‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy: augmentées de l'essai sur la vie de BarthélémyChapitre 35 sur 53 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

J B vais chanter cette fatale guerre -ÊÊL

Que, de nos jours, les enfants delà tenne^ W9

Insectes vils , Titans audacieux ,

Ont eu le front de porter jusqu'aux deux.

Je chanterai des ligues redoutables ,

De noirs complots , des combats effroyables y

Dans ses foyers un grand peuple écrasé j

Dans sa splendeur un trdne renversé.

C'est vainement qu un héros magnanime

Veut s opposer aux rigueurs des destins ;

Il est lui-même entraîné dans Tabyme.

Tels sont des dieux les décrets souverains.

Eloignez*vous , grâces enchanteresses , Je ne dois peindre ici que des malheurs..

l5o LA CHANTELOUPÉE.

Sortez liu Styx j déites vengeresses , Sur mes tableaux répandez vos couleurs ; Que de vos traits la douloureuse empreinte Dans tous les cœurs fasse naître la crainte , De tous les yeux fasse couler des pleurs.

Non loin des bords arrosés par la Loire

Est un château, superbe monunfent, '

Où de Choiseuil étincelle la gloire;

Philis en est le plus bel ornement.

Elle y paraît , lorsque les fleurs naissantes

De leur attrait embellissent les champs ;

Elle en revient, quand sous les bux tranchantes

On fait tomber les épis jaunissants.

Un peuple entier, heureux par sa présence,

Par ses bienfaits , par sa reconnaissance ,

Court auprès d elle , et se fait un devoir

De la bénir, de laimer, de la voir,

«nt de la perdre, après l'avoir perdue lande au ciel qulelie hii soit rendue; Et tour à tour il se sent émouvoir Par le pladsir, le regret et l'espoir.

Dans ce s^our elle amène avec elle Quelques amis , ses chiens , ses perroquets , Et des Stuarts cette histoire éternelle Qu elle a toujours , qu'elle ne lit jamais.

Or, un beau soir, après s*étre attifée.

Prête à goiâtter les douceurs de Morphée , EUe aperçut, au chevet de son lit, Un gros point tioir. Ç^'abord elle en pâlit;

Mais auMÎtôt, rappelât ^on oom^g^ ,

Avec esprit eUe airange se$ doigis,

Fond sur la puce et la mat aus^ abois.

LHnsecte pris, quel sera son partage ?

Jamais Philia n'aura lu cruàvtMé

De 1 écraser; sou ame est trop sdusiblet

Elle &it choix 4*un tourment moins bombiez

Qu'elle a , dit-on , elle-même iuTentë ,

Et qui produit une mott Hisensible*

Le criminel de cire ençuirassé.

Dans un^ ^[Hugle aussitôt mnbrQché,

Aux feux ardents dun flambeau rapproché »

Cuit lentement) et tombe goutta à foutte.

Ami lecteur^ tous couTieiidrez siAS doute.

Qu'en SLueua temps, aucun législateur

M'a dans ses lois s^QMté tant de douceur.

Or, TOUS saurez qu'en ce dermer solstice

La puce avait éppusé Grapd-^Ioulon ,

Le plus grand toi des puiees du cant^s , ,^

Et qu'au moment de son cruel «upfdiee , ^^

Deux de ses fils , P«tit-*Pîed et Raton ,

S étaient tenus c^cjbés dwds k courtine,

D'où se sauvant par un heureux détour,

Etaient rentrés dans la pièce voisine,

Où Marianne a fisé son s^our,

Où Grand-Glouton tenait s^uveut sa cour^

Les orphelins arrivent hors d'haleine , Aux jHcds du roi se traînant avec peine , Parlent tous deux, quoiqu'à bàtqns rompus,, Leurs cris perçants , tpujours interrompus Par des sanglots , font vainement entendre

l5a LA GHAITTBLOUPÉE.

Ce qu'ils ont Vu , ce que ne peut comprendre De Grand-Glouton Tentendement obtua.

Trop sûr enfin que sa femme n*est plus.

Aux doux accents de leut voix gémissante, Le rauque son de sa voix mugissante Souille les airs des plus afireux sëmients.

