esprit d'hostilité m* mené a rien qu'à décourager d'iqtpreiidre, a ravori>er la paresse et I i^'iioranee. Il faut au ninlraire chercher, de concert avec ceux qui I ullivent les M'ieiiees, à étendre leur domaine, à augmenter la niasse dv veriti*s dont elles se compostMil, à t'ii exclure les erreurs qui aurjifiit pu s \ ^lis>er, et â travailler ainsi à reculer les tioniesde l'esprit humain, li'rsl ee qu'on ose attendre. .Messieurs, du bon esprit qui vous aniiMie en ces lieux.
1^ méthode «|ue je viens de décrire, et qui, dans les temps modernes, a ^1 remari|uablement contribué au pnt^rès des sciences, peut s'appekr la m(*lhtNle e\|H^rimentale. (i'est elle i|ui. appliquée à l'Ivconomie politique, l'a placiv au rang de^scieiiees ex|K*rimenlales; mais je dois 1QUS faire remarquer w qui caraclerisi* les ex|»ériences qui lui sertnit de liase.
Uies demandent tn^aucoup de temps et ne peuvent presque jamais ^ rept-ter u viilonte. Lorsqu'un physicien vous dit que les corps tom- U*ril «Ttv ac(vlêralioii suivant telle loi, il peut mettre ce fait en ex|H*rMMHc Mius vos \eu\. vous fNjuvez le re|H*ter rhez vous, si vous êtes •urirux d'en étudier le» circonstances rt tie le connaitre suus toutes *^^ lare». Mais ipiand rectniomisle politique vous dira que la division ^utra\ail, ou la si'|iaratiuii des (xvupations entre plusieurs elassi^s de i.'A^dillcurs, .lUgnieiile dans de certaines pruiiorlioiis 1<* |N)uvoir pro- «luriif (il* rnitlustne, il lie pourra pas fuire arriver iri ti piacvr sous
^«*i>eux des iiteliiTd nombreux, les inenre en niouvriiieiit. et attrii-
dre avec vous ies résultats de leur travail, pour les mesurer en votre présence. Ses expériences, ou plutôt son expérience, est le résultat de toutes les observations qu'il a pu faire chaque fois que le monde lui a présenté une circonstance d'où il y avait une ccxiséquenee i tirer, soit pour connaître la nature des choses, ou bien l'enchaînement des faits, il vous dit alors ce qu'il a observé; et c'est à vous à vous rappeler les cas analogues que vous avez été à portée d*ob9erver vous-mêmes; ou bien à vous tenir h l'aflRltdes circonstances qui se présenteront A vous pour en tirer les conséquences que le professeur vous aura appris k en tirer.
Vous pourrez même, plusieurs fois dans le cours de votre carrière, et quelle que soit votre profession, mettre à profit ses directions quand vous y entreverrez quelque avantage, et faire utilement des expériences de plusieurs années sur une indication qui vous aura été donnée en cinq minutes.
Il y a d'autres sciences parmi les plus positives, où les expériences ne peuvent pas être faites et répétées à notre choix; l'astronomie, par exemple. Dépend-il de nous de faire arriver le moindre phénomène astronomique? Et cependant la distance, la marche, le poids même de plusieurs planètes, sont au rang des vérités les mieux constatées^ nous connaissons la rotation du soleil, la vitesse de sa lumière; nous avons calculé des révolutions qui ne seront achevées que dans vingtcinq mille ans, et quoiqu'il y ait à peine deux cents ans qu'on fas' e les observations avec quelque soin, nous avons acquis sur tous ces points un tel degré de certitude, qu'il n'est maintenant aucune personne tolèrablement instruite, dans les cinq parties du monde, qui ne convienne de la réalité de ces données, et n'en fasse usage dans la pratique chaque fois que l'occasion s'en présente.
Hé bien. Messieurs, de même dans l'Économie politique expérimentale, la seule que je me propose de développer devant vous, quoiqu'on ne puisse pas, en général, répéter à volonté les expériences, néanmoins les faits qui lui- servent de bases, se présentent si souvent dans le cours ordinaire de la vie, qu'il n'est personne, pourvu que son attention soit éveillée par une instruction préalable» qui ne puisse répéter fréquemment ses observations et jouir presque des mêmes avantages que le chimiste et le physicien qui mettent, quand ils le jugent à propos, deux corps en contact pour observer ce qui en résultera. L^expérience de chaque personne en particulier s'étend même
DISCOURS DOUVERTDRE. lU
MRS mesure par les rapports verbaux, par les livres qui lui rendent rrimpte d'observations pareilles faites en d'autres pays et à d'autres i"puquea.
i)o a quelquefois reproché i TÉconomie politique de fonder ses dé- OMNHlntîons sur des eipériences hypothétiques : il faut bien qu'elle Mippoae une eipérienee, lorsqu'il n*csl pas en son pouvoir de la refaire a volonté. Mais cette supposition n*est pas gratuite si elle vous rappelle oe que vous avez plusieurs fois observé vous-même en pareil cas, ou ce que vous |iouvez observer chaque jour en regardant autour de vous. Quand un chimiste vous dit : Si vous broyez du salpêtre avec du charbon, et si vous y ajoutez du soufre, vous en tirerez un compose tel qu*au moyen d'une étincelle vous pourrez vous en servir pour lancer un boulet ou faire sauter un rocher, est-ce là une simple hypolMse« quoiqu'ello commence par le mot ^f7 .N'est-ce pas bien plutôt (indication dun fait très-réel qui arrivera chaque fois qu'il sera en mAxv pouvoir d'en faire l'expérience, un fait que vous pourrez vêrilier iunquf les circonstances supposées deviendront des réalités?
Après vous avoir montré le fondement des connaissances dont les «ftlicalioiis doivent vous ùtre enseignées dans ce cours, je dois vous litre entrevoir au moins quelques-uns des heureux résultats qu'on Vt^i en attendre.
Kl d'abord n'allez pas demander à une étude plus qu'elle ne peut «'iu» |»romettre. I.'^onomie industrielle vous dira comment se for- >n«n( et ae distribuent les richesses ; mais si vous voulez les obtenir* ■i ne suffit pas de savoir cette science , il faut en pratiquer les pré- >^ies. Illle w vous donne pas les instruments nécessaires (lour faire «Ure fortune ; mais elle vous indique quels ils sont. Ce n'est pas le ''Jttl; mais c est quelque chose.
