‹ Œuvres diversesChapitre 2 sur 17 · RECUEIL · texte numérisé non relu

RECUEIL

Oes aventures plaisantes, bons mots^

saillies ingénieuses, etc.,

<l'i%.lex.is PIron

EN 1715, les chevaliers de l'arquebuse de Dijon rendirent le prix d'usage, et y invitèrent les compagnies de l'arquebuse des villes voisines. Dans celte fête, la victoire favorisa les chevaliers Beaunois. La muse de Piron s'égaya sur les vainqueurs, et célébra leurs exploits dans une ode burlesque et satirique. Quoiqu'il eût gardé l'anonyme, il passa pour l'auteur des couplets, et la guerre s'alluma.

Les hostilités commencèrent par un déluge de couplets dont on accabla Piron. Celui-ci, par ses traits plaisants et malins, rangeait toujours les rieurs de son côté. Jamais la scène n'était vide : Piron l'occupait sans cesse aux dépens de ses ennemis ; il allait dans la campagne des environs de la ville, coupant, abattant, arrachant tous les chardons qui s'offraient à sa vue.

i8 OEUVHES DIVERSES DE PlHOJf.

— Eh ! parbleu, répondail-il aux passants qui l'interrogeaient, étonnés de la fureur avec laquelle il moissonnait ces chardons, je suis en guerre avec les Beaunois, je leur coupe les vivres. On aurait pu, de part et d'autre, en demeurer là. Quoi qu'il en soit, le ressentiment de l'injure dura jusqu'en 1717, que les Beaunois rendirent à leur tour le prix de l'arquebuse. Piron voulut y aller : on l'avertit en vain du danger qu'il courait ; il partit à pied, de Dijon, pour se rendre à Beaune. Son ami Jehannin l'accompagna jusqu'à Vougeot, où il s'arrêta pour en goûter le bon vin. Là, de nouveaux compagnons de voyage se joignirent à lui, et l'on marcha toute la nuit. Il était cinq heures du matin, lorsque la joyeuse caravane arriva aux portes de Beaune. Il descendit dans la maison où il était attendu, il s'y délassa jusqu'à cinq heures du soir, lorsqu'un bruit d'instruments guerriers, qui annonçait l'ouverture du prix, le fit sortir de table où il était encore avec ses amis. Il descendit dans la rue, pour être plus à portée de voir défiler les chevaliers. Ceux de l'arquebuse de Dijon ouvraient la marche : à peine eurent-ils aperçu Piron, qu'ils s'arrêtèrent, et l'ayant entouré, le pressèrent de venir se ranger sous leur drapeau. Les propos qu'ils avaient entendus les effrayaient pour lui. On lui dit que son arrivée avait

fait du bruit dans la ville, et qu'il était menacé de quelque danger. Piron n'écouta rien, il ne fut sensible qu'à l'amitié qu'ils lui témoignaient dans cette circonstance critique, il les en remercia en disant :

Allez! je ne crains pas leur impuissant courroux, Et quand je serais seul, je les bâterais tous.

Les chevaliers Dijonnais voyant l'impossibilité de le déterminer à les suivre, reprirent leurs rangs, et le quittèrent à regret. Toutes les compagnies passèrent ainsi en revue devant lui, les Beaunois fermaient la marche. Gomme ils l'avaient reconnu de loin , dès qu'ils furent près de lui, ils firent briller à ses yeux quarante épées nues ; mais chaque chevalier, en lui présentant la pointe baissée, l'honora d'un salut, auquel il répondit par une profonde inclination, deux doigts appuyés sur ses lèvres, en leur faisant entendre par ce signe, qu'il serait désormais plus circonspect.

Piron, le lendemain, au lieu d'assister aux divertissements, alla passer la journée chez les prêtres de rOratoire, qui l'avaient inviter à dîner, et où il avait un frère, Il ne sortit de la communauté qu'à huit heures du soir, pour aller à la comédie.

Les Bcaunois n'avaient rien pour rendre la journée brillante : ils avaient arrêté une troupe de comédiens, et fait dresser un théâtre dans une vaste grange. Piron, arrivé à la porte du spectacle, ne sachant quelle pièce on allait jouer, s'adressa au plus apparent de ceux qui faisaient foule, et qui, par un air plus avantageux que les autres, et donnant des ordres, paraissait devoir être plus instruit : — Les Fureurs de Scapin, lui dit le jeune Beaunois. — Ah ! monsieur, répond Piron en le remerciant, je croyais que c'était les Fourberies (TOreste. Et tout de suite il alla se placer dans le parterre.