Entremêlés d'horribles hurlements.

Comment, dit-il, on distile ma femme!

Oh ! Belzebut , IMbhdmet , Notre-Dame Secourez-nôus... Mais plutôt, le conseil.

L'œil égaré , dans un sombre appareil , liment, c^aii^eKe et;monte sur son trône.

Dignes soutieai^ dit-il, de ma couronne, Vous ne potÉ^èz être instruits de mon sort Sans éprouver l'horreur qui m!enyironne.

Il est des manx pluç cruels que la mort.

Ma chère épouse, oui , Totfe impératrice , Vient de périr dans uÀ^uto-da-fé; Déjà son' corps est tout Hquifié.

Cette Philis, cette ame bienfaitrice, Se constkue en grande inquisitrice.

C'est ce bourreau qu'il s'agit d'immoler.

Son sang impur doit aujourd'hui couler.

Suivez mes pas ; fondons sur la <;oupable ; C'est en perçant de mille et mille traits Ce cœur d'acier, cette ame impitoyable Qu'on doit punir de semblables forfaits.

Par ce discours les âmes embrasées Flattent du roi les fureurs insensées!»

Mais Goliath modère cette ardeur.

CHiLITT I. l53

Guerrier fameux , redoutable froideur ,

Il a la force et la valeur d'Achille.

Sou vaste corps, aussi nerveux qu'agile, ,

Couvre en tous sens deux: lignes de terrain. .•

Aimé du peuple, h^ du souverain , .

Il ne peut voir sans un dépit extrême /

Un autre front ceindre le diadème.

Prince, dit-il, je sais que votre bras,

S*est signalé dans rhorreur des^combats ;

Mais je soutiens que la gloire est un crime

Quand elle nuit au boiiheur des sujets.

Vous méditez de sublimes projeta ;

Mais cette guerre est-elle légitime ?

Philis ,' dit-on , a surpris daiis son Ut

Le digne objet dont la perte vous touche;

Quel droit a-t-ôh de partager sa couche?

Eh ! laissons-la dormir toute la nuit;

On Timportune assez dans la journée.

Notre jeunesse , ardente , forcenée ,

Voudrait la joindre , et prendre entre ses draps

Des libertés qu'elle n'approuve pas.

Oh ! mes amis , l'erreur qui vous faJscine ,

J'en suis garant, va vous p^cdrè en ce jour.

Si vous voulez tâter des gens de cour,

N'avez-vous pas- la douce Maroquine (r).

Cette Thétis, objet de tant d'amour,

Cette Bébé^ sa fidèle compagne?

Ah ! croyez-moi , leurs attraits , leurs faveurs ,

(i) Petite chienne.

l54 l'A CMANTEtOUPEE.

Doivent suffire eux puceé de campft^ne.

N'aspirons pas à de plus gmnds honneurs ; Enfin , sur-tout n'approchons de nos maîtres Qu*ayee vespeot ; leur facile bonté Nous suffira dans ces climats champêtres ^ Si nous suirons les Idis de Tëquité.

Mais sur leurs pas multiplier les pièges , Sur leurs secrets étendra son regard , Porter sur eux des pattes saciilèges , Et dans leur sein enfoncer le poignard, De tels délits ne se pardonnant guère, Et leurs auteurs ont tout à redouter.

Que craindndent-ils? et que peut-cm leur foire F

Répond le voi tout prêt à s'irril^r»

— Ce quon ^n*foit? On les envoie au pape (i);

Dit Goliath. A ces mots Je satrape

Grince des dents, écnme de fureur.

Puis il s*écrie : Ainsi donc, téméraire y

Tu t'applaudis d'être a mes vœux contraire !

Sujet perfide, importun discoureur,

De la révolte impétueux apoti» ,

Parle , réponds : ton maître est outragé ,

Doit-il se taire et n'être pomt vengé ?

Ma femme estjnorte...^— Ehbien, prend^^^n uneautre.

Dit fièrement le variant Goliath;

Et sur-le-champ se pr^sare au combat.

(i) Allusion à un événement fort connu auquel le D. de C. eut beaucoup de part.