U mécanique et la chimie vous montrent tout ce que vous pouvez '^at\ TEcuDomie industrielle vous montrent ce qu'il vous convient de '-«'fr. Il ne s agit |ias de vaincre indistinctement toutes les diflicultés, -'«I» celles qui |wuvent êtn* vaincues avec avantage. Les connaissances '*^«t<miiques peuvent seules vous donner des signes certains |K)ur tt «listmguer.
Uue ymt It-s arts si Ion en retranche les considérations écoiiomil'Jft? Im m<jyfiis de se ruiner, comme de s enrichir^ des moyens de ^uin- a la prospérité publique, comme de la si*nir. U* jury charge de ^ti«oooer sur le mérite des produits de l'industrie e\|N)M*s au i^uvre,
a plus (l'une (bis senti le besoin qu'on avait des règle sûres & cet ^trd. Presque toutes les questions qu'il avait à résoudre étaient compliquées d'art et d'utilité; on voulait récompenser ce qui était ingénieux, mais sans donner une prime à ce qui était inutile. Souvent il fallait balancer les intérêts d'une industrie avec ceux d'une autre industrie, et ki intérêts du producteur avec ceux du consommateur.
LÉconomie industrielle est propre à éclairer les fabricants et le commerce sur leurs rapports avec l'administration, comme sur leun rivalités réciproques. Démontrant avec la dernière évidence que les richesses peuvent être créées de toutes pièces, elle leur enseigne que les intérêts des uns ne sont pas en opposition avec les intérêts des autres, et que l'un ne perd pas nécessairement ce que l'autre gagne. Elle est propre à faciliter la tâche de l'administration qui fait entendra raison plus aisément à des intérêts plus éclairés. Des négocianli auroiit-ils fait une fausse spéculation, auront-ils maladroitement placé une manufacture, ou multiplié sans mesure des marchandises sans emploi, ils n'accuseront pas le gouvernement de ne pas protéger leur industrie, et ne lui demanderont pas des remèdes qu'ils peuvent trouver en eux-mêmes.
L'Économie industrielle enseigne à chacun de nous à connaître te fort et le faible de sa position, à la comparer avec celle des autres; à w changer quelquefois, mais avec prudence et à ne pas en prendre une mauvaise en la croyant meilleure.
Les entreprises mal conçues et mal conduites ne sont pas totales à elles seules : elles nuisent a toutes les autres. Quel établissement est capable de soutenir la concurrence d'un autre qui se ruine?
L'entrepreneur qui veut retirer ses frais de production, ne peut lutter contre celui qui a mal calculé les siens, ou qui, sur de fausses présomptions, consent à les perdre. Les idées justes sont utiles à tout le monde ; non pas seulement aux hommes dont on éclaire le jugement; mais à tous ceux qui ont avec eux des rapports directs ou indirects,! leurs familles, à leurs correspondants.
Tandis que les moralistes chagrins reprochent inutilement aux hommes de n'écouter que leurs intérêts, montrons-leur en quoi consistent leurs intérêts bien entendus. Prouvons-leur que si, dans certains cas particuliers, des méchants ont tiré parti de l'injustice et du crime, cependant, au total, le bien dont on jouit le plus sûrement, le plus longtemps, et avec le plus de tranquillité, toutes choses d ailleurs
"gales, est le bien amvenablement acquû: or celte manière d'acquérir Ml toujours favorable Ji la société ; c'est une de ces vérités qui se prémlrat à chaque instant lorsqu'on étudie les moyens et les résultats lie l'induslrie.
L'Industrie! Vous nignorez pas, Messieurs, les brillantes diatribes que J.- J. Rousseau a dirigées contre elle. Il serait peut-être superflu de Ws np|iuusser sa le style et Téloquence de l'écrivain n'exposaient pas df jeunes esprits à leur accorder trop d'importance '.
Puissent ces considérations» Messieurs, vous affermir dans la noble Molulion que vous avez prise d'ûtre utile à la société par les efforts ■tees que vous ferez |K>ur être utiles à vous-mi^mes! soyez certains fi'cQ cultivant l'industrie, vous travaillerez en même temps pour la monkti pour le bonlieur; pour le bien public et pour le bien particulier.
J'ose croire que les idées que vous puiserez dans cette enceinte vous Muuderont puissamment. Celles que je me suis cliargé d'exposer ilnant vous, ont de plus l'availtage de trouver des applications, quelle •|uc Mit la situation où Ton se trouve placé dans le moiMk. Elles corn- |4fienl I éducation, et servent aux personnes même qu'une fortune •n)uise dispense d'un travail assidu. Il faut une sorte d'art |)our adniiriolrrrla fortune la mieux établie^ il en faut même pour bien dépeiiicT V» revenus. ixMiibien de gens sont loin de retirer tout riioniieur et Uhi( I agrément qu'ils seraient en droit d'attendre de leur |)Osition ! ee Q>»( (las tout encore : la coniuiissaiiee de la vraie nature des cboaes quini obtient |uir la méthode que j'ai di^critei, lexplicalion d'une foule ^ (ihtiiomeiies que présente le cours ordinaire de la vie, la faculté de pfrxwï l'issue d'une foule d'upiTalions etVevenements que le vulïïhtr se borne à regarder passer, sullisent |H)ur procurer une salisfac-
' L ii.Uur donnr. m ni riklruil, li* U*\te «l'un pa^tat^: «lu Ihscours tur i'%nf'yahtt\ iiui ^ «.-^tf rjpimrlr r«^k-imi.t \*. Si dts L on migration s ytncralti, |)icc«>iaDt le tuur»;
Kl . H rfii.ui.ixe,«laii!i le lllJnll^4llt, une laïune île ciini ftuiliiU iiu I rté einii|ii}e>,
*•»« \i.u:t a('p«niiii-. ;>. il it .«• •I>.* iiutiit.- t nniniiTafiiiHA. En riTtt, l'un isuit, |»:ir une <^ JUlitKlu^ JfiiMir ;i If UMllilH-|it. <}iir d > |i,i^t» n l'taU'tlt qilt' h- il«*iilo(')H'Ulrlll lii t »*'{p^iU-'Ot Mji«auti» ■ 1 'lifUiiiK' -aii^j::*' llV^l |i.ia |ilu« furt i|Ui> riiuniiii<* ri\ilir4', ^^r 4#>irni«'. ' 1. homni** de i.i lulrirr ii'i.>-t {mo t iiniimu' niuli^ji*. iiidi:» l'IiKiniiir c- * ^ l#» ait* nr k riiiriini|>i'nl |ia» : lU «liiiiiHiil iiiu' dMris.|iiii utilr .1 mui iiii(i)it'iuiti' '•ttw*!^ . Lj imffrlJun nV»t pa« «le n'a\oii jucuu Ipcmuii. nitn» df ^al<llr le- ^.1ll<>-
..-I. SAf. —1%. lu
t4« ŒUVRES DIVKRSKS.
lion quelquefois très-vive, à ceux qui s'occupent de cette étude cammo
on doit s'en occuper à présent.