A peine fut-il dans la salle, qu'on lui lança mille brocards qu'il repoussa, toujours avec sa supériorité ordinaire. Enfin la toile se lève : le bruit cesse jusqu'au troisième acte ; mais au moment où Scapin enferme Géronte dans le sac, un petit-maître qui, sans doute, trouva cette scène attendrissante, apostropha tout à coup le parterre qui était fort tranquille, d'un « paixlà, paix, messieurs, on n'entend pas ! — Ce n'est pas faute d'oreilles, » cria Piron mot qui pensa coûter cher à notre poète. Après beaucoup de bruit, le calme se rétablit heureusement.

Il n'attendit pas que la toile fût baissée pour sortir,

espérant se sauver à la faveur de la nuit. Il fut atteint dans sa course par une troupe déjeunes gens, Tépée à la main ; alors il redoubla sa course en leur criant : — Messieurs, vos fers me blessent, et leur fit perdre bientôt la trace de ses pas. Comme il n'entend plus de bruit, il croit ses ennemis bien loin ; il s'arrête un moment pour respirer, et se félicite d'avoir échappé au plus grand danger, lorsqu'il se voit de nouveau assailli par cette jeunesse furieuse, prête à le percer de mille coups. Malgré sa force et sa vigueur, il allait succomber sous le nombre, si le maire de la ville, devant la maison duquel cette scène se passait, ne l'eût arraché des mains de ses ennemis. Il le retira chez lui, où il passa le reste de la nuit. Il sortit de Beaune anssitôt qu'on eut ouvert les portes.

IN jour, Piron, Gallet et Collé, devaient aller souper chez une femme bel-esprit ; ils se firent attendre : on se mit à table plus tard qu'à l'ordinaire. Tout annonçait la présence du plaisir, et tout invitait à s'y livrer sans contrainte. La gaieté s'empara des convives des le premier service : la chère était délicate et fine, les vins excellents, de toute espèce. L'hôtesse, qui avait de l'esprit, faisait les honneurs du repas

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avec des gr&ccs qui ajoulaicnt encore à ses allenlions, et ses yeux semblaient reprendre leur empire par mille propos aimables (|u*ilà inspiraient. Jamais PiroQ De fut plus brillant, plus varié, plus fertile en bons mots : c'élalL des éclairs continuels, entremêlés de joyeux couplets et des impromptus de Gallet et de GoUé qui s'attaquaient et se répondaient alternativement. Pour intermède, un cbampagne mousseux et frais, pétillant dans des verres remplis aussitôt que sablés, faisait oublier l'heure, et ranimait à chaque instant le plaisir et la joie.

La nuit était déjà fort avancée, et Ton ne songeait pas encore à sortir de table. EnQn on se lève, on se sépare, en se faisant les plus tendres adieux, avec promesse de renouveler souvent cette joyeuse orgie. Les trois amis sortirent ensemble. Quand ils furent au coin de la rue du Harlay, sur le quai des Orfèvres, Piron, voulant congédier ses deux compagnons, s'arrête tout à coup, leur montre le chemin qu'ils doivent prendre pour regagner le quartier Saint-Eustache, où ils logeaient, et se dispose à aller seul dans le faubourg Saint-Germain, où il demeurait. Loin d'y consentir, Gallet et Collet s'obstinent à ne point le quitter, et veulent le reconduire malgré lui. Grand déhat des plus

comiques de part et d'autre : ils lui représentent tous les dangers auxquels il s'expose, et lui racontent mille histoires de voleurs; ils cherchent à l'intimider, lui rappellent l'heure qu'il est, lui font remarquer la profonde obscurité de la nuit : vaines représentations! il persiste, sous divers prétextes, à s'en aller seul, il leur donne surtout pour raison, qu'il a dans la tête une pièce de vers, qu'il veut composer en chemin. Nouvelles instances de la part des deux amis : « Songe donc, mon cherPiron, lui dirent-ils avec une effusion de cœur que le vin rendait encore plus tendre, songe donc que tu as un habit de velours tout neuf; qu'au premier coin de rue, le premier voleur que tu rencontreras, trompé par l'apparence, en te voyant si bien vêtu, te prendra pour un financier, t'attaquera et te tuera, pour avoir ton argent et ton habit . Quelle douleur d'apprendre demain matin que... » — «Ah! messieurs, interrompit brusquement Piron, c'était mon habit que vous vouliez reconduire ! que ne le disiez-vous plutôt? tenez, le voilà; quand les voleurs me verront en chemise, ils ne m'attaqueront plus... » En un clin-d'œil, l'habit est bas, tombe aux pieds de Gallet et Collé, et Piron part comme un éclair. Après un instant de surprise, ils ramassent l'habit, se mettent à courir après Piron, lui criant qu'il va s'enrhumer; mais le temps

qu'ils avaient perdu à s*étonner, Piron l'avait employé à gagner le bout du quai; il revenait même sur ge» pas, escorté d'un escouade du guet qui, voyant un homme en chemise, courant à toutes jambes, l'avait interrogé, et, sur ses réponses, l'avait cru effective ment dépouillé par des voleurs.

