LIVRE IL
JLes ombres de la nuit s'éloignaient à peine; déjà le soleil blanchissait les airs , et déjà les victimes de la vengeance de Minos voyaient renaître le jour et leurs malheurs , lorsque le commandant de l'escadre fit appeler les autres chefs , et descendit avec eUx dans la prison. A leur aspect , ces malheureuses captives crurent toucher au moment qui devait terminer leur sort : éperdues et tremblantes , elles se précipitaient de tous cotés avec des cris lamentables , comme si cette fiiite inutile eût pu les arracher à leur destinée : Carite immobile se tenait appuyée languissamment. Polydore n'était plus à ses genoux : la crainte d'être découvert l'empêchait même de lever les yeux sur son, amante.
Les Cretois reconnurent avec surprise qu'on avait passé le nombre fixé par les conditions de la paix , et Philoclès l'un d'entre eux , qui avait présidé à l'embarquement, cherchait en vain à dévoiler ce mystère , quand l'Amour ou quelqu'autre dieu favorable qui veillait peut-être pour Carite, rendit tout à coup le chef des Cretois accessible à la pitié. Ce barbare , qui avait porté la désolation dans toutes les familles de l'Attique , qui avait même ar-
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raché Carite des bras de sa mère expirante , devenu sensible pour la première fois, conçut le projet de soustraire une de ces infortunées aux horreurs de son sort^ « Ministres d'une loi sévère, dit- il à ses « compagnons , en portant de ce lieu , notre devoir « serait-il d*en accroître la rigueur? Non , sans doute. ff L'une de ces étrangères n'est pas destinée à parce tager le supplice des autres : faisons cesser au plu- « tôt une erreur si cruelle ; le sort qui les a condam- « nées nommera la plus heureuse : j'aurai soin de « le consulter. » A ces mots, il monta sur le vaisseau où l'on gardait les sept jeunes garçons que Fort avait chargés de fers, et bientôt après il repassa luimême sur son bord.
La mer qui sépare la Crète de l'Attique est celle que le désespoir d'Egée a rendue fameuse , et qui a porté depuis le nom de ce prince : elle est parsemée d'une infinité d'îles , dont plusieurs monuments assurent la célébrité : c'est-là que la triste Latone , rebut malheureux de la nature entière, vint cher^ cher un asyle contre la colère de Junon. Délos, l'une des Cyclades, fat la seule partie de la terre qui osa la recevoir dans son sein ; et l'histoire ajoute que cette île , autrefois incertaine et flottante , fut alors attachée par la main de Jupiter lui-même aux îles de Gyare et Mycone. On voit encore , eu remontant dans ces mers, l'île de Scyros, fameuse par la retraite d'Achille; et plus près des côtes de Crète, on décou'vte la petite île de Seriphe, dont tous les habitants furent jadis changés en rochers à l'aspect de la tête de Méduse.
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Les Cyjciadés sont en si grand nombre , que les tnatelots qui voguent dans cette plage , en décou^ vrent facilemen^d|gA|yeî.W|9.:) depuis que le soleil sort des montagnes ^i|(|(^iMij^ jusqu'à ce qu'il se précipite dans lesgbpè,^ l'Épir^ Le commandant des Cretois décida <)u'on mouillerait à la première de ces îles, et qu'on mettrait aussitôt la chaloupe à la mer pour porter sur le rivage celle des jeunes captives qu'il aurait délivrée : il s'éloigna des autres chefs après avoir donné cet ordre, et ramena bientôt l'aimable Carite, en déclarant que le sort s'expliquait pour elle.
Occupée toute entière de son amant et pénétrée de ses malheurs , Carite n'écouta point ces paroles qui changeaient sa destinée: toujours livrée à sa douleur, rien de ce qui se passait auprès d'elle n'avait pu l'en distraire : on était à ses côtés, et Carite ne voyait point ; on lui parlait et Carite n'entendait point; peut-être aurait-elle ignoré qu'elle avait changé de lieu s'il n'avait pas fallu quitter Polydore.