Mais il ne faut pas que vous vous imaginiez, Messieurs, que ce soît au professeur à tout faire. Il n'est chargé que de la moitié de la tâche; c'est à vous de l'achever. Pour profiter d'une étude quelconque, il faut que l'assimilation s'opère.
L'assimilation ! vous allez me demander ce que j'entends par ce mot : il faut vous satisfaire.
Les aliments qui soutiennent notre vie ne sont pas nous, et cependant ils deviennent nous lorsque, passés dans le sang, puis dans les muscles et dans toutes les parties dont notre corps se compose, ils Gnissent par en faire partie.
^ vous lisez un livre, si vous écoutez un professeur, sans vous ap|HOprier ce qu'ils vous disent de bon, leurs idées restent leur («opriétéet ne font point partie de la vôtre. Mais du moment que vous vous diM formé par vous-mêmes une conception nette de l'idée qu'on a présentée à votre esprit; du moment qu'en suivant le professeur, vous vous êtes pour ainsi dire promené autour d'un objet, que vous l'avez examiné sous toutes ses faces, que vous avez remarqué tout ce qui le caractérise, oh I alors l'idée que vous en emportez, n'est plus celle du professeur seulement; elle est à vous comme à lui : l'assimilatioD est faite >.
Malheureusement je serai souvent obligé de vous conduire autour d'objets que vous croyez connaître, et d'employer des expressions qu'on emploie tous les jours. Dès lors il faut nous tenir en garde contre les habitudes que nous pourrions avoir contractées de voir les choses autrement qu'elles ne sont; et contre les fausses notions que pourraient ramener avec eux les mots par lesquels je serai obligé de désigner des idées réelles. Si c'est un avantage d'employer un langage connu, on y rencontre aussi l'inconvénient de mêler aux idées qu'on débrouille toutes les idées inexactes, ou vagues, que les mêmes expressions réveillent communément. J'aurai soin à la vérité de vous dire le sens que j'attache à chaque mot; mais je ne pourrai vous le répéter chaque fols qu'il faudra que ce mot reparaisse. Secondez-moi, Messieurs, écartezde votre esprit toute autre signiiication.il n'y a point de mot, sans en ex-
> On trouTe ce passage, sur rassimlIaUon des idées, reproduit à peu près llUérakoNnt * la fin du chapitre XIX de la 2« part, du Cours. (G. D.)
cepter celui dUndusirie qu'on répète cent fois le jour, qui ne soit entendu de quinze ou vingt manières différentes; tellement que si, quand je le prononcerai, chacun m'entendait à sa manière lorsque je parlerai à la mienne, au lieu de construire l'édiGce de la science, nous risquerions de n'élever qu'une tour de Babel.
Lorsque l'un de vous. Messieurs, après y avoir bien réfléchi, trouvera dans mes explications une difficulté qu'il regarde comme insurmontable, je désire qu'il la rédige par écrit, à tète reposée, et qu'il me la fasse parvenir. Si la chose en vaut la peine, je lirai son observation dans une des leçons qui suivront, et je tâcherai de résoudre la difficulté ayec assez de clarté pour qu'en dissipant les nuages de son esprit, je fasse disparaître ceux qui auraient pu , chez d'autres auditeurs, se former sur le même objet. C'est un des meilleurs moyens, ce me semble, qu'un professeur puisse employer pour s'assurer qu'il a été bien compris, et pour porter de la clarté sur les points obscurs^
Le soin de rédiger sa pensée met rélève dans l'heureuse nécessité de la méditer, de la préciser, de la réduire à sa plus simple expression ; ce qui d^à est une excellente étude; ce qui dans bien des cas suffit pour résoudre une difficulté; ce qui du moins en rend la solution plus facile pour le professeur, et plus profitable pour l'auditoire. Une question bien posée est i moitié résolue.
Avec ces précautions, vous serez étonnés peut-être de ce que vous découvrirez de nouveau dans un monde bien ancien. La société est oooune la géographie, où Ton fait tous les jours de nouvelles découvertes bien que le globe soit habité depuis des milliers d'années. Mais id les découvertes sont plus importantes puisqu'elles tendent directement à améliorer notre sort. C'est là proprement le but de l'étude que nous allons entreprendre. Je vous entretiendrai des merveilles de notre intelligence. Je ne vous dirai pas comme Bossuet : Oh ! que nous ne somno rîen/ Je vous dirai : Vous êtes des hommes: Voici de quoi V homme eff eapabk. Oh! que vous êtes grands, quand vous êtes éclairés !
* Les auditeurs de J.-6. Say ne manquèrent pas de déférer à cette invitation. Nous avons n, dans ses papiers, plus de cinquante lettres dans lesquelles lui sont soumises des diffl- CQUés réelles ou imaginaires, ainsi qu'une foule de notes attestant le scrupule avec lequel ie savant professeur remplissait sa promesse. (R. D.)
DISCOURS D'OUVERTURE DU COURS DECOiNOMIE INDUSTRIELLE. IVowembre 1696.
Messieurs,
Le Conservatoire des arts et métiers, après avoir été un couvent de Bénédictins , est devenu dans la Révolution le dépôt des machines et des modèles qui appartenaient au gouvernement et qui avaient été réunis par les soins du célèbre Vaucanson.
On y joignit ensuite les plans et projets soumis à Texamen de Tancienne Académie des sciences , et plusieurs des machines qui appartiennent à la nation et qui n'ont plus d'emploi; c'est ainsi qu'un asile ouvert à la fainéantise est devenu une école industrielle, et un temple ouvert à l'utilité.
Plusieurs des projets dont le dépôt se trouve ici , sont ingénieux, mais, pour le plus grand nombre , ils sont fort en arrière de l'état actuel de nos connaissances; on s'occupe maintenant à en faire le triage, et Ton remplacera successivement les machines dans lesquelles il est impossible de recueillir une seule bonne idée, par des machines et des modèles plus applicables à nos besoins.