L'escouade en fut convaincue dans l'instant même, à la rencontre de deux hommes courant avec un habit qu'ils emportaient. On les entoure : on demande à Piron si ce ne sont pas là les voleurs qui l'ont dépouillé? Oui, répondit-il. Aussitôt on reprend l'habit, qu'on lui rend, et l'on arrête Gallet et Collet. Gallel, auquel une nuit passée au Châtelet, pouvait faire grand tort dans son commerce, ne se souciaitpointdesuivre l'aventure jusqu'au bout : il veut expliquer le fait; mais la garde est sourde, et lui dit de marcher : il résiste, on lui présente les menottes. Cette offre lui fit prendre son parti: il marcha. Quant à Collet, le guet lui ayant demandé son épée, il la remit entre les mains de l'ofûcier, avec la même fierté etenparodiant les paroles que prononce le comte d'Essex, dans la tragédie de cenom, lorsqu'il remet la sienne :

1 Tenez

Vous avez dans vos mains ce que toute la terre A vu plus d'une fois terrible à l'Angleterre; Marchons; quelque douleur que j'en puisse sentir, Vous voulez votre perte, il faut y consentir.

Aussitôt on les conduisit chez le commissaire

Piron, en pleine liberté, marchait à la tête de l'escouade, à côté du sergent qu'il questionnait comiquement en chemin, sur le sort des deux voleurs; et le sergent lui répondait très-sérieusement <* Ils seront pendus, s'il ne leur arrive pas pis ! » Cependant, voyant qu'il était temps de ne pas pousser plus loin l'aventure, Piron voulut changer de ton, et persuader, tant au sergent qu'à l'escouade, que ces deux personnes étaient ses amis, qu'ils venaient de souper ensemble, et que c'étaient de très-honnêtes gens. Le guet n'en veut rien croire : Piron se fâche et se met en devoir de faire relâcher les deux prisonniers. — Maintenant que vous avez votre habit, lui dit-on, ce sont d'honnêtes gens, et vos amis I Vous voulez sauver des voleurs : patience ; vous allez voir que le commissaire va envoyer vos amis en prison... Comme ce colloque finissait, on arrive à la porte du commissaire qui était couché, mais son clerc ne l'était pas encore.

Qu'on 80 figure, en présence de ce clerc, nos trois personnages dispos, gaillards, aimant à rire, sortant de faire bonne chère, et ayant la tète un peu échauffée, on aura l'idée de la scène qui se passa. D'abord le sergent commence son rapport; mais il est si plaisamment interrompu, et tant de fois, par Piron, qu'il ne peut rachcver. Alors Piron, prenant la parole, fait un récit fidèle et succinct du prétendu délit. Malheureusement le clerc, difficile à persuader, traite l'histoire de mensonge, et l'historien d'imposteur; il prend sa plume, ordonne qu'on réponde, et dit qu'il va dresser procès-verbal — Tout comme il vous plaira, dit Piron, dépêchez-vous; je vous aiderai à le mettre en vers si vous voulez. Parler de vers à ce clerc, c'était lui parler hébreu; aussi répliqua-t-il : Pas tant de verbiage, procédons, et commençons par vous : votre nom? — Et le vôtre ? — Ah ! vous plaisantez la justice î — Je ne plaisante point la justice, poursuit Piron; mais je vous trouve plaisant de vouloir savoir mon nom, avant que je sache le vôtre. Le clerc, dont l'esprit n'était pas des plus déliés, traite le propos de rébellion à la justice, et menace Piron de l'envoyer en prison. A la fin, Piron se nomme : le clerc continue de l'interroger, et lui demande : Quel est votre état? que faites -vous? — Des vers. — Qu'est-ce que des vers?

Vous moquez-vous encore de moi? — Je ne me moque point ; je fais des vers : et, pour vous le prouver, je vais en faire tout à l'heure sur vous, pour ou contre, à voie choix. — Je vous ai déjà dit que je n'entendais rien atout ce verbiage, et, si vous me poussez à bout, vous pourrez bien vous en repentir.