On était alors dans cet instant où le soleil vient de quitter l'horizon pour se reposer dans le sein de Thétis; un vent frais épure les airs; la nuit n'a pas encore amené le repos, et déjà le mouvement tombe avec la lumière ; on dirait que la nature commence à se rasseoir du trouble et de l'agitation du jour : mais le repos n'était pas fait pour Carite ; c'est dans ce moment qu'on l'obligera descendre dans la chaloupe. Par combien de soupirs et de larmes ce départ ne fut-il p^s marqué? il fallut abandonner ce vaisseau qui lui était devenu si cher;
elle lé suivit des yeux tant que la distance le lui permit; mais les vents et les ombres l'enlevèrent bientôt à sa vue : restée seule au milieu des soldats qui la conduisaient , elle les interrogea vainement sur sa destinée ; tous demeuraient auprès d'elle dans un morne silence. Lorsqu'on eut abordé au rivage , on fit descendre à terre la jeune captive; et deux soldats qui l'accompagnaient, l'ayant laissée sur un banc de sable voisin , remontèrent dans la fJbaloupe.
Quel fut son état en se voyant tout à coup exposée sur un rivage inconnu; la chaloupe s'éloignait toujours ; déjà même on n'entendait plus que dans le lointain le bruit de la rame qui fendait les flots. Carite est abandonnée de la nature entière; le sifflement des aquilons y le mugissement des vagues , et plus encore les ténèbres de la nuit augmentent l'horreur de sa situation. Elle s'adresse aux dieux: a O Jupiter ! ô Neptune ! ô Minerve ! dieux justes , « dieux protecteurs , qui connaissez l'innocence dé a mes vœux, pourquoi les avez vous trompés? Pour « quoi m'avez-vous condamnée à cet exil barbare? «Ai-je profané votre culte; ai-je jamais formé des «desseins criminels? Hélas! fidèle à vos lois, je c( suivais les ordres de ma mère ; j'étais prête d'ac- «complir un hymen bien cher à mon cœur: avec ce quelle cruauté le destin a rompu ces nœuds! Mon « malheureux époux est arraché de mes bras ; et si «c j'ai pu le revoir, si j'ai pu l'embrasser encore , par «quels torrents de larmes ne vais-je point expier «ce bonheur? Ah! Polydore, Polydore, quelle sera
«rta destinée ! Mais pourquoi n'ai-je pas eirfe même «sort? pourquoi n'ai-je point partagé tes périls? « Dieux que j'emplore, ayez pitié de mes malheurs! «Si vous me punissez, quels sont les crimes que «j'ai commis; si vous voulez m'éprouver, pourquoi « frappez-vous mon amant? » Après ces paroles, elle répéta mille fois le nom de Polydore. Vous l'entendîtes du fond de vos cavernes, ô vous, Nymphes et Faunes ! demi-dieux habitants de ces rives malheureuses; et vous divinités 4e la mer, cachées dans vos grottes humides, vous donnâtes des larmes au triste sort de ces amants.
Carite passa le reste de la nuit dans les larmes ; l'agitation avait éloigné le sommeil de ses yeux. Dès le lever de l'aurore , elle descendit du rocher qui domine également sur l'onde et sur la plaine : elle s'avançait tristement pour chercher une retraite dans une forêt voisine , lorsque des pâtres qui conduisaient leurs troupeaux sur le bord de la mer , sortirent inopinément de -cet ombrage épais. Carite effrayée prit la fuite à cet aspect , et croyant se dérober à leurs yeux, elle se cachait entre les rochers dont le rivage est couvert. Mais les pâtres, témoins de sa crainte et de sa friite , suivirent ses traces et n'eurent pas de peine à la saisir : ensuite reconnaissant à ses haints qu'elle était étrangère, et ne devinant pas la cause qui l'obligeait à se tenir cachée sur ces côtes désertes , ils l'emmenèrent avec eux , et l'enfermèrent dans une caverne affreuse.
Ce pays, où les vents et le hasard avaient relégué
Carite, était l'île de Na^e, qui (ievint célèbre peu de temps après par les malheurs d'Ariane et l'amour de Bacchus. OEnarus, ^ui en était roi , n'avait jamais allumé les flambeaux de l'hymen ; mais , comme il était obligé de se choisir un successeur au trône , il avait formé le projet de marier Cydippe , sa sœur, avec le jeune Agenor, seul rejeton d'une famille illustre qui descendait elle-même des anciens rois de Naxe : Agenor était donc regardé comme l'héritier présomptif de la couronne , et il jouissait des honneurs et du pouvoir que ce titre lui donnait. Le temps de son mariage n'était pas encore fixé ; le jeune prince cherchait tous les jours de nouveaux motifs pour le différer : ce n'est pas que l'espérance de régner ne lui fît regarder cette union comm^ un très grand avantage; mais en même temps la disproportion de son âge avec l'âge de Cydippe , lui faisait craindre un hymen qui ne flattait que son ambition.