Ce n'est pas tout : on y réunit une bibliothèque ouverte au public, où l'on a placé ce qui a le plus de rap[)ort aux arts utiles, et où les personnes qui veulent faire d'une certaine industrie en particulier l'objet de leur profession, peuvent venir consulter les travaux de leurs devanciers et profiter de leurs bonnes idées, et (ce qui bien souvent est plus utile ) profiter de leurs erreurs pour n'y pas retomber. Cela vaut mieux que d'acquérir de rexpérience à ses propres dépens.
Nous ajouterons à cette bibliothèque les ouvrages nouveaux, et les ouvrages périodiques publiés en France et dans l'étranger sur les mêmes matières, et notamment les publications périodiques relatives aux sciences, aux arts, à l'industrie, et par ce moyen nous espérons que l'on pourra se tenir au courant des inventions et découvertes qui
DISCOURS DOUVERTUUE. 149
auront lieu dans toute FEurope : avantage d*autant plus précieux, que les particuliers ne sont pas toujours à portée de se le procurer, et que, dans tous les cas, ils ne pourraient en jouir qu'à très-grands frais.
Pour rendre plus profitable ce vaste dépôt, on y a joint à difTérentes époques des enseignements publics facilement accessibles , et propres à communiquer à de simples machines Timpulsion de l'intelligence humaine , et à donner, pour ainsi dire , de la vie à des matières mortes. Notre mission est de favoriser Tcxercice de l'industrie , d'aplanir sa route, et4*en écarter, autant que possible, les obstacles qui s'opposent à ses succès.
Je vous disais tout & l'heure , Messieurs , que nous avions ici beaucoup de vieilles machines qui ne sont bonnes à rien, si ce n'est à signaler des fautes commises avant nous, et nous enseigner à les éviter, si nous voulons marcher d'un pas plus assuré dans la route des progrès et de la prospérité. Mais il ne faut pas nous faire illusion : nous avons aussi dans la société , dans les livres et dans les bureaux de Tadministration , beaucoup de vieilles idées qui nous sont très-préjudiciables, et dont nous subirons la fâcheuse influence , jusqu'à ce que nous soyons instruits des véritables intérêts de ces grandes sociétés qu'on appelle des nations; et le moyen le plus sûr de nous en instruire, est d'observer ( à la manière des physiciens ) la nature des choses dans ce qui tient à la vie du corps social, et aux moyens qu'a la société de se conserver et d'augmenter son bien-être. C'est ce qu'on appelle de nos jours de V économie politique, et ce n'est pas la même chose que ce qu'on appelait avant nous de ce nom-là. Anciennement l'économie politique se composait de systèmes sur la meilleure manière de gouverner les hommes. On avait le système de la balance du commerce , le système des économistes , comme on avait , en astronomie, le système de Ptolémée , de Descartes. Aujourd'hui qu'on a de meilleures lunettes et de meilleures méthodes , aujourd'hui qu'on a observe scrupuleusement ce que les choses sont , et comment elles se comportent dans chaque circonstance, on ne fait ^1 us de systèmes, ou n'enseigne plus l'astrologie ; on enseigne purement et simplement Tastronomie qui est devenue une partie de la physique générale.
De même, je ne développerai pas devant vous des systèmes, si ce n'est pour vous en montrer les erreurs et vous tenir en garde contre eux. Vais je vous dirai bonnement comment les choses sont, et comment
elles vont , et vous verrez quel grand parti Ton peut tirer, dans la pratique de l'industrie, de ces notions, quelquefois si simples, qu'on serait tenté de les juger superflues et déjà suiBsamaient connues , si l'on ne voyait à chaque instant agir et parler à rebours de ce que nous enseigne le simple bon sens.
Vous avez sans doute, Messieurs, plusieurs fois remarqué qu'il y i dans les arts des procédés qui ne conviennent qu*i un seul art en particulier, et même quelquefois à un seul procédé d'un art qui en emploie successivement plusieurs. C*est ainsi que l'on a perfectionné la filature du coton, lorsqu'on a remplacé par une machine ^elion des batteurs de coton à bras. Les préceptes de ce dernier geOW font pi^ tîe de la technologie j de l'enseignement pratique des arts et métiers; et il y a une technologie pour chaque art en particulier, car les préceptes de l'art du fileur de coton ne peuvent pas servir pour l'art du charpentier. Or la technologie, la connaissance de chaque art en particulier, ne peut s'apprendre que dans les ateliers ; et le premier conseil qu'il faut donner à ceux qui veulent s'y rendre habiles, est de mettre le tablier et d'exercer eux-mêmes. Mais cette condition n'est pas la seule.
Tous les procédés des arts sont fondés sur quelque loi de la nature; et ces lois, bien connues, sont applicables à plusieurs genres d'indostrie. Les notions que l'on peut acquérir sur la chaleur, sur la manière dont elle est produite, dont elle se propage, dont elle se conserve, sont également utiles au raffineur de sucre et au maître de forge. Si je veux me rendre habile dans un art, il est utile pour moi de connaître les lois naturelles qui peuvent me servir, ou m'étre contraires. C'est cette connaissance des lois de la nature qui constitue la science. Or la science que Ton ne peut point apprendre' dans les ateliers, est très-susceptible d'être enseignée dans une école. Celle-ci est destinée à répandre la partie des sciences qui est plus particulièrement susceptible d'applica* lion aux arts industriels.
Et pour ne vous entretenir ici que de la partie économique, je vou9 dirai qu'en même temps qu'il y a, dans chaque art, des préceptes d'économie qui ne peuvent servir qu'à celui qui en fait sa profé8sioD« comme les notions qui font connaître au menuisier les sortes de boitf qu'il est avantageux d'employer plutôt que d'autres à tel ou tel ouvrage ; il y a en même temps des préceptes qui peuvent s'appliquer également à tous les arts, à toutes les formes sous lesquelles se i
tre l'industrie, et ceux-là conduisent à la connaissance de l'économie entière de la société.
Telle est l'étude qui fera la matière de ce cours. C'est ainsi que je vous exposerai les lois qui président à la valeur des choses, car ce n'est que par la valeur qu'acquièrent les choses qui sortent de nos mains, qu'elles deviennent de véritables richesses. Nous serons conduits par là à examiner la nature et l'effet des échanges, des monnaies , de leurs signes représentatifs ; ce qui nous donnera lieu d'observer la manière dont s'opèrent les transactions commerciales. Nous verraiis le service qu'on peut tirer des banques et des effets de commerce.