Le clerc ayant cessé d'interroger Pîron, entreprit Gallet, auquel il fît également décliner son nom, Puis élevant la voix : — Quel est votre profession? Que faites-vous? — Des chansons, monsieur, lui répond modestement Gallet. — Oh! pour le coup, je vois qu'il faut nécessairement éveiller M. le commissaire. — Ne troublez point monsieur, le repos de M. le commissaire, repartit respectueusement Gallet; laissezle dormir : vous êtes si fort éveillé, que vous valez, à vous seul, sans compliment, un commissaire, deux commissaires, trois commissaires ensemble. Au reste, rien n'est plus vrai ; je fais des chansons, et vous devez même, si vous avez du goût, savoir par cœur la dernière, qu'on chante depuis un mois, dont voici le refrain, et tout de suite Gallet chante :

Daphnis m'aimait, Le (lisait Si joliment, Qu'il me plaisait lofiniaieot.

— Vous voyez, ajouta-t-il,quc je ne vous en imj)Ose point : je suis réellement chansonnier, et de plus, (en faisant au clerc une profonde révérence) marchand épicier en gros, pour vous servir, rue de la Truanderie.

A peine Gailet eut-il cessé de parler, que Collé, saisissant la parole, pour ne pas donner au clerc le temps de l'interroger : « Je vais, lui dit-il, vous éviter la peine de me faire des questions; je m'appelle Charles Collé; je demeure rue du Jour, paroisse Saint-Eustache : ma profession est de ne rien faire, ce dont ma famille enrage ; mais lorsque les couplets de monsieur sont bons, je les chante. >> Aussitôt Collet se met à chanter :

Avoir dans sa cave profonde

Vin excellent, en quantité;

Faire l'amour, boire à la ronde.

Est la seule félicité.

Il n est point de vrais biens au monde,

Sans vin, sans amour, sans gaieté.

Puis, en montrant Piron : Et quand monsieur fait de bons vers, je les déclame. Et soudain il déclame avec emphase :

3*ai tout dit : tout, seigneur; cela doit vous suffire. Qu'on me mène à la mort, je n'ai plus rien à dire.

En achevant ces mots, Collé s'avance en héros vers la garde qui riait à gorge déployée de ce burlesque interrogatoire. Le clerc seul, loin de rire, pâlissant de colère, devient furieux, se lève, et court éveiller le commissaire. Piron lui crie d'un ton railleur : Eh I monsieur, ne nous perdez pas ; nous sommes des enfants de famille.

Le commissaire était si profondément endormi, qu'on eut toutes les peines du monde à le tirer de son lit. Pendant qu'on l'attendait, la scène avait changé de lieu, et se passait dans la cour. Piron, le principal héros de la pièce, soutenait merveilleusement son caractère, et ne laissait point refroidir l'action. Il y jetait, à toute minute, l'intérêt le plus vif et le plus piquant. Les voisins, depuis le haut de la maison jusqu'en bas, étaient à leurs fenêtres, une lumière à la main, et faisaient, avec les gens du guet, retentir l'air

de si grande raclais de rire, que ce bruit, mieux que les efîorts du clerc, réveilla le commiss«iirc. Il descend tout chancelant, bâillant encore et se frottant le» yeux. Sa niaison illuminée du haut en bas; sa cour remplie de monde ; les rires immodérés des voisins, hommes, femmes, enfant set domestiques, tous en chemise * ; la garde presque pâmée, et se tenant les côtes à force de rire; nos trois acteurs au milieu, debout, dont l'un parlant avec une admirable volubilité, et le» deux autres l'écoutant dans des attitudes grotesque» et comiquement sérieuses : tout cela lui paraît an songe, il ne sait où il est : il se frotte de nouveau les yeux, les ouvre de toute leur grandeur, promène ses regards incertains à droite, à gauche, de tous les côtés, bâille pour la dernière fois, et se réveille enfin tout à fait. c{ — Ouf! voilà bien du bruit t qu'est-ce que tout « ceci? Voyons... » Alors s'adressant à Piron. — Qui « êtes-vous? Votre nom? » — Piron. — Quel est votre état? — Poète. — Poète? — Oui, monsieur, poète. Eh ! où vivez-vous donc pour ne pas connaître le poète Piron? Je le passais à votre clerc. Quelle idée aurais-je de vous, d'ignorer mon état, quand je me nomme? Oui, monsieur, mon état est d'être poète, état le plus

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