CHANT I. l55

Tels deux lion$ aux meiirtres exerces ,

Les yeux ardents, et les triiïs Ibërisséë ,

Vont assouvir les dévorantes haines •

Qu'un feu jaloux alktme dans leurs reines ;

Tels nos rivaux, terribles, furieux,

Font à Fenvilesappirèu lïdieux,

De leur trépas. Dans leurs pattes ils soufflent ;

Leurs dos courbés s^étendietit, se boursootfteiit*

Impi^âints de se percer hs flioio,

Le nctt û*ansport qui dévore leur ame

S'exluiÉe au icôa, et leurs yeux teints de sang

Font rejaillir de lon|[s sillons de flamme.

Tout pâlissait, tout tremblait au sénat, Tout annonçait une affreuse tempête , Quand tout à coup se lève Grosse-Téte; C'est le Nestor des conseillers d'-état.

Quatre cents fois il a vu la ifcamière De feux nouveaux éclairer sa paupière.

Son corps se traîne à laide J*utt :£tou.

Mais sa sagesse et sa rare vertu .

N'ont point du temps éprouvé la puissauee.

Il parle encone avec cette ^quence Dont la doneeur captive les:esf>rits»

vous,>dit-ii! 4m«s enfants chéris L Illustres chièisitefaacan de vous possède Un attribut dont il s'énmrgUBÎUit; L un , le pou^K>ir auquel tout (d>ék ; L'autre , bi-favce à iaqurilè 'tout cède.

Poiu'.qM Isui41 que cca distkiotîons Soient ;iik nos «lauft la iimesie origine ?

l56. LA GHANTELOUPEK.

Ignorez-vous que vos divisions De cet état votit hâter la ruine ?

Calmez plutôt cette aveugle fureur, Et désormais, à nies avis dociles , Exécutez des projets plus faciles Dont lennemi soit saisi de terreur.

' '' ■ . ■ . ' Dans ce recoin, tout au haut dé ce po^,.

Une araignée a déjdbyé sa toile«' Conseillons-lui de changer pe séjout : '* -■ Pour les beaux lieux où PhiUs 4ient sa cour.

Que tous les soirs, sur les bmbris crante,* Elle paraisse en comète effrayante ; Que d'autres foi», se glissant sur un fil, Au sein des airs elle soit Suspendue, Comme une épée. A Taspect du péril.

Notre ennemie, interdite, éperdue S'éloignera de ce lieu fortuné.

Mais , pouf ourdir une pareille intrigu#.

Il faut de lart. Peut-être qu Arachné Refusera d'entrer dans cette ligue.

Et choisira, sans la moindre pudeur, Pour son dîner monsieur l'ambassadeur.

Dans ce danger il fout un grand exemple.

Oh ! vous , amis, que dans ce jour d'efifroi L'état implore et lunivèrs conteiàple , • Qui de vous tous acceptera l'emploi De ménager cette alliance? — Mol, '^ Dit un héros, plein d'esprit et d'audace.

Jeune et traînant tous Jes cœurs après sm% On applaudit. Le roi «àute et l'^eAmisse,

GHAITT I. l5'J

Lui fait présent d'un riche baudrier, Et Salisson, c'est le nom du guerrier, Ivre d encens , mais exempt de surprise , Fait les apprêts de la noble entreprise.

i58 Là. caAVTmi.oupiE.

».^-%i%^>'»»'»^%/%^^'^^%^^^'*^»*4»^%'%^fc%»-v%^%/%%/%/^%^»/^%/%>^%/<i^%^/»»>»'%%^>^ %/%<%%>%/» V%/%«

I RiSTBS mortels, qui, pour vous rendre heureux, Employez Fart , e{>uisez la nature ,

Tous vos plaisirs ne sont qu'une imposture Qui vous dérobe à l'objet de vos vœux.

Si le bonheur est la santé de lame,

II doit régner dans le calme des sens y Dans le concert des désirs innocents , Dans les douceurs d*une paisible vie,

Où sans apprêt, sans crainte, sans envie, Sans y penser, on jouit sans dégoût, On rit d un rien , on s'amuse de tout.

Repos charmant, délicieuse ivresse.

Où du passé Ton perd le souvenir, Où rarement on pense à l'avenir.