Nous étudierons les procédés généraux des trois grandes branches de l'industrie; et vous verrez, Messieurs , que des procédés communs i tous ces travaux veulent que l'on comprenne dans les arts de l'industrie l'agriculture et le commerce, aussi bien que les manufactures. Nous verrons ce qui résulte de la division du travail ou de la répartition entre différentes classes de personnes, des divers travaux qui font vivre le corps social.
Nous étudierons l'action des instruments de l'industrie qui sont ou des instruments fournis par la nature, comme les terres cultivables, ou des instruments préparés par l'art humain, comme les capitaux.
Relativement aux capitaux, je vous exposerai leurs différents emplois selon les différentes branches de l'industrie , ce qu'on entend par un capital engagé, un capital circulant, et ce qpi résulte de leur emploi. Revenant aux procédés de l'industrie , je vous ferai remarquer tous t les différents services productifs dont l'ensemble , relativement aux ^ consommateurs, compose les frais de production de chaque produit , et qui, considéré relativement aux producteurs, compose leurs re- Yenos. Vous verrez là que les véritables progrès de l'industrie consistent à diminuer les frais qui tombent à la charge des consommateurs, i les diminuer sans altérer les revenus des producteurs. Nous verrons qa'on approche de ce but d'autant plus que l'on sait tirer un meilleur parti des forces gratuites que la nature offre au génie de l'homme. Ce sujet me conduira à vous parler de la puissance des machines dans les vts; et nous verrons que leur action n'est pas préjudiciable à la classe ouvrière. De nombreux exemples viendront toujours à l'appui des princîpes, et relativement à l'objet que je touche ici en passant, je citerai le nombre des ouvriers qui travaillent aux filatures de coton,
152 CEIIVRKS DIVERSES.
nombre qui a plus que décuplé depuis l'invention des machines, les
plus expéditives peut-être qu on ail jamais faites.
Je vous exposerai les différentes manières connues de conduire les entreprises d'industrie agricole, et ce qui résulte de chacune d'elles.
Nous verrons ensuite quels sont les différents travaux qui sont du domaine des manufactures; ce qui résulte de l'emploi des moteurs aveugles ; ce qu'ils coûtent et ce qu'ils rapportent ; quelles sont les qualités nécessaires au manufacturier ; les avances qu'il doit faire au moyen de ses capitaux. Nous comparerons les industries nouvelles et les industries anciennes, l'avantage des clientelles et la difficulté de faire adopter un produit nouveau.
Nous passerons en revue à leur tour les entreprises commerciales; nous verrons ce qu'ajoutent à la fortune des particuliers et à la richesse publique, le commerce intérieur et le commerce extérieur, le commerce en gros et le commerce de détail, le commerce de transport et celui de spéculation. Nous verrons en quoi consistent les fonctions deTarmateur, du banquier, du commissionnaire, du courtier. Le roulage, la navigation des rivières et des canaux, le cabotage de mer, les foires et marchés, les bourses de commerce, fixeront successivement notre attention.
Après vous avoir fait connaître les moyens propres à Tinduslrie, je rechercherai avec vous, Messieurs, les secours qu'elle tire de ce qui lui est extérieur, et en première ligne, du bon ordre et des lois, notamment de l'institution de la propriété. Nous classerons les différentes natures de propriétés; nous verrons celles qui sont tranamissibles, et celles qui ne le sont pas, de même que les avantages et les inconvénients attachés à chacune d'elles.
De là nous passerons k l'examen des systèmes suivis en différents pays et en différents temps, dans le but de favoriser les développements de l'industrie : nous examinerons le système de la balance du commerce ; celui qui tend à favoriser l'introduction des produits bruts, et a prohiber les produits manufacturés; le système réglementaire de Colbert et le système de la liberté d'industrie de Turgot.
Nous verrons quelle espèce de service nous tirons de nos colonies et ce qu'elles nous coûtent ; ce qui résulte des comptoirs commerciaux, des compagnies privilégiées, des compagnies anonymes, des industries exercées par le gouvernement, des essais dans les arts ; nous verrons leurs dangers et les services qu'une administration éclairée peut rendre
niSCOURS IIOUVKRTIIRI*:. 153
à I induslrie. J*en cilerai les divers exemples fmirnis par la France : les images de découvertes, les Termes expérimentales, et les soins donnés » la pmpagation des connaissances utiles.
J'espère pouvoir vous donner quelques vues sur la distribution des
menus dans la société et sur les profits que Ton tire de la propriété des
bims-fonds et des capitaux.
i>t aperçu rapide suflit, je pense , pour vous faire sentir qu'il y a
dans toute entreprise industrielle des vues, qui, sans Taire partie de
iarl. sont d'une haute importance pour assurer leur succès. C'est
pir »uite de l'économie industrielle que Ton comprend la nécessité
dirranfrer ses moyens d'exécution, de manière qu'ils puissent agir si-
aHjJUnément pour mettre une entreprise en étal de servir le plus tôt
|n«iMe. Si l'on met six ans à la terminer, on perd penlant six ans l'iii-
tfr^ des avances qu'on a faites la première année ; pendant cinq ans
i^ avances de la seconde année. Si Tentreprise est achevée en deux
ins toutes les années qui suivent sont chargées de beaucoup moins
d intpfèts, et c'est un avantage dont on jouit A perpétuité.
l>crmomie industrielle peut diriger même dans le choix des proc>'*- 'i^tlc l'art. Il y a tel procédé extrêmement ingénieux et qui donnera unr haute idée de l'intelligence du savant ou de l'artiste qui l'aura ■mainné. mais qu'il faut bien se garder d'employer, et qui ne sera ja- ^li. si Ton est bien avisé, qu'une curieuse inutilité.
In savant chimiste ou mécanicien, lorsqu'il est versé dans l'écono- Qif industrielle, vous donnera des vues de détail extrêmement utiles l'Kir la préférence qu'il convient d'accorder i un procédé sur un au- ^ff, il vous dira que celui qui sera le plus nouveau, qui vous paraîtra -'' \*\ui curieux, même le plus expé<iitif, ne sera pas toujours celui ')u II convient de prefén*r, soit parce qu'il exige des mains trop exer- ^«. soit parce qu'il est trop hasardeux, soit parce que les frais de !raii«|ii>rl dans certaines le icalités emportent tout l'avantage qu'on pourri't nrueillir de la dt'*couverte. Ce sont là des vues , non |uis de mê- ''anN|iie, ni de chimie , ce sont des considérations industrielles trêsir*Tif uses sans duute ; et je ne crains pas d'aflirmer qifun mécanicien, i'Jun ingf'mieur, qui possî*deiit des connaissances tVonomiqn<\s, ont ^u ^rand avantage sur celui qui n<* |>osst*de bien que son art. Mal^rre 'fiavrius ne |>ouvez manquer de vous aiKTcevoirqiiVlles ne sont ap- [' N-ables qu'à un seul cas ; que le savant qui vous les suggère, n'en r«rie qu'aocideotellemcnt, et que , dans la conduite d'une entreprise.
