Oeuvres diverses
ALEXIS Piron naquit le 9 juillet 1689. Il était fils d'Aimé Piron , apothicaire , et d'Anne Dubois, sa seconde femme. Son éducation fut savante, utile et sévère. Malgré la vivacité de son âge, il fit d'excellentes études. Les grands modèles de l'antiquité grecque et latine lui devinrent si familiers, qu'il était saisi d>nthousiasme à la simple lecture des pensées qu'ils ren~ ferment. Ses parents combattirent en lui cet amour poétique qui ne pouvait s'accorder avec la médiocrité de sa fortune. Il fut donc obligé, pour condescendre à leur volonté, d'embrasser un état : il choisit celui d'avocat; et déterminé enfin à suivre l'étude de la jurisprudence, il partit pour Besançon où il prit ses degrés. De retour à Dijon, il se fît recevoir avocat, bien ré-
8olu pourtant, à la première bonne cause qu'il perdrait, de renoncer à la profession. Mais, au monncnl môme où il se préparait à son début, un dérangement imprévu arrivé dans la fortune de sa famille, Téloigna pour jamais d'un état qui suppose au moins le nécessaire. Ce revers, loin de l'affliger, ne fit que redoubler en lui l'attrait qui le portait a se consacrer aux muses. 11 s'abandonna donc à l'illusion qu'il s'était faite.
Son caractère franc et honnête, sa conversation pleine de sel et d'ingénuité, sa gaieté naturelle et soutenue, ses saillies toujours neuves et intarissables, le fîrejit rechercher par ces sociétés formées sous les seuls auspices du plaisir et de la liberté. Il y fut introduit par un dç ses camarades de collège nommé Jehannin, depuis conseiller au parlement de Dijon.
Piron était alors dans l'âge où un jeune cœur se livre avec feu aux premières impressions de l'amour. Cette passion, qui Ot le tourment de ses beaux jours, produisit son goût pour la solitude. Jehannin voululle rendre à la société, il lui fit des reproches sur sa conduite sauvage. Piron répondit à ses reproches avec beaucoup de vivacité, et lui démontra avec fermeté les dangers qui suivent ordinairement une vie licencieuse et consacrée à la mollesse et à la paresse. Jehannin crut devoir répondre à la morale de Piron par une
ode, dans laquelle il chantait les douceurs de la paresse et les plaisirs de l'amour. Piron reçoit cette ode : quelle fut sa surprise de la trouver remplie d'images indécentes et lascives, de maximes dangereuses et libertines, de vers heureux et pleins d'harmonie; enfin l'ode lui tombe des mains à la dernière strophe, terminée par la pensée la plus licencieuse, et le mot le plus obscène. Sortant tout à coup de soti étonnement par un grand éclat de rire, piqué d'une sale émulation, et croyant que son ami lui faisait un défi, il lui répond sur-le-champ, lui rend ode pour ode, et trouve plaisant de commencer sa pièce par le même mot qui terminait celle qu'il venait de lire. Son imagination le servit au delà de son espérance : il mit en très peu de temps la dernière main à Touvrage, et l'envoya à son ami, en le priant de jeter l'ode au feu aussitôt qu'il l'aurait lue, et de ne la communiquer à personne. Jehannin n'eut rien de plus pressé que de violer le secret et d'en donner connaissance à quei, que& jeunes conseillers de ses amis qui ne se fîre^c point un scrupule de la lire à huis-clos et même en en présence du président Bouhier. Le procureur général en fut informé, et crut devoir mander Piron qui, saisi d'effroi, .et se doutant qu'il était trahi, courut chez Jehannin, pour l'accabler de reproches. Celui-ci,
également alarmé, vole chez le président Bouhier pour réclamer sa protection en faveur de Piron. « Ilassurez Piron, dit le président Bouhier; qu'il se rende sans tarder chez le procureur général, et qu'il désavoue son ouvrage ; et, pour peu que le procureur général insiste, aue Piron déclare qui en est l'auteur, qu'il me nomme hardiment, la chose en demeurera là, et je saurai rendre à Piron, en temps et lieu, ses droits de propriété. »
Avec cette réponse, Piron se rendit chez le procureur général qui lui demanda quel était l'auteur des vers : il nomma le président Bouhier. A ce nom, le procureur général sourit, et après lui avoir fait une sévère réprimande, il le congédia.
Telle fat l'origine de ce fameux chef-d'œuvre de génie et de licence, qui fut fait en 1710. Piron n'avait alors aue vingt ans.
Piron avait la vue très faible et très basse. Sans ce défaut, il aurait pu tirer un grand avantage de son écriture qui était presque aussi belle que le burin. ïi fallut faire usage de cette misérable ressource. Il entra chez un financier en qualité de second secrétaire, aux appointements de 200 livres par an ; il suivit le financier dans une tournée. Ce financier avait le goût des lettres, et de plus, des prétentions au bel esprit.
