CHANSON
Air : De l'ouverture de Bellérophon,
Prends ton froc, Ton sac et ton broc ; Sus ! frère Roc, Va faire le pieux escroc,
90 ŒUVRES DIVERSES DR PIROIf.
Dans If» dortoir, Tout est, ce soir, Au désespoir; Il y faut pourvoir; C'est ton devoir.
J'ai voulu voir Notre réservoir ; J'ai visité la cave et le saloîr :
Tout le salé S'en est allé, Est avalé ; Le vin de Condrieu Nous dit adieu; Père Mathieu Blasphème, au lieu De prier Dieu.
Si ton retour n'est prompt, Tous nos moines se damneront.
Prends ton minois Humble et courtois, Ta doucereuse voix, Et le cordon de saint François, Le sexe plein de charité Pour la communauté, Fournira de quoi mettre au pot.
Tends à propos ton esquipot; L'affaire est de ton tripot ; Mais sois fidèle au dépôt.
Le diable Étranglerait Qui rognerait Notre prébende respectable.
Va, reviens, Et te souviens Qu'un bon frère quêteur vaut mieux que cent gardiens.
TROIS jeunes seigneurs de la cour de Louis XV invitèrent Piron à dîner. On était au moment de se mettre à table, lorsqu'une jolie marchande de dentelles vint gaiement leur offrir ses cartons. On proposa au fameux poète de la faire dîner avec eux.
Cette proposition fit d'autant plus de plaisir à Piron, que la jeune commerçante était alerte, vive et fringante. Aussi ne cessa-t-il pendant tout le reptis de la questionner agréablement sur ses inclinations, sur ses occupations, sur son commerce.
La petite personne qui lui laissait entrevoir, en le flattant, plus de finesse d'esprit que n'en ont d'ordinaire ses semblables, intéressa si Lien Piron, que pour
92 OIUVIiES DlYEUSKS DE PIROlf
lâcher (In l.i mieux connaître encore, il lui demanda entre autres choses, h quoi elle s amusait le plus particulièrement le dimanche?
« Oh! mon cher monsieur, après le service divin, lorsque le temps nous interdit h mes compagnes ainsi qu'à moi la promenade, nous nous amusons à jouer, vous en rirez peut-être, oui à jouer, comme nous pouvons des comédies, et même quelquefois des tragédies.
— Oh! et c'est bien fait cela, ma belle enfant!
Mais peut-on savoir les pièces que vous jouez avec le plus de satisfaction? — Iphigénie, Zaïre, Andromaque, le Glorieux, le Philosophe marié, et nombre d'écoles de différents titres. — Eh! fi donc, mademoiselle, ces écoles, pour la plupart, sont de très sottes écoles. Cela pourrait bien être, monsieur... 11 en est pourtant, et plus d'une, qui nous plaisent, et qu'on dit être très applaudies au théâtre. — Voilà donc où se borne votre répertoire?... et nulle autre comédie n'a trouvé grâce devant votre petite troupe ? Pardonnez-moi, monsieur, il en est une dont on disait assez de bien, que nous avons voulu jouer, mais à laquelle nous nous sommes vues forcées de renoncer. — Et peut-on savoir comment vous nommez celle-là? — Oh ! c'est le titre le plus singulier, le plus baroque, le plus étrange enfin, qui soit peut-être parmi toutes les pièces con-
nues... Attendez : c'est la... Manie... la trop... Manie... au diable soit ce maudit nom. — Serait-ce, par hasard la Métromanie? Tout justement, mon cher monsieur... Ahl l'ennuyeuse et plate pièce!... Elle est farcie de mots et de choses auxquels nous n'avons pu rien entendre. Par ma foi, nous l'avons plantée là pour n'y plus revenir. »
On sent, à cette sortie imprévue, quelle dut être la surprise de Piron. Son embarras se manifesta visiblement. Nos trois jeunes fous riaient à gorge déployée. Ils jouissaient des vains efforts que faisait le poète, pour avoir l'air de conserver sa bonne humeur. On ne sait enfin comment cette scène se serait terminée, si la prétendue marchande de dentelles, fâchée d'avoir poussé peut-être un peu trop loin les choses, et prenant pitié du rimeur déconcerté, ne se fût tout-à-coup fait connaître pour l'aimable marquise de ***, chez laquelle le pauvre Piron ignorait qu'il dînait.