154 CEUVRRS DIVERSES.
il se présente une foule de circonstances que l'art ne peat pas prèroi qu'il y a, dans tout genre d'industrie, une partie -commerciale q échappe aux considérations techniques ; et qu'enfin le commerce q ne s'occupe pas des procédés de Tabrication, est lui*mème un arti: dustriel qui tire un grand secours des notions économiques que je sa chargé de vous développer ici ; de celles, par exemple, qui sont reli lives aux échanges et aux monnaies.
Je ne vous en dirai pas (davantage à présent sur ce point. A mesui que nous avancerons, les applications se présenteront d'elles-mêmei
le vous ai dit. Messieurs, que Ton tire un grand secours de l'écom mie industrielle, pour la conduite des entreprises particulières ; ce pendant je n'ignore pas que des circonstances accidentelles ont un grande influence sur leur bon ou leur mauvais succès ; mais en génén ces circonstances n'agissent pas éternellement, tandis qu'une conduit intelligente, tandis que la nature des choses (que nous allons cherche k connaître) agissent sans interruption, et finissent par l'emporter.
Etudions la nature des choses. C'est elle, en définitive, qui gouven le monde.
Lorsque nous jetons pour la première fois un regard curieux sur ui société nombreuse et civilisée, comme sont la plupart des nations € TEurope, nous n'apercevons d'abord qu un amas confus d'êtres hi mains, habillés de différents costumes, munis de divers instrument allant de cdté et d'autre , ou s'agitant sans changer de place , et oi cupés d'une multitude de travaux. Pourquoi s'agitent-ils ainsi? pou subsister et pour faire subsister leur famille. Comment les famille subsistent-elles? En consommant les choses nécessaires à la vie,d même que le feu se soutient par l'aliment qu'on lui donne.
Mais comment les hommes se procurent- ils leur aliment? Les un ravissent-ils aux autres ce que ces derniers possèdent? Cette ressourc serait précaire et ne tarderait pas à s'épuiser; car quand on aurait rai à son voisin ce qu'il a, on ne pourrait pas le lui ravir de nouveau; I spoliateur mourrait de faim aussi bien que sa victime, ou plutôt ii auraient commencé par se quereller et par s'égorger l'un l'autre. U hommes ne tardent pas à s'apercevoir qu'il leur est beaucoup moii profitable de se nuire que de se servir mutuellement; et comme leu besoins sont variés, après s'être adonnés, chacun de son côté, à crée à se procurer des choses utiles, ils en font des échanges. Tandis que cultivateur fait pousser du grain et élève des bestiaux pour le négi
DISCOURS D'OUVERTURE. tS5
ciaot, le négociant fait venir des épiceries pour le cultivateur. Tandis
que le fabricant de drap prépare rétoffe qui doit vêtir le médecin, le
médecin étudie la structure du corps humain en même temps que les
observations qui ont été recueillies avant lui, et se met en état de sou-
lil^rr le fabricant dans ses maladies.
Vous voyez. Messieurs, que dans la vie sociale, par la nature niAme des choses, l'impulsion ne réside point dans le gouvernement (il serait injuste de la lui demander), mais dans la nation. Ce sont les hommes dont elle se compose qui sont chargés de se tirer d'affaire. C*est la qu'fiit la pensée ; c'est là qu'est l'action qui fait sut»ister la société. C(s( un emblème trompeur que celui qui représente l'Etat comme une ramille dont le chef de l'administration est le père ^ Ces deux choses uxA entièrement différentes. Dans la famille, c'est du père que vienoeot Unis les moyens de subsistance ; c'est dans sa tête que germent toutes les pensées utiles; c'est lui qui procure les capitaux nécessaires pour entreprendre l'ouvrage; c'est lui qui travaille et dirige le travail df «es enfants : c'est lui qui pourvoit à leur éducation et à leur éta- MisM?ment.
Iians l'Etat c'est tout le contraire : les conceptions qui procurent Tnitrelien du corps social » les capitaux, l'exécution des entreprises, le trouvent chez les gouvernés. C'est là que Ton étudie les lois de la nature, bases de tous les travaux humains, que Ton pratique les arts qui nous font vivre et d'où naissent les revenus de tous les membres «le ItJat, depuis les plus humbles jusqu'aux plus éminents. La nature i (Tfr la supériorité du père sur les enfants. C'est elle qui a voulu qu'il fùiiiiiis leur <»nfancele plus fort, ensuite le plus expérimente. Loin de U, dans la société civilo, noii-sculcment la force morale, mais la force (<h>Mque est du cùiè de ceux qu'on a nommés, non sans quelque niai- «tie,des enfants; rar plusieurs millions d'hommes, endurcis à la fatiffup,s€Mit plus forts que quelques centaines seulement qui les gou- 'ffiienl.
' l'anlrar a repmdult prvvquf Ir^tiif llrmfnt, dans le Court iVêronnmt^ pohhquf, le» Miofntn rHIcilni» par In4|udlrt il %'rit\r in rnnUf la fauMele de toulef m imaget ^ ftMimilrnt \r chrf ilr l'Rui au rhrf «k* la fanilllr, et qui n»in|»arrnt le» |Mupln> a dfi '^P'iui dbot \f* rnif loni U> pailpum. Pnur lui f-n fairr un rrprfirhr. il fauiliait iir pa» ^•*ri|«r rmiplot du lancatr flfpirr «^t l'une dr» MKirrr» |r« plu» fenindf» de ikm pri*jul>kcf dr Marrretin '' Voir Court, twnif II. p. &39-&40 . 'K. U..
Ce n*est pas un tableau plus fidèle que celui qui représente les citoyens comme des brebis, etceuxd'entreeuxquisonlchargésdeveiller sur les intérêts communs, comme des pasteurs. Un tel langage n*est propre qu*à rabaisser la dignité de l'homme à T importance des brebis. Ces bergeries politiques ne conviennent plus à un siècle parvenu k si maturité.
Il résulte de cela que si la tâche du gouvernement est plus facile, celle des simples citoyens est plus difficile qu*on ne le pense communément. La prospérité du pays dépend principalement d*eux-mémes, de la manière dont ils gouvernent leurs affaires privées.