La franchise de Piron lui déplut. Quelques procédés peu convenables lui firent voir qu'on était blessé de sa franchise, et qu'il était temps de se retirer. Il rentra dans le sein de sa famille avec un commencement d'expérience bien propre à lui faire comprendre pourquoi l'ignorance et les demi-talents trouvaient des protecteurs, tandis que le génie et le vrai mérite en manquaient toujours.
Il revint donc à Dijon, où il continua, comme auparavant, de mener tantôt une vie studieuse et solitaire, tantôt agréable et dissipée.
Quelques années après son retour, en 1715, les chevaliers de l'arquebuse de Dijon rendirent le prix d'usage, et y invitèrent les compagnies de l'arquebuse des villes voisines. Dans cette fête, la victoire favorisa les chevaliers Beaunois. La muse de Piron s'égaya sur les vainqueurs dans une ode burlesque et satirique, qui donna lieu à un déluge de couplets dont on l'accabla. Piron y riposta, et mit les rieurs de son côté. Qn verra dans le cours de ce volume, les aventures, les traits plaisants et les saillies ingénieuses qui furent le résultat de cette espèce de guerre de couplets.
Piron, quelques années après, résolut de venir à Paris pour y tenter fortune. Il abandonna donc,
en 1719, !<■ foyer paternel, et se rendit h. Paris sous les auspices de la Providence, c'est-à-dire sans argent ni crédit. Muni de quelques lettres de recommandation, il fut employé chez le chevalier de Belle-Isle, à transcrire des mémoires manuscrits, des projets de négociations, des traités, etc., on lui en donna même pour l'occuper pendant dix ans.
Déjà six mois s'étaient écoulés, sans que Piron eût entendu parler encore du salaire d'un travail si rebatant et si triste. Vainement il demanda audience au chevalier, elle lui fut toujours refusée. Ce ne fut qu'à l'aide d'un stratagème innocent qu'il parvint enfin à obtenir le payement de son travail : il attacba au cou du chien de Belle-Isle, une pièce de vers où il exposait ses besoins. Le secrétaire, sans soupçonner que la pièce de vers fût de lui, lui apporta le prix de son salaire.
Ce secrétaire se croyait poète, et son coup d'essai fut une tragédie. Il la lut en présence de ses amis et de Piron qui, seul, lui en fît remarquer les défauts. Cette franchise, qui aurait dû lui faire un ennemi, lui concilia au contraire un ami dans la personne du secrétaire. Ce fut ce dernier qui l'engagea à faire cette belle inscription pour la ville d'Arcy qui avait été brûlée :
OEUVRES DlVEualiS DE PIRON. 11
La flamme avait détruit ces lieux,
Grassin les rétablit par sa munlQcence.
Que ce marbre à jamais serve à tracer aux yeux,
Le malheur, le bienfait et la reconnaissance.
Piron demeura quelque temps encore chez le chevalier de Belle-Isle, travaillant beaucoup et gagnant peu. Enfin, pressé par ses amis, il laissa copier à d'autres les rêveries politiques du comte de Boulainvilliers, et se mit à travailler pour l'Opéra-Comique. La première pièce qu'il donna à ce théâtre, fut Arlequin-Deucalion : elle eut le plus grand succès et fut cause qu'il consacra pour un temps ses travaux et ses veilles à l'Opéra-Comique.
Il abandonna enfin les jeux de Momus, pour parcourir une plus noble carrière. La comédie des Fils ingrats, qu'il donna en 1728, et dont il changea depuis le titre en celui de V École des pères, fut son premier essai sur la scène française ; elle fut accueilhe favorablement du public qui conçut les plus grandes espérances du talent de l'auteur.
En 1730, il fit paraître Callisthène, comédie qui n'eut qu'un médiocre succès. Elle fut retirée à la dixième représentation. Ce fut à cette époque qu'il eut le bonheur de faire la connaissance de M. de Livri qui devint alors son généreux bienfaiteur, lise vengea du juge-
il ŒUVRES DIVERSES DE PIRON.
ment que le piiMic avait porté de sa tragédie, par une pièce charmante intitulée la Calotte du publk. Ouoiqu'il eût gardé l'anonyme, on le reconnut aisément à son tour d'esprit original, et aux traits plaisanta dont cette satire était assaisonnée.
Le hasard lui fit lier la connaissance la plus intime avec Collé, auleuF- de la Partie dédiasse de Henri IV, et de plusieurs autres pièces charmantes. Leurs caractères sympathisaient si bien, qu'ils ne se séparaient guère lorsqu'il s'agissait de quelque partie de plaisir. Ils allaient souvent diner ensemble chez Gallet, marchand épicier, un des meilleurs chansonniers que la France ait eu depuis l'origine du vaudeville. Ce Gallet avait été admis dans une société de gens de lettres dont étaient aussi Pironet Collé. Us se rassemblaient, deux fois la semaine, à souper chez une dame, belle autrefois, mais qui, n'ayant plus d'autre rôle à jouer, dans le monde, que celui de dévote ou de bel-esprit, avait préféré ce dernier, comme plus amusant.