Cydippe s'apercevait aisément de l'indifférence d' Agenor , et si elle en eût fait paraître quelque dépit au roi son frère, il ne l'aurait sûrement pas contrainte à ce mariage ; mais elle aimait le jeune prince, et l'amour lui faisait dissimuler tous les dégoûts qu'elle en recevait.
Telle était la situation de la cour , lorsque la jeune Carite aborda dans ce pays , où l'on viola bientôt à son égard les droits de Fhospitsdité. Lorsqu'elle eut enfin obtenu la liberté de se faire entendre, elle apprit aux barbares qui l'avaient chargée; de fers qu'elle était athénienne , et qu'une escadre Cretoise , qui l'avait enlevée de son pays , l'avait ensuite exposée sur ce rivage.
La simplicité de son récit et les grieiçs ,dont elle l'accompagna persuadèrent ceux qui l'écoutaient. Ils lui rendirent la liberté, et lui promirent quelques secours, pourvu qu'elle partageât leurs travaux et leurs soins. Dès le lendemain, on lui confia la garde d'une partie des troupeaux : il 'fallut se conformer à ce nouvel état. La fille de Sterope y. une houlette à la main , pliait tous les jours dans .^épaisseur des bois donner un libre cours à ses larmes.
Un jour, épuisée de Êitigues et de douleur, elle s'était assise au pied d'un arbre, et le sommeil avait surpris ses sens agités. Le prince de Naxe, Âgenor, égaré par la chasse , passa près de cette retraite ; il aperçut Carite : fi:appé de cet aspect comme de la présence d'une divinité, il l'aurait prise pour Diane sans la houlette qu'elle tenait dans sa main. Il s'arrête à ce spectacle ; il contemple, il admire tant d'apr pas réunis ; le sommeil et la chaleur du jour favorisaient ses regards : ses yeux errants s'animent ; son âme transportée s'enivre d'un poison flatteur; aveuglé, vaincu par ses désirs, il s'approche ; il ne se connaît plus. O malheureuse Carite ! . . . Mais elle se réveille et jette un grand cri; vainement Agenor tombe à ses pieds ; déjà Carite , plus prompte que la flèche qui vole, s'échappe et (hsparaît; nouvelle Atalante , elle laisse le prince de Naxe dans le trouble et dans la confusion.
Agenor ne sortit de cet état que pour sentir plus vivement le trait qui l'avait blessé: un pouvoir se* cret le ramena plusieurs fois dans ce lieu; mais c'est
en vain qu'il y cherchait Carile; elle ne revenait plus à la forêt. L'éloignçment et l'absence redoublèrent l'amour du jeune prince; irrité des obstacles qu'il trouvait dans sa nouvelle passion , il résolut de tout mettre en usage pour la satisfaire.
Caritç semblait avoir trouvé dans ces déserts la tranquillité dont elle pouvait jouir; elle avait gagné la confiance des habitants sauvages de ces climats; les pâtres qui l'avaient maltraitée d'abord comme une esclave coupable, la respectaient à présent comme ime divinité tutélaire. Elle se livrait comme eux aux travaux les plus pénibles ; elle paraissait même les partager sans peine ; mais le destin lui envia un repos qu'elle payait si cher; le souvenir de son aventure l'empêchait toujours de retourner à la forêt ; elle ne s'écartait plus du rivage, et elle promenait tristjement ses regards sur ces flots qui l'avaient séparée de son amant , et qui étaient les derniers témoins de sa tendresse.
Elle passait tout le jour dans cette rêverie in* quiète; et dès que le soir venait annoncer aux laboureurs la fia de leur travail , elle comptait ses troupeaux^ et les conduisait lentement à l'étable.
Carite remplissait ainsi les devoirs que le sort lui imposait, lorsqu'elle vit accourir de loin une jeune esclave qui semblait implorer sa compas^on : Carite était sensible; les malheureux le sont tou* jours; elle courut elle-même au-devant de cette infortunée; la jeune esclave lui demanda, en se jetant à ses genoux , de lui indiquer une retraite pour se mettre à l'abri du courroux de ses maîtres
qu'elle fuyait , disait-elle , et qui la poursuivaient encore. Carite émue de pitié la rassure et l'embrasse; elle lui promet de la garder dans la maison pendant la nuit, et de demander le lendemain pour elle quelques secours aux habitants du- hameau.
A peine avait-elle achevé ces paroles, qu'elle se voit assaillie d'une troupe de satellites qui l'entou* rent et qui la chargent de fers : elle demande quel est son crime ; on ne lui répond pas ; on l'entraîne avec fureur , et après avoir marché l'espace de plusieurs stades , on la précipite enfin dans une étroite prison, a O destin! s'écriait-elle, ne te lasses- tu point tf de m'accabler de tes coups! est-ce ainsi qu'on « récompense la vertu et l'humanité ! »
Trois jours entiers Carite fut livrée à l'horreur de ses réflexions , et trois jours entiers son corps languit sans nourriture; ses yeux même ne se fermaient que par intervalles , lorsque , baignés de larmes, iû étaient lassés de s'ouvrir.
Au milieu de ces maux , l'image de Polydore venait Cependant en adoucir l'horreur. Elle avait encore ce voile jaune que les nouvelles mariées portent pendant les fêtes de l'hymen, et que son amant lui avait donné le jour même qui vit commencer leurs malheurs. Carite détacha cet ornement précieux, et, depuis ce moment, elle écrivait sur son voile, avec un peu de craie, le nom de Polydore : elle l'effaçait ensuite pour y substituer le sien , et quelquefois elle les entrelaçait ensemble.
Le quatrième jour , les barbares qui l'avaient arrachée de sa retraite paisible, vinrent encore
l'enlever de cette prison. On l'entraîne devant les juges. Cléonidas, écuyer d'Agenor, élève la voix contre elle, et se déclare son accusateur : il lui reproche d'avoir favorisé l'évasion d'une de ses enclaves, et il demande en conséquence que Carite demeure dans les fers.
Un murmure confus s'élève alors dans l'assemblée ; chacun applaudit à la demande de Cléonidas : des juges, corrompus par ses présents et vendus au jeune prince qui les protège , condamnent l'aimable Carite, sans entendre sa défense : on laxlé-. clare esclave, et déjà son nouveau maître l'obUge de le suivre.
Cléonidas n'agissait que par les ordres d'Agenor : ce jeune prince, plus épris que jamais des charmes de Carite , avait employé ce moyen barbare pour la tirer d'une r,etraite qu'il avait eu bien de la peine à découvrir.
La renommée ^publia bientôt que le prince de Naxe était amoureux d'une des esclaves de son favori. Ce bruit , qui parvint jusqu'à la princesse , l'enflamma de colère coptre le malheureux objet de cette passion : bientôt elle fait venir Cléonidas , et lui demande l'étrangère pour la mettre elle-même au nombre de ses femmes. Cléonidas cherche en vain à éluder ; Cydippe le menace de son courroux s'il ne lui envoie pas à l'instant la jeune Carite.
Il fallut obéir. Carite n'avait été que deux jours dans la maison de Cléonidas, et pendant cet intervalle elle n'avait pas cessé d'éprouver les persejcutions d'Agenor : l'espérance de la liberté était
le moindre des biens que le jeune prince faisait briller à ses yeux, pour lui inspirer de Famonr; mais Carite , unie à Polydore par des chaînes éternelles, n'avait pas même besoin d'un souvenir si tendre pour se refuser aux vœux du prince de Naxe : elle l'avait aisément reconnu pour l'auteur du complot inhumain dont elle était la victime.
Cydippe rougit à l'aspect de sa nouvelle esclave : la beauté de Carite ranimait sa jalousie; elle lui jura dans le fond de son cœur une haine invincible, et ne s'occupa plus que du soin cruel de la tourmenter. Tout ce que l'amour en courroux peut inventer de plus rigoureux fut bientôt mis en usage : lé mépris, l'outrage, les travaux les plus pénibles, les traitements les plus barbares, rien ne fut épargné. Cydippe n'imaginait point de supplice assez fort pour punir sa rivale.
• Carite , au milieu de l'opprobre et de l'humiliation , pféférait encore cet état affreux à l'horreur de se voir l'esclave de Cléonidas : le nom de la princesse la mettait du moins à l'abri des entreprises d'Agenor, qu'elle avait tant de raisons de redouter désormais, et dont elle n'aurait pas pu se défendre loin des yeux de Cydippe.
