‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 3 sur 115 · ÉLOGE HISTORIQUE · texte numérisé non relu

ÉLOGE HISTORIQUE

DE

Par Lii itARo.N DE SAirsTE-CROlX.

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JLJains ces parties méridionules de la France, où jadis tlorissaient les colonies grecques, naquit un liouime (|ui devait un jour retracer à nos yeux le tableau Hdèlc it animé de l'iiistoire, des oj)inions, des mœurs, des sciences et des arts de leur métropole. En Taisant Téloge de cet homme illustre et vertueux, l'amitié s'applaudil de ne pouvoir t^tre ni soupçonnée de partialité, ni accusée d exagération ; le- langage de la vérité lui suIHl pour se satisfaire et s'acquitter des devoirs de la reconnaissance.

La famille de Jean-Jacques Barthélémy était établie depuis long-temps à Aubagne, en Provence, et y jouissait d'une considération méritée, non par des titres illusoires et mensongers, mais par des vertus héréditaires (I). Il vint au monde le 20 janvier 1716, dans > un voyage que Madeleine Rastit avait fait à Cassis, petite ville et port peu éloignés de Marseille. Cette femme, recommandable par les qualités du cœur et de resjnit, mourut, laissant quatre enfants en bas âge. Celui dont nous parlons n'était alors que dans sa quatrième aimée. Son père, Joseph Barthélemv, se chargea seul des soins de sa première^ éducation, et eut

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jxjur lui une tendresse maternelle. Il l'exerça de bonne heure à la sensibilité. « Tous les jours, écrivait cet « heureux fils, mon père, inconsolable, me prenait par « la main, me menait dans un endroit solitaire; il me w faisait asseoir auprès de lui, fondait en larmes, et i< m'exhortait à pleurer la plus tendre des mères. Je « pleurais et soulageais sa douleur. Ces scènes atten- « drissantes et pendant long-temps renouvelées, firent a une profonde impression sur mon cœur ^ » Sur les bords du tombeau, elles se présentaient encore à son esprit, et vcjiaient adoucir les amertumes de son ame.

Ces premières affections ne périssent donc jamais; elles seules préparent et assurent le succès de l'éducation. Olle du jeune Barthélémy réussit sans peine, et répondit bientôt aux espérances qu'on avait conçues de lui. A l'iige de douze ans, il entra, à Marseille, au collège de l'Oratoire, et v fit des progrès rapides sous le P. Ravnaud, connu depuis par son éloquence dans les chaires de la capitale. Ce maître habile était fort lié avec Chalamont de La Visclède, (jui, surchargé de couronnes académiques, n'eut de célébrité qu'en province, théâtre obscur de sa gloire éphémère. Il prit beaucoup d'intérêt à l'élève de son anii, et concourut à ses progrès, llarlhélemy s'en souvenait encore lors- (|ue tout le monde l'avait oublié. Ainsi la reconnaissance seule prolonge et perpétue quelquefois l'existence d'un honnne de lettres.

Barthélémy quitta ses premiers maîtres et alla faire, chez les jésuites, ses cours de philosophie et de ihéo-

(i) Notes niiiiiusrijtcs de Bai thélcniv.

DE BARTHÉLTUV. Mil

logie. Ils ne l'occupèrent pas assez pour le priver d'un temps qu'il employa utilement à Tétude du grec et des langues orientales. Il s'y livra même avec tîint d'ardeur, qu'étant tombé dangereusement malade, il ne recouvra ses fonces qu'au moment de son entrée au séminaire.

Dans cette retraite, il étudia plus particulièrement la langue arabe, avec le secours d'un jeune Maronite, (jui lui en donna des notions, snion complètes, du moins assez étendues. Il fut bientôt en état de la parler, et, sur les instances de son maître, il apprit par cœur un sermon arabe, et le prononça dans une salle du séminaire, à la grande satisfaction d'un auditoire composé de quelques chrétiens orientaux. Cela fit du bruit, et lui attira ime visite singulière à la(|uelle il ne s'attendait pas; c'était celle d'un prétendu rabbin de Syrie, qui se disait fort instruit dans les langues de l'Orient. Ce Juif indigent se plaignait amèrement de l'indifférence qu'on affectait de lui témoigner; il ajoutait, qu'un lionnne de son savoir n'aurait pas dû s'attendre à un pareil traitement, surtout en France, ((Ui passait pour un pays très-éclairé. Des négociants, fa-, tigués de ses iaiportunités, l'amenèrenl au jeune Baitlxélemy, âgé seulement de vingt-un ans, et le pressèrent d'entrer en lice avec cet étranger. Pendant que l'abbé s'en défendait, alléguant que l'hébreu n'était pa^ une langue usuelle, facile à parler sans préparation, le rabbin se hâ(e de préluder par le récit du centneuvième psaume. Après le premier verset, Barthélémy l'interrompt, et ripoite par une ou deux, phrases (-les dialogues arabes de la grammaire d'Erpeniils. ht

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.iiiif réj)li((ue avec assurance et débite le second verset ; son adversaire continue son dialogue; l'action s'échauffe (le part et d'autre, et ne finit qu'avec le psaunie. Barthélémy voyant alors que foute l'érudition du lahbin était épuisée, prononce quelques mot» de plus que lui, pour ne laisser aucun doute sur sa propre\ictoire. Elle est reconnue par son antagoniste, qui avoue n'avoir 1 encontre nulle part dans tous ses voyages, en Asie, en Afrique, etc., un aussi habile homme que notre jeune séminariste. Celui-ci ne voulant pas être surpassé en générosité, ditaux négociants étonnés, que cet inconnu l;ii paraissait digne d'intéresser leur bienfaisance. Une j)areille aventure devait nécessairement mettre le comble à la réputation de Barthélémy; c'est ce qui arriva, malgré tous ses efforts pour détroniper le public. Il se plaisait à raconter cette scène, y trouvant un nouvel (>xemple de l'effronterie des charlatans et du profil <ju'ils manquent rarement d'en retirer.