Tout pays, oi'i l'objet que se propose l'industrie et les moyens dont elle peut disposer sont mal connus, ne saurait arriver au degré de prospérité dont il est susceptible. Or, pour bien connaître Fobjet et les moyens de l'industrie, il faut, ainsi que j*en ai déjà fait la remarque, posséder d'une part les connaissances scientifiques applicables k l'industrie, et d'un autre côté les connaissances économiques sans lesquelles la mécanique, la physique et la chimie, sont sans influence sur le sort de l'humanité.
Voulez-vous savoir les résultats divers des sciences selon qu'ell&s sont, ou non, éclairées par l'économie? Comparez un théâtre de physî — que amusante avec un atelier où les forces de la nature sont dirigé^^ vers l'accomplissement des plus utiles produits. Dans l'un comme darmi l'autre la science est employée ; mais du théâtre de l'escamoteur, ïl ne sort rien qu'un peu d'amusement pendant quelques heures, tai dis que de l'atelier il sortira d'utiles produits qui serviront pendant d« années. Il ne suflit pas de pouvoir disposer des forces de la nature, // faut savoir les employer à profit, et pour cela, il faut connaître auSA' l'économie de la société. En même temps qu'il y a des forces matériellei qui sont soumises à des lois certaines , il y a des forces qui tiennent i la nature des choses sociales, qui sont de leur côté soumises à d'autres lois non moins certaines.
F!n môme temps que les connaissances économiques éclairent la marche des particuliers, elles rendent plus facile la marche du gouveriH»mont. Elles le secondent de deux manières : d'abord, en lui formant des sous-ordres plus instruits, plus capables de le seconder elTicacement; et en second lieu, en diminuant les résistances qu'il rencontre dans l'ignorance de ses administrés.
Il y a quelques années , on crut le moment favorable pour rétablir
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permi nous les corporaliona d'arts et métiers , qui excluaient , comme «ous saTez , de la maîtrise , et |uir conséquent interdisaient aux hommes qui n'avaient pas fait un long apprentissage chez un maître la faculté de tirer parti de leurs talents à leur manière. On avait beau faire uluir contre les vieilles maximes Télan prodigieux qu*a pris Tindusinc française depuis Tabolition des maîtrises « les avocats des privilèges, les arais de l'obscurantisme agissaient vivement ; mais les principe de la prospérité publique étaient déjà assez répandus, pour que Ton lit échoué dans cette tentative pernicieuse. On lit des démarches pour nUeoîr de moi que je préchasse dans un mauvais sens , mais je ne reçus d'autres inspirations que celles du bien public et de la vérité. Peut- Hn que les bonnes raisons que j'eus le bonheur de faire valoir dans ftik salle, contribuèrent a donner à cette partie de l'administration lui drfendail le bon cdté de la question, assez de force pour faire écarirr les mesures contraires : peut-être sans cela aurions-nous un beau* OMip |ilus grand nombre de sottises à déblayer , quoiqu'il ne nous en rr^le encore pas mal.
Ne destiS|)êrons jamais, Messieurs, de Tempire qu'exercent Ia bon «dis vi les bonnes raisons. Ils remportent même sur les suggestions de iiiiirrêt personnel ; ou plutôt tous les btjns esprits sentent que le veri- 'iUe uiténH personnel est rarement contraire à l'intérêt général. Oui- >'>nqw fonde !>on bien sur le mal du ^rand nombre, est toujours «-iiose a voir s'écrouler sa prospérité. Eh ! quel temps plus que le nt)tn> Duu^en a fourni de mémorables exemples ! I u des objets essentiels de ce cours, est de perfectionner la gestion 1^ entreprises industrielles.
Otobiet est d'une telle importance, qu'on a vu plus d'entreprises s'i*- 'roulrr (lar letl'et de leur mauvaise administration que par leur impiT- ■-TtKxi dans les procèdes de l'art, lieaucoup d'établissements se sont ^«uteuus loiigtem|>s, en sui\anl des pnK'èdés tout à fait en arrière des i^'iwn-s de la chimie et de la mécanique : jamais on n'a vu une affaire 3<il adniinisUêe durer longtemps ; on en voit qui commencent d'une <un>ere brillante et qui croulent d'une manière honteuse , comme un 'nm riMige d'un ver intérieur qui se flétrit et tombe avant d'être mûr. il n r»t aucun de vous. Messieurs, qui ne puisse en citer des exemples. Irs voyageurs qui ont parcouru aviT n-n«^\ioii 1rs |»ays les plus fkdus4neuxde ll.un)|K% ont pu se convaincre que la manière dont les fttlrvphsci iiiduiirielles y sont conduites, contribue à leur succès
beaucoup plus que les coonaîssances techniques et les bons procédés (Inexécution dont on y fait usage, tout importants qu'ils sont. Noos savons, relativement à Tart, à peu près tout ce qu'on sait dans ces pays-là; en quelque genre que ce soit, il y a fort peu de [Procédés secrets. Dans le vaste champ de l'industrie, lorsqu'on y regarde de près, on peot se convaincre que la partie cachée est peu de chose comparée avec ce qui est bien connu, et avec les moyens de succès qui sont à la dispomtkm de tout le monde. «
Qu'est-ce donc qui fait la différence de succès entre une fabrique, un commerce qui prospèrent et d'autres qui ne vont pas bien? La différence dans la gestion, dans l'administration de la chose. Les hommes sont tous pourvus à peu près des mômes instruments, mais non de la même intelligence dans la manière de les employer, de la même activité, de li même économie, de la même invention, si je peux ainsi m'exprimer« dans les conceptions, dans les idées qui concourent au succès. Cela s'apprend par l'expérience, dira-t-on, mais on n'acquiert l'expérience qu'à ses dépens ; un enfant a fait beaucoup de chutes avant de savoir marcher. L'économie industrielle expérimentale, telle que je me propose de l'exposer devant vous, n'est que le résultat d'un grand nombre d'expériences, rangées suivant un ordre régulier où l'on a cherché à connaître, par le moyen de l'analyse, pourquoi telle cause a produit t^ résultat.
Ce Cours- ci n'est pas destiné aux simples ouvriers. Le technique d.e l'art peut leur sufTire. N*agissant pas pour leur compte, leurs actions soMit dominées, non par leurs propres vues, mais par les ordres de ce%3X qui les emploient. C'est assez pour eux qu'ils puissent raisonner leur opération de détail et comprendre le motif de chacun de leurs mouvements. Les personnes qui pourront recueillir quelque fruit de €e cours , sont plutôt celles qui conduisent actuellement, ou qui se proposent de former des entreprises industrielles quelconques. C'est un genre d'instruction indispensable pour les jeunes gens qui veulent suivre cette carrière et s'élever de la classe de commis ou d'étudiants, à celle de chefs d'entreprises.