Le palais de cette princesse ne fut cependant pas pour elle un asyle assuré. Agenor avait trouvé moyen de s'y introduire secrètement, et c'en était fait de Carite s'il avait pu venir à bout de son des* sein ; mais Cydippe le découvrit et rendit inutiles les précautions qu' Agenor avait prises.
Dès le Fendemain, pour ôter tout espoir au
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prince de Naie, elle envc^a: Garite au loin dans l'étendue de l'île. ; en même .teipps. elle lui donna des gardes pour la défendre de toute insulte, et pour l'obliger cependant de 3e. soumettre aux travaux les plus durs.
Carite passa plus de deux mois dans cette solitude: on ne la , délivrait de ses. chsdnes que pour la faire travailler à la terre ; et. lorsqu on lui permettait, de prendre quelque repos, on la remettait de nouveau dans les fers. Si la chaleur du jour ou l'excès de la fatigue l'obligeaient à suspendre un si pénible exercice, sans égard à répuisttment.crè ses forces, on la maltraitait avec violenêe, Jusqu'à ce qu'elle eût repris son travail. C'est ainsi que la nymphe lo, persécutée par Junon, et livrée aux soins du détestable Argus , éprouvait sans relâche les tourments les plus cruels.
Agenor découvrit enfin la retraite de Carite , ot bientôt, soit passion, soit pitié peut-être, il résolut de l'en arracher. Aidé des soins de Cléonidas , il rassembla en peu de temps un nombre considérable d'amis et d'esclaves, et se rendit, à la tête de ce parti, dans l'endroit où la malheureusç Carite suivait le cours de sa destinée.
Il était nuit: Carite habitait avec ses bourreaux dans une maison écartée. On enfonce les portes: Agenor s'avance ; les .gardes saisissenit leurs armes et s'opposent à son passage. Le jeune prince redouble ses efforts : le combat s'anime et devient furieux. Au milieu, du tumulte, à la faveur de l'obscurité , 1 Carite détaebe ses fers et s'échappe à lu hâte , tan-
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dis que l'on combat d'un autre côté. Eifimyée , tremblante, elle fuyait sans oser regarder derrière elle , et se contentait d'aip[>e4er à son secours ces mêmes dieux qu'elle avait tant de fois invoqués, et tant de fois inutilement.
L'aurore ouvrait déjà les portes du ciel , lorsque cette jeune infortunée atteignît une forétqu'elle aTait aperçue de loin k travers les ombres ; elle espérait de s'y cacher: mais à peine eut-elle erré quelque temps dans les buissons «t les halliers , qu'elle reconnut ce lien sinistre où le prince de Naxe l'avait vue pour4ft première fois. Elle avait retenu jusque-là ses pleurs, cet aspect les fit couler en abondance. 4cO mrflieureuse ! s'écria-t-ette , à qui pour- K rai-je avoir recours? Irai-je retrouver les pâtres que «je servais et qui m'ont trahie? Ponirai - je m'offrir « à Cydippe qui me liait , au prince de Naxe dont
«l'amour «st mille fois plus arfïreux?îfon Eh!
(csous quels astres ai-je reçu la naissance, puisque, « a|>rès avoir perdu mon amant, le destin me force a «répandre 4es larmes qui ne sont pas pour lui!» A ces mots elle s'avance vers le rivage : l'excès de son malheor égare ses esprits : elle allait se précipiter dans les* flots ; mais l'abattement de ses forces ne lui permit pas de se traîner jusqu'au bord de la mer. Elle tombe accablée de fatigue et de douleur : la nature épuisée se refuse à ce dernier effort qui devait terminer à la Ibis «es maux et sa vie.
Elle passa le reste du jour dans cet état : les idées les plus accablantes venaient s'offrir sans cesse à sob esprit^ elle ue donnait point , et cependant c'é-
ET POLYDORE. qq
Uient comme autant de songes funestes qui {a taùr^' mentaient à l'envi : tantôt elle se représentait Hl malheureux Polydore livré au monstre de la Crète, étendu sur Tarène et près de finir ses jours : elle voyait ses membres sanglants, dévorés par le Minotaure : tantôt elle avait devant les yeux le prince de Naxe abusant de l'état malheureux où elle était elle-même. £lle frémit: cette idée la retire de l'as* soupissement qui l'accable; elle veut se relever: malheureuse telle se trouve entre les bras dHin homme qui la serre avec tendresse: «Ah barbare! a ah monstre ! s'écria-t-elle. y^ Mais , ô ciel ! ô surprise | elle se sent tout à coup mouillée des larmes de cet inconnu: c'est Polydore.... La voix lui manque; elle s'évanouit; et Polydore éperdu accmait les dieux qui lie lui rendaient son amante que pour la lui ravir encore.