Où le présent n'a rien qui n'intéresse.

O Chanteloup, ô séjour plein d'attraits!

Vous nous faisiez goûter l'heureuse paix Dont j'ai tâché de crayonner l'image , Quand tout-à-coup ce serpent qui jadis D'Adam et d'Eve altéra le ménage, Vint se glisser dans notre paradis.

CHANT ir. iSg

Mais revenons à notre Alcibiade, A Salisson , qui d*un esprit rassis N'est occupé que de son ambassadc^^ Il prend un brin de feùiUe de laurier Qui lui tient lieu de rameau d'olvrier, Puis il saisit une aile détachée , De papillon, et l'ayant d^iecée Il en construit un joli caducée.

Il part soudain, sans âtre retenu Ni par les cris d'une épouse en furie.

Ni par les pleurs d'une amante chérie.

En quelques sauts le yoilà parrenu Tout près des lieux où la triste araignée Des moiiobdroQS filaH la destinée.

Là , quels objets s of&ent à som regards !

Il aperçoit sur des toiles branlantes De mille morts les dépouilles sangbntes , Des corps flétris et des membres épars; Plus loin encor des victimes tremblantes , Et s'agitant en vain de toutes parts Pour secouer leurs ohainea accaUantes.

Dans le moment qu'immobile, interdit.

Notre guerre^ et s'airéte et balance, Le monsti*e noir se caobe, et se blottit, Le suit des jmXj et respire en silenoe ; Puis, comme un trait, sur la toile s'avance.

Mais étonné des sjrmboles de paix Que Salisson a pria pour sa défonse, n sent calmer ses mouvements secrets , Et sur son dos ayant {Mris l'eKcellence

l6o LA GHA]fT0É&6i^Pi£.

Il la transporte au foiidâe'spn palais.

Là, dépouillant 6on naturel fmmche , Fidèle aux lois de rhospitalifë.

Dans un festin par ses maîiià» apprêté ^ Il lui présente une tète de mouche.

Et cependant le négociateur, De Tara^^née intr^ide flatteur, Paraît surpris de sa grâce touchante, Exalte fort sa beauté ravissaaite, Ses bra3 isi longs et son cpr^^^ 3! petit ; Entend fine^se;à tout ce qtiArilte dit, ^ Et par degrés &it couler dansson ame D*un sot orgueil le dangereuk poison.

Pardonnez, reine, au zèle qui m'enflamme, Âjoute-t-il; mais vous, votre maison, Devez périr par un complot infâme.

Philis, qu entoure un peuple d'assassins, Hier au soir étoufib de ses mains De notre roi la malheureuse femme.

Ce sort cruel, cet horrible tourment.

N'en doutez pas, Philis vous le prépare.

Sa voix est douce, et son cœur est barbare.

Dans ses fureurs elle a fait un sennent Qui de vos maux va devenir Tépoqu^ Elle disait: Je veux que loi^ me croque, Si désormais. Faraignée en ces lieux Ose montrer son aspect odieux.

Cherchez par-tout le noir et vil" insecte; Contre le mur brisez sa race infecte.

Elle parlait de vous en. ce moment , Illustre reine, et sa jalouse rage

CHANT II. f6f

Associait le mépris à louirage.

Il faut ou fuir, ou venir promptement

Par votre aspect conjurer cet orage.

Quai-je entendu? réplique fièrement

Sa majesté. Moi, reine des corniches,

Des modillons, lambris, alcôves, niches,

Abandonner lâchement le séjour

Où je commande, où j ai reçu le jour!

Moi, qui, plaçant mon trône sur les faîtes,

Bravai cent fois lés éclairs, les tempêtes.

Qui, tous les jours, sans trembler, sans pâlir,

Reste tranquille au milieu des abymes !

Non , ce n'est point dans des rangs si sublimes

Qu'une grande ame apprend à s avilir.

C'est à Philis de ramper sur la terre,

Et c'est à moi de régner dans les cieux.

J'irai demain lui déclarer la guerre ;

Demain j'irai me montrer à ses yeux,

Et mes regards , au défaut du tonnerre ,

La forceront d'abandonner ces lieux.