Je l'ai dit dans la préface du Cours complet d'Economie politique que j*ai fait imprimer^ : les jeunes gens doivent mettre beaucoup dedi-
* Voir Cours, tome l**, p. 3&-37, de la deuxième édiUon ; la première a para en 1928,
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dans le choix et la conduite des affaires qu'ib se proposent
d'embrasser. Ils sont destinés à vivre, à travailler, dans un siècle plus
•%aiicê que celui dans lequel ont vécu leurs pères : on raffine sur tout;
et ceux d'entre eux qui n'auront pas des idées très- saines et un peu ,
(tendues sur leur situation personnelle, sur la nature de leur affaire,
lur le degré d'importance qu elle peut avoir ou n'avoir pas dans le
nonde, seront fladlement devancés par d'autres qui auront su se for-
ner des idées plus justes des hommes et des choses.
(> cours convient encore aux hommes qui, sans pratiquer eux-mé- ■a les travaux de Tindustrie, sont intéressés à ses succès, en raison Jet Idods qu'ils ont avancés, ou bien des fonds qu'ils désirent faire valoir par ce louable moyen. Nous passerons nécessairement en revue les diSnentes professions de la société ; quel père ne serait pas jaloux de ifdairer sur le choix do celle qu'il doit conseiller à son fils? quel booune ne doit fias chercher a connaître le fort et le faible de chaque aflaire, à se rendre compte de ce que sa profire expérience peut déjà lui avoir appris a lui-même, et à se rendre capable de rédiger pour •iBMdire ses idées pour les faire valoir aux yeux des autres liommes?
Iv DUS jours, que de capitalistes auraient évité de grosses pertes, s'ils ruséeut mieux connu le véritable objet, les ressources et les bornes de 1 industrie; s'ils eussent apprécie convenablement lesqualités nécessaire a ceux qui leur proposaient les entreprises; s'ils se fussent défiés lie» fautes qui pouvaient en compromettre le succès ! Uue de proprié- Uin^ fonciers eussiMit n*pandu des améliorations, et de plus judicieutt» amélioratioiis , sur leurs terres, s'ils eussent mieux entendu l'écoounue industrielle !
Lafince tluurs sera utile, j'espère, aux hommes qui, se vouant à la camere des places et de l'adminislralion , veulent s'y distinguer en y CiiiaDt du bien, et pour faire le bien, il faut connaître toutes les sources 4r la prospérité générale.
Il fst d'autant plus important de ne pas faire fausse route, que nous •onnies à une de ces époques mémorables dans l'histoire du genre hunaiu, et marquée par de grands pas dans toutes les directions. Le mdiHle fermente, Messieurs, et il est important que cette fermentation (uni dirigée n'amène |K)int de résultats amers.
<in ^ plaint quelquefois que les perfeclicmnements marchent lenteoicnt ; mais ce qui est lent à nos yeux, est rapide comparé à la vie de f umvcr». Il suffit d'embrasser un espace de temps qui excède la durée
d'un homme, pour que nous soyons frappés des progrès que nous avons faits et que nous faisons encore tous les jours. C'est une observation de M. de Chateaubriand, dans un de ses derniers ouvrages, et je ne saurais mieux finir qu'en vous rapportant ses propres expressions.
« Christophe Colomb, dit cet auteur \ découvrit l'Amérique le IS octobre 1492 : le capitaine Franklin a complété la découverte de ce monde nouveau, le 18 août 1826. Que de générations écoulées, que de révolutions accomplies, que de changements arrivés chez les peuples dans cet espace de 334 ans ! Le monde ne ressemble plus au monde de Colomb... Dans ces eaux furieuses du cap Horn et du cap des Tempêtes, où pâlissaient les pilotes, dans les parages jadis les plus redoutés, des bateaux de poste font régulièrement des trajets pour le service des lettres et des voyageurs. On s'invite à dîner d'une ville florissante ea Amérique, à une ville florissante en Europe, et Ton arrive à l'heure marquée. Au lieu de ces vaisseaux grossiers, malpropres, infects, humides, où l'on ne vivait que de viandes salées, où le scorbut vous dévorait, d*élégants navires ofl'rent aux passagers des chambres lambrissées d'acajou, ornées de tapis, de fleurs, de bibliothèques, d'instrumeais de musique, et toutes les délicatesses de la bonne chère. Un voyage qui demande plusieurs années de perquisitions sous les latitudes les plus diverses, n'amène pas la mort d'un seul matelot.
» Les tempêtes? on en rit. I>es distances ? elles ont disparu. Un simple baleinier fait voile au pôle austral : si la pêche n'est pas bonne, il revient au pôle boréal. Pour prendre un cétacée, il traverse deux (ois les tropiques, parcourt deux fois un diamètre de la terre, et touche en quelques mois aux deux bouts de l'univers. Aux portes des (avemes de Londres^ on voit affichée l'annonce du départ du paquebot de la Terre de Diemen, avec toutes les commodités possibles, pour le3 passagers aux antipodes. On a des itinéraires à l'usage des personnel qui se proposent de faire un voyage d'agrément autour du tnondê. 0^ voyage dure neuf ou dix mois, quelquefois moins. On part l'hiver e^ra sortant de TOpéra ; ou touche aux lies Canaries, à Rio-Janeiro, au*^ Philippines, à la Chine, aux Indes, au cap de Bonne-Espérance, et l'o^ est revenu chez soi pour l'ouverture de la chasse.
« Les bateaux à vapeur ne connaissent plus de vents contraires si^ ■" l'Océan, de courants opposés dans les fleuves Des routes facili^^
• OEuvres complètes, lorae VI, p. 86.
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fraoehifient le Éommet des montagnes, ouvrent des déserts naguère inaccessibles ; el sll plaisait i la France, à l'Allemagne et k la Russie dVlablir une ligne télégraphique jusqu'à la muraille de la Chine, nous
(«Njrrions écrire à quelques Chinois de nos amis, et recevoir la réponse
dansres|iace de neuf ou dix heures 1^ génie de l'homme est véri-
laUrment trop grand pour sa petite habitation
Vmdredi pnichain , à la même heure , Je vous entretiendrai de la
valeur des choses.
j.-i. SAT. — IV. r