Il embrasse sa malheureuse épouse, il la récbaufie dans ses bras, il la ranimé par ses soupirs. L'amour rappelle Carite des portesr de la mort : elle entr'ouvre les yeux, elle revoit le jour qu'elle était près de perdre, et l'amant qu'elle avait perdu. Elle demande à Polydore le récit de ses aventures , et Polydore les commence à peine qu'elle l'interrompt pour lui conter les siennes. Polydore l'écoutait avec attention; chaque circonstauce excitait sa curiosité, chaque événement l'intéressait davantage. Le récit de Polydore fut simple : il avait abordé en Crète peu de temps après avoir été séparé de Carite ; on avait employé quarante jours à purifier les victimes; et lorsqu'au bout dé ce terme <^îl let eut exposëe^
lOO CARITC
ai la' rage du monstre, Thésée, fils du roi d'Athènes, qui 4K 'trouvait enveloppé * dans le malheur des autres, tua le Minotaure , et sortit du lab3nnnthe par le moyen d'un fil qu'Ariane lui avait donné. Ariane y fille de Minos, n'osant pas s'exposer au courroux de son père qu'elle avait trahi, prit la fuite avec Thésée; mais ce prince ingrat venait débarquera Naxe dans le dessein d'y abandonner ensuite sa généreuse amante.
Polydore s'était attaché au sort de Thésée ; il l'avait suivi .dans ces climats , et le premieriobjet qui l'avait frappé en abordant au rivage, c'était sa malheureuse épouse qu'il avait cru d'abord privée de sentiment. 5
. La fin de ce récit fut interrompue par les larmes des deux amants : le sort qui les avait poursuivis^ les réunissait après taiit de traverses : les dieux semblaient Q^avoir appesanti kurs bras sur eux que poiu* leur faire sentir plus vivement le bonheur d'aimer et de se revoir. Étroitement serrés l'un contre l^autre^ ils auraient demeuré toujours dans cette situation délicieuse , si Polydore y qui craignait pour Carit)B, ne lui eût pas rappelé son état et ne l'eût pas fait consentir à chercher dans le hameau voisin les secours qui lui étaient néceiMUÂres.
Carite ne s'y déterminait qu'avec peitfé', toujours persuadée que les pâtres l'avaient trahie : elle faisait part à Polydore de sa crainte, lorsqu'ils aperçurent dc^x bâtiments qui abordaient au rivage : a Saisis* a sons cette occasion , dit Carite ; approchons - nous « de ces vaisseaux t leur route s'adresse peut-être aux
Et POLYDORE. lOI
« lieux de notre naissance. Allons rendre à nos mal- « heureux parent» la tranquillité dont notre absence «les prive: ils pleurent notre trépas; j'ai pleuré le «tien , je juge de leurs tourments : c'est à nous à « les faire finir : ne jouissons pas se\fh de la tran- «quillité que le sort nous a rendue.» Ils s'avançaient en disant ces paroles :^déja les bâtiments s'étaient mis à l'ancre , et déjà ii^ matelots descendaient sur le rivage; une troupe.de guerriers les suit. Polydore s'adresse à leui* chef. « Nous sommes Athé- «nienft ,iitt*il, et notre vaisseau a péri sur ces cotes; « daignez nous prendre l'un et l'autre sur votre « bord , et nous rendre à notre ^patrie. »
Le. commandant lui répondit , avec- un sourire amer, que, ses vœux seraient exaucés bientôt^ et qu'ils s'embarqueraient à l'instant. Les deux vaisseaux étaient montés par des corsaires de Phënicie qui voguaient le long de ces côtes pour enlever ,des esclaves. Polydore. s'aperçut trop tard de • son imprudence ; il n'était plus temps de la réparer : bii l'oblige d'entrer dans un des bâtiments: il deman4e en vain de n'être point séparé de son épouse y on entraîne loin de lui la malheureuse Carite, on la force de monter sur l'autre bord. A l'instant onidétache les ancres, et les vaisseaux , poussés. |mr un vent favorable V s'éloignent en peu de tempfsHll rivage de Naxe.
loi CARIfZ