Allez , allez , dites à votre maître

Que j'aurai soin de venger son honneur ,

Et que Philis va bientôt me connaître.

A ce discours l'adroit ambassadeur Prend congé, part, revient en diligence, De ses travaux reçoit la récompense.

Et reste affîd)le au sein de la faveur.

Digne rival de Dossat , de Destrade , Charmant Boufflers, après votre ambassade, I II

l6a LA CHANTELOUPÉE.

Tel on vous vit, modeste en vos succès^ Vous dépouiller du titre d excellence , Et recevoir cent vingt écus de France Des mains d'un roi généreux à lexcès, Sans que Téclat d une telle opulence Vous eût rendu d un difficile accès.

Le lendemain était un jour funeste,

Un vendredi, jour que Philis déteste;

Car il influe et jette un sort maudit

Sur ce qu'on fait : Château-Renaud la dit;

Elle la su par sa bonne nourrice,

Qui le tenait d'une excellente actrice.

Qui le tenait d'un jeune cavalier.

Qui le tenait d'une religieuse,

Qui le tenait d'un père cordelier ,

Qui l'avait su par une ravaudeuse.'

Le fil heureux de cette vérité

Se prolongeant par ces routes obliques ,

Monte fort haut dans les fastes antiques,

Ira fort loin dans la postérité.

Si l'araignée avait été savante

Comme Philis , elle aurait attendu

Qu'un jour plus pur de sa clarté brillante

Eût éclairé son projet suspendu.

Mais elle part sous les plus noirs auspices ,

Sans consulter les dames de la cour.

Sur le penchant de mille précipices,

Par monts , par vaux, par maint et maint détour,

Elle va, vient, descend, remonte, grimpe.

Arrive enfin au sommet de l'Olympe,

CHAWT II. j63

Précisément au-dessus du fauteuil Où 9 tous les soirs , Philis se tient assise. Or, Salisson qui la suivait de Fœil, Voulut savoir la fin de l'entreprise.

Dans le salon il entre à petits pas , Marche sans bruit sur le bout de la patte, Y voit Thétis (i), qui sur la molle ouatte Fait reposer ses innocents appas.

Cédant alors à lespoir qui le flatte , Dans cet asyle à ses veg^j^ offert Il va chercher le vivre ejpèUx)Uvert.

L'astre brillant finissait sa catAère:

A la faveur de la beauté du joïir,

Philis errait dans les^iamps d*alentour ;

Dans les hameaux , iPPIs une humble chaumière ,

Elle portait sans faste des secours.

Elle y portait ces bienfaits , ces discours

Qui, dans' les cœurs flétris par Tindigencé*,

Font luire lefccore un reste d'espérance.

Elle revient avec Gatti (2) , l'abbé (3) , *

Et son cher oncle (4). On soupe , on a soupe.

Dans le salon on rentre, on se promène;

Et puis' chacun raisonne comme il peut,

Et puis chacun joue à tout ce qu'il veut ,

Et puis PhiUs tout doucement ramène

(i) Petite chienne.

(2) Médecin italien.

(3) L'abbé B

(4) Le B. de Thiers.

l64 LA CHANTELOUPJSE.

De son époux les grâces , et l'esprit ,

Et les talents , et sa bonté profonde ;

Elle en disait ce que chacun en dit,

Et le disait mieux que personne au monde.

Mais dans rinstant, ô prodige! 6 malheur!

Comme un éclair psgrt un cri de douleur ; C'est elle-même. A peine elle respire, Sa faible voix sur ses lèvres expire.

Le cri redouble et répand la terreur.

L oncle frémit, Gatti fait la culbute, Hors de lui-même, entraînant dans sa chute Le trésorier de SaiRtrMartin de Tours (i).

Chacun s'écrie : Au voleur , au secours , Au revenant. — Non , non ^ à l'araignée , Disait Philis , elle tombe ^jfa^ moi.

De ses guerriers la troupe consternée Sent en secret augmenter son effroi.

Le tocsih sontiie. A ce signal d'alarme Confusém^Qt se rangent sous les^armes Valets de chambre, officiers, cuisiniers, Laquais , frotteurs , cochers , palefreniers.