Barthélémy sortit du séminaire, pénétré, assurait-il, des grandes vérités de la religion, mais sans avoir la moindre vocation pour l'exercice du ministère évangéli([ue '. 11 n'avait du penchant que pour l'étude, et d'autre goût que celui des lettres. Il se retira toutefois à Aubaone dans le sein de sa famille. Sa vie se serait passée dans une tranquille obscurité, et rien peut-êtie n'y aurait troublé son bonheur, si l'instinct du talent ne l'avait pas commandé. Il fallait nécessairement qu'il s'attachât au genre que la nature lui destinait. En conséquence Barthélémy fit de fréquents voyages à Mar-

(^i) Notes niamiscrite^.

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seilie, pour s'instruire auprès de Carv, savant antiquaire, qui Tinitia dans les secrets de la science mimismatique. Il allait également à Aix s'enfermer dans la bibliothèque du président de Mazaugues, enrichie des manuscrits de l'illustre Peiresc et des plus précieuses éditions des anciens auteurs. Cétait une espèce de temple, où, presque seul, il évoquait le*^ames des morts; elles lui inspirèrent bientôt le dessein de quitter sa patrie, pour leur rendre un culte plus éclatant. 11 tourna donc ses regards vers la capitale, sentant bien qu'il ne pouvait rester davantage en provir^ce, oii l'on a du temps sans moyens, des contradictions sans encouragements; où les idées se rétrécissent et les objets se boursouflent.

En arrivant à Paris, Barthélémy y trouva des maîtres et des amis. Ce ne fut bientôt qu'à ce dernier titre qu'il vit Gros de Boze, ancien secrétaire d'une académie célèbre, celle des Inscriptions et Belles-Lettres, qui lui devait presque son existence, commissaire de la librairie, qu'il surveilla avec autant de sagesse queVd'activité, et garde du cabinet des médailles, dont les principales richesses étaient dues à ses soins éclairés. Il destinait cette dernière place à Biniard-la-Bastle, lorsqu'une mort précoce vint enlever aux lettres ce savant recommandable. De Boze jeta les yeux, pour le remplacer, sur Barthélémy, et lui fit accorder l'adjonction en 1745, c'est-à-dire, dix-huit mois seulement après son arrivée dans la capitale. Il s'y lia encore d'unr étroite amitié avec Bougainville , écrivain élégant, littérateur aimable qui chérissait la gloire, ne cessant d'avoir pour guides la vertu et la religion. L'Académie,

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dont il avait été l'organe, le perdit de bonne keure. En mourant, il ne crut pouvoir donner une plus grande marque d'estime à Barthélémy que de lui léguer le reste des manuscrits de Fréret, à la mémoire duquel il avait consacré une partie considérable de sa propre vie, en mettant au jour plusieurs de ses écrits posthumc^s, Barthélémy comptait également parmi ses premiers et ses plus fidèles amis, ce respectable Foncemagne, si zélé pour la gloire de l'Académie et l'intérêt de ses membres, qui eut si long-temps dans ce corps .une influence que la vertu et le mérite peuvent seuls donner.

La réputation de Barthélémy, l'appelait à une place d'associé à l'Académie, lorsque Burette, savant judicieux, connu par ses Mémoires sur les jeux gynmiques el la musique des anciens, en laissa une vacante par sa mort, arrivée en 1747- Un célèbre professeur de l'Université, qu'on appelait déjà le dernier des Bomains, à cause de son habileté dans la langue de ces maître du monde, qu'on commençait à négliger, Charles Le Beau, avait pour lui la plupart des voix. Quoiqu'il eût déjà cédé le pas à Bougainville, son propre disciple et même son traducteur ', il s'abstint encore cette lois de toute démarche qui aurait pu lui faire avoir la préférence. Barthélémy fut donc élu ; et peu de temps après, son compétiteur. Ce n'était là que le prélude d'un combat de générosité. Bougainville s'étant démis

(i) Plus de deux mille vers du jioenie de V A nti- Lucrèce , traduit pai- Bougainville, sont l'ouviaye de Le Beau. Il en avait suppléé ou eoriigé plus de six mille de ee même poème, dont il fut l'éditeur.

I)i: B.VRTHÉLEMY. XVII

(lu secrétariat de l'Académie, à cause de ses infirmités, proposa au comte d'Argenson de lui donner pour successeur Barthélémy. Le ministre l'agréa avec empressement; mais Barthélémy refusa, et se fit préférer Le- Beau. Celui