Le déguisement de la dame, l'extrême faiblesse de la vue du poète, l'avait empêché de reconnaître la marquise. Mon cher monsieur, lui dit-elle, en lui présentant la plus belle main du monde, pardonnez, je vous prie, à cette petite espièglerie de ma part, et avec d'autant plus de raison, que personne n'est, en effet, plus sincèrement admiratrice de la comédie
9i dUTRBS DIVERSES DE PlBOll.
doot il 8*agit, et de son aaleur. Cette scène n'est, el j'ose TOUS l'affimer, que la suite d'une gageure fait»; avec mon frère et deux parents que voici... Tous trois prétendaient, en parlant de votre caractère connu, que de quelque façon qu'on pût vous attaquer, même du côté de l'amour propre, vous étiez toujours sûr d'une parade assez plaisante, non seulement pour déconcerter les agresseurs, mais pour tourner les rieurs de votre côté. C'est donc à vous même que je remets la décision de ma gageure. »
Vous avez gagné, belle dame, vous avez gagné, s'écria Piron, en baisant sa jolie main :
Et dussé-je, à ce prix, m'aToaer ridicule. Je sais joyeusement avaler la pilule...
D'ailleurs, qu'eût pu mieux faire, eu pareil eu, Momus, Pris au dépourvu par Vénus?
« Eh bien I messieurs, ne voilà-t-il pas que j'ai perdu, s'écria, du ton le plus gai, la prétendue marchande de dentelles I Monsieur Piron, monsieur Piron, je ne gagerai plus contre vous. »
GHMSOji Sua l'air de Cahin-Caha»
Dans ma jeunesse. Gythère fut la Cour Où je fis mon séjour :
Sur l'échelle d'Amour Je montais nuit et jour, Et remontais sans cesse.
Aujourd'hui ce n'est plus cela.
Sérieux et grave, Du régime esclave, Je lis Boerhave, Descends dans ma cave, Et remonte cahin-caha, Et remonte cahin-caha.
ÉPIQRÂMMES
onge à finir, disait une rusée A Pontenelle, attentif à briller.
06 OEUVitES DlVEIlStS DK PIROR.
Qu'hier au soir, je fus mal avisée
De te laisser ici déshabiller!
L'aurore luit; mes geng vont s'éveiller! »
— « Rassurez-vous, lui repart Foiilenelle, La nuit sera, sf je veux, éternelle.
Puisque du jour je tiens l'astre en mes bras. »
— « Encor! pour Dieu, bel esprit, ce dit-elle. Deviens un sot, finis, ou bien t'en vas 1 >
^EST trop peu que d'une amourette, Pour satisfaire à tous mes vœux ; A la vestale, à la coquette.
Tour à tour je fais les doux yeux ; Et c'est le sort le plus heureux, Où l'homme à mon gré puisse atteindre : La vestale allume les feux.
Et l'autre sert à les éteindre.
Vous brûlez d'être possesseur De cette jeune demoiselle.
Que de grâces! quelle douceur!
Vous diriez un ange femelle.
La tenez-vous et vous tient-elle; Sous l'enveloppe, qui d'abord
Vous plut, et vous tenta si fort, Vous trouvez le diable et sa griffe, Qui vous font envier le sort D'Ixion, Tantale et Sisyphe.
ÏN beau matin, l'orgueilleux Gupidon, Voulant de cœurs faire moisson nouvelle, Prit son carquois, son arc et son brandon. Puis descendit de la voûte éternelle.
Mais vous voyant, il dit : « J'en ai dans l'aile. Et suis sur terre inutile aujourd'hui.
Plus de beautés sont en cette mortelle, Que je n'eus onc de traits en mon étui. »
IAUARPE, avait un peu maltraité Clément, ami de Piron. Celui-ci voulut venger l'amitié, il décocha contre Laharpe, l'épigramme suivante :
Clément, laisse aboyer Laharpe, Qu'il se jacte et déprime autrui :
Qu'il taille, tranche, coupe, éeharpe, C'est à lui seul qu'il aura nui.
Les lecteurs excédés d'ennui, Le méprisent autant qu'il s'aime, Que peut-on faire contre lui, De pis que ce qu'il fait lui même?
Nous observons que, si l'on ne peut, sans injustice, refuser à Laharpe une f)Iace distinguée parmi les littérateurs français, on ne doit pas non plus fermer les yeux sur le véritable mérite de Clément.run de nos meilleurs critiques. C'est ce même Clément que Saint Lambert, dit-on, fit coffrer au fort l'Kvôque, pour avoir dit que son poème des Saisons, était un ouvrage au moins très médiocre. Saint Lambert, se repentit et sollicita lui-même ensuite, la liberté de Clément.