Raquette en main, Gatti marche à leur tête»

Au milieu d'eux il élimine , il tempête.

Trois fois il lance un volant dans les airs.

Le monstre rit de ses efforts divers.

Mais le héros qu'un tel outrage anime , Presse les rangs , et donne le signal Avant-coureur d un assaut général.

(i) L'auteur.

CHANT II. l65

Pour seconder sa fureur légitime

On voit soudain voler coussins , chapeaux ,

Livres , papiers , mitaines et manteaux.

Vers les lambris les broches se hérissent ,

L'air s'obscurcit, les lumières pâlissent.

De tous côtés l'image de la mort

Vient assaillir laraignée interdite.

Son cœur ne peut se soumettre à la fuite

Et sait braver les outrages du sort.

Elle s'élance aussitôt de la voûte ,

Et dans les rangs de l'enn^ni troublé

Tombe en fureur. L'armée est en déroute :

Gatti lui seul n'en est point ébranlé.

Et, soutenu ^ar l'ardeur qui l'embrase,

Il court au monstre, et sous ses pieds l'écrase. .

De sa valeur tous les soldats surpris , Pendant trois jours chantèrent sa victoire :

Mais le rayon le plus beau de sa gloire* Fut un regard qu'il obtint de Philis. :^iTÊÊf

î66 LA CHANtELOtJPÉE.

vJni, la nature a posé des limites Pour contenir en des bornes prescrites Des passions l'essor impétueux.

L'homme pervets et l'homme vertueux Doivent tous'dèùl, pat divers sacrifices, Assujétir leurs penchants combattus.

Il faut que l'iiA doit maître de ses vices , L'autre le doit être de ses vertus.

Si dans le mal l'excès est effroyable , Cet exci||| même en prévient le danger.

Mais dans le bien comment se corriger De cet abus que tout rend excusable , Et qui pourtant , par un sort déplorable , Produit l'effet d'un dangereux poison ?

Un rien déchire une ame trop sensible.

La bonté même est très-souvent nuisible.

On déraisonne à force de raison.

Trop de vertu rend un homme sauvage , Et l'on se perd à force de courage.

Tel fut le sort du pauvre Salisson.

Par son récit la cour infortunée

Avait appris, la mort de raraignëe.

Cette nouvelle avait dans un clin-d œil Semé par-tout l'épouvante et le deuil.

L'un cotirt au temple , invoque Proserpine , L'autre humblement se frappe la poitrine.

Les généraux, tous au conseil d'état Viennent en foule, excepté Goliath, Qui , sans respect et d'une dent profane Dans ce moment fourageait Mariane.

La peur ayant glacé tous les esprits , On voit déjà la cruelle Philis Par son exemple ordonner le carnage , Et n'épargner ni le sexe ni Tâge, Piller, brûler, et de ses propres mains De Grand-Glouton ravager le royaume.

C'est Annibal qui marche droit à Rome , C est Attila , le fléau des Romains.

Un orateur , de sa patte étendue Traçant en l'air des gestes élégants.

Marchons , dit-il , contre les intrigants ; Mais marchons tous. La patrie est perdue , Si Scevola, Brutus, Harmodius N'enflamment point nos esprits abattus.

C'est en son nom que ma voix vous appelle :

Rien de si beau que de mourir pour elle.

Vivre pour soi me semble encor plus beau.

Répond un autre. Il a bien fait ses -classes. L'illustre membre , et je n'ai ni ses grâces , Ni son savoir; mais son bouillant cerveau

l68 LA. CHANTELQUPÉE.

De la raison n*atteint pas le niveau.

On a grillé de Grand-Glouton Tépouse; Qu'importe à moi , que Philis trop jalouse Ait fait le coup? Un pareil attentat Ne fut jamais une affaire d'état.

Sauve qui veut l'honneur de la couronne. Je suis d'avis de ne forcer personne.

Il faut, dit-on, nombre de combattants Pour assurer de si hautes vengeances; Je répondrai qu'il est encore temps De réunir les plus grandes puissances.

Punaises , pous , puces et pucerons , Rats et souris j teignes , mites , cirons :

Si c'est trop peu de ceux de la Touraine Faites venir ceux du Perche et du Maine , Et vous aurez cinq à six millions De dents, de traits, de griffes, d'aiguillons. Tant de soldats garants de la victoire , Vous suffiront sans l'appui de mon bras.