Piron était encore lié avec une société de gens de lettres, qui se réunissaient régulièrement toutes les semaines , pour souper à frais communs, chez ua nommé Landel, traiteur, rue de Bussy. Le Cnveau était le nom qu'ils avaient donné au lieu de leur assemblée. Là, s'était formé une espèce d'aréo[»age qui
eut une grande célébrité. On y lisait avec le ton de la modestie, et l'on jugeait sans prévention ni partialité. C'est là que les deux Crébillon, Bernard, la Bruyère, Gresset, Collé, et une infinité d'autres gens de lettres distingués entouraient Piron, l'animaient, faisaient éclore de son imagination cette foule de bons mots, ces saillies pleines de feu, qu'on ne se lassait point d'entendre. Le Caveau, devenu trop fameux, ayant excité la curiosité de la ville et de la cour, ne subsista plus que jusqu'à la fin de 1739.
Dans cet intervalle, il déploya dans Gustave toutes les ressources de son génie. Il dédia sa tragédie au comte de Livri, son bienfaiteur.
Il donna ensuite au Théâtre-Français la pastorale des Cou7'ses de Tempe. Il accompagna cette pièce champêtre de la comédie de t Amant mystérieux qui essuya le désagrément d'une chute. Mais il s'en releva en 1730, avec le triomphe le plus complet, et la gloire la plus durable, en faisant paraître la Métromaniey cette pièce qui eut le plus grand succès, et l'obtiendra constamment jusqu'à la postérité la plus reculée.
Une forte constitution, une santé robuste, une gaieté inaltérable, promettaient à Piron les plus longs jours , mais, aussi peu fortuné qu'il l'était, comment envisager la vieillesse, sans la redouter? La Providence lui
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ménagea une ressource dans le mariage qu'il contracta à son retour de Bruxelles, où il était allé visiter J.-B. Rousseau, avec Marie-Thérèse Quinaudon, âgée de 53 ans, qu'il avait connue chez la marquise de Mimeure. Cette demoiselle jouissait de 2,000 liv. de rentes viagères, auxquelles le généreux comte de Ldvri ajouta, par le contrat de mariage, 600 liv. de rentes aussi viagères, au profit de Piron.
Le lien qui serra leur union, fut celui de la simple et pure amitié; rien ne troubla leur bonheur pendant les quatre premières années de leur mariage. C'est dans ce temps qu'il composa sa tragédie de Fernand CorieZj le dernier de ses ouvrages dramatiques, et qui fut joué pour la première fois, le 8 janvier 1744; le public ne la goûta point; il lui eût été possible d'en faire disparaître les défauts, mais jamais il ne voulut consentir à y faire quelques corrections.
Tandis qu'il se consolait du peu de succès de sa tragédie, il éprouva, pour la première fois, la tristesse et l'affliction. Les mauvais procédés d'un homme, à la fortune duquel il avait contribué, la perte de sa femme, et le chagrin que lui causa sa mort, absorbèrent pour quelque temps son âme toute entière.
Malgré les droits incontestables de Piron aux honneurs littéraires, il ne put jamads parvenir à obtenir
une des places de l'Académie. Nivelle Lachaussée, sur lequel il avait fait quelques plaisanteries, et qui s'en offensa, mit tout en œuvre pour opérer son exclusion : il y réussit. On verra dans la suite quelle était cette plaisanterie. Mais s'il ne put obtenir un fauteuil à l'Académie, il en fut dédommagé par une pension de mille livres que le roi lui accorda sur sa cassette, par les soins de M™^ de Pompadour.
La pension de mille livres que le roi avait faite à Piron, le mit en état d'attendre d'autres grâces. Il en obtint en effet une autre, sur le produit du Mercure, de 1,^200 livres, pour en jouir du 1" janvier 1755 ; elle fut portée à 2,000 liv., en 1761.
Les obstacles qui l'avaient éloigné de l'Académie française, n'empêchèrent point l'académie de Dijon de l'adopter : il y fut reçu en 1762.
Tous ceux qui ont vécu familièrement avec Piron, rendent justice à la beauté de son âme, à l'excellence de son cœur. Il écrivait en 1766, à M. Legoux de Gerland :
« Je voudrais voir tous ceux que j'aime et que j'estime, ne faisant qu'un même cercle, et moi, dans le centre, les faire rire à la ronde, dût-ce être à mes dépens. Le singe n'aurait point de regret de sa monnaie, en si belle et pleine jouissance. »
Avec quelle effusion de cœur ne parlait-il pas de ses ffwstres ei principaux bienfaiteurs! Il aimait à s'entretenir avec eux, à leur parler de leurs bienfaits et de sa reconnaissance.
Sensible au mérite de ses rivaux, Piron ne les attaqua jamais, etl'épigramme, qu'il avait toujours prêle, n'était que pour sa défense.
Une chute fameuse qu'il fit au mois de décembre 1772, hâta son dernier moment. Malgré cet accident, il conserva sa gaieté jusqu'à la mort. 11 mourut le jeudi 21 janvier 1773, à onze heures du soir, âgé de quatre-vingt-trois ans.
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