Je suis né libre; aux honneurs du trépas, Je vous le dis, et vous pouvez m'en croire, Je ne suis pas empressé de courir.

Et je veux vivre avant que de mourir.

Comme les flots s'élèvent et se brisent.

Tous les projets s'enfantent, se détruisent.

On parle, on crie, et le seul désespoir Semble éclairer l'intérêt, le devoir.

Dans cet instant, Grosse-Tête s'avance.

A son aspect, tout le monde en silence.

Sent dans son cœur renaître quelque espoir.

Voici, dit-il, ce que lexpérience Depuis long-temps m'a fait apercevoir :

L'homme a la force, et nous avons l'adresse.

Je connais bien son pouvoir, sa faiblesse.

Est-il tranquille, il faut qu'à tout propos

De son voisin il trouble le repos.

Si l'un d'entre eux a la puce à l'oreille,

Plu$ de bonheur; soit qu'il dorme ou qu'il veille,

Des soins cuisants , uiie secrète horreur ,

Glacent d'effroi son esprit et son cœur ;

Et dans l'accès d'un funeste délire

Il porte au loin le trait qui le déchire.

Oh ! si mes sens , par le temps affaiblis ,

Pouvaient m'offrir encore leurs services ,

De quelle ardeur, avec quelles délices,

J'attaquerais l'oreille de Philis !

— Non, non, moi seul doit remplir votre attente,

Dit Salisson ; j'ai bravé le courroux

De l'araignée, il me sera plus doux

De caresser une oreille charmante.

De tous côtés un murmure flatteur D'un tel succès lui décerne l'honneur.

Suivi des vœux de toute l'assemblée Il disparaît. Son amante accablée L'apprend et court au-devant de ses pas.

Elle l'arrête; et, d'une voix mourante, Elle s'écrie : Ah! vous ne fuirez pas.

Plutôt me voir à vos pieds expirante , Que d'endurer le noir pressentiment Qui ne me montre, en ce cruel moment,

170 LA GHANTELOUPl^E.

Autour de vous qu'un afireux précipice.

O juste ciel ! je n'ai qu un sentiment , Pourquoi faut*il qu'il fasse mon supplice?

J ai trop souffert de vos premiers exploits, Je ne saurais rappeler ma constance Et supporter une seconde fois Votre danger, mes frayeurs, votre absence.

A quelle horreur mes jours sont condamnés !

Quoi! vous m'aimez, et vous m'abandonnez!

Daignez calmer, charmante Sauterelle,

Cette douleur, cet aimable transport.

Dit Salisson. Le devoir me rappelle ,

Et la patrie exige de mon zèle.

Pour la sauver un généreux effort.

Oui , je le sens ; mais ce n'est pas pour elle.

Je veux vous plaire à force de vertus ,

Vous mériter pour mieux vous plaire encore.

Ah! soutenez mes esprits abattus.

Ne craignez rien: à la troisième aurore,

Je reviendrai me ranger sous vos lois;

Je reviendrai brillant de mes exploits,

Vous adorer , dissiper vos alarmes ,

Auprès de vous goûter un doux loisir.

Jugez combien cette gloire a de charmes,

Puisqu'elle est jointe à l'espoir du plaisir*

Eh! que me font ta gloire et ta patrie?

Je ne vois plus que tes jours en danger.

Que tes serments, que ma flamme trahie^ Et qu'un ingrat dont je dois me venger.

C'est trop souffrir ma honte et tes injures;

CMAKT III. 171

Et si les dieux punissent les parjures , Témoins des maux que tu me fais soufifrir, Puissent-ils.... Non, je ne puis te haïr.

Non , je ne puis me condamner à vivre.

Je puis mourir. Permets-moi de te suivre; Je combattrai pour tes jours précieux , Tu combattras avec moi, sOus mes yeux.

Les feux brûlants dont je suis pénétrée Seconderont PeflFort de ta Valeur, Et sur tes p)sA ton amante éplorée Partagera ta gloire ou ton malheur.

Un tel dessein alarme la tendresse De Salisson. Mais déjà le temps presse , Le jour paraît. Comment dissuader L'amour en pleurs? Il faut enfin céder.

En implorant le dieu qui les anime.

Les deux amants se mettent en chemin , Dans les dangers se tiennent par la main , Risquant cent fois de tomber dans labyme , Jurent cent fois de ne se point quitter.

Et cependant à force de trotter Ils ont atteint, par une noble audace.

Le ciel du lit, et puis la bonne grâce, Puis l'oreiller, puis le front de Philis.

Dans le sommeil fies âehs ensevelis Goûtaient la paix qui règne dans son ame ; Et dans la chambre une lampe de nuit Eclaircissait à peine par sa flaitime L'ombre épaissie aux environs du lit.

Le couple heureux, dans ces lieux introduit,

172 LA GHAICTELOUPEE.

Est agité d un trouble quil ignore, Croit respirer la fraîcheur de l'aurore, Et lair brûlant qu'on respire à Paphos.

Puis Salisson laisse tomber ces mots En soupirant: Pendant qu'elle sommeille Emparons-nous de l'une et l'autre oreille; Prenez la droite , et je vais de ce pas Saisir la gauche. A ces mots , Sauterelle , Par un sentier qu elle ne connait|||M^ Descend vers l'œil, et par mdhqdi^fKkur elle, Va s'égarer dans des taiUis touffinr^ Dans la paupière.... Elle hésite et chancelle. Elle s'épuise en efforts superflus , Et simple, hélas! comme une villageoise.

Elle se croit dans la forêt d'Amboise.

En vain ses cris appellent son amant.

Il approchait déjà de l'édifice

Qu'il a choisi pour son département.

Il en admire avec étonnement

Les beaux contours , l'élégant artifice.

Il y pénètre , et plein d'un saint respect ,

Il le parcourt, il va de salle en salle,

Avec plaisir se perd dans ce dédale.

Mais le plaisir rend toujours indiscret.

Sur la peau fine il croit pouvoir sans crainte De ses baisers laisser la douce empreinte.

Il se trahit ; son aiguillon tranchant Croit l'effleurer, et la mord jusqu'au sang.

Philis s'éveille , et du brûlant caustique Sent redoubler la vive impression.

Sa voix appelle avec émotion

Tintin, Mimi, Mariàne, Angélique.

Aux cris perçants la sonnette répond.

On vient , on court en chemise , en jupon :

Flambeaux en main , ces ombres fortunées ,

Près de Philis par lamour entraînées,

Jettent sur elle un avide regard,

Poussent au loin draps , rideaux , couverture ,

Cherchent partout, mais cherchent au hasard.

Un beau désordre est un effet de Fart ;

Il est plus beau s'il vient de la nature.

A la faveur du nouveau jour qui luit Dans la forêt la puce prisonnière Veut s'échapper , et Mimi la poursuit Les doigts levés : cette jeune guerrière , Le jour, la nuit, plus de cent et cent fois S* est signalée en de pareils exploits.

Au premier choc elle prend Sauterelle , Et sur-le-champ la brûle à la chandelle.

Triste témoin de ce spectacle affreux , Le héros saute hors de la citadelle , Bondit , voltige , escarmouche , étincelle , Saute à travers et les bras et les feux , Mord en courant la belle Mariane, Pince Angélique , égratigne Tintin ; Mimi Tattaque , et déjà sur son sein Elle a reçu la piqûre profane.

Cinquante doigts levés contre ses jours N'arrêtent point de ses fureurs le cours.

Et tous ces doigts qui s'avancent , reculent , Qui tour-à-tour se pincent ou se brillent ,

1^4 L^ GHANTELOUPÉE.

De Salisson animent le transport.

Mais à la fin , par un dernier effort ,

Philis riant à gorge déployée.

D'un tour de main le prend à la volée ,

Et sans pitié le condamne à la mort.

Notre héros , prêt à subir son sort ,

La regardait, plus touché de ses charmes

Que des tourments qu'il va bientôt souffrir,

Et lui disait, en répandant des larmes:

Eh quoi ! c'est vous qui nie faites mourir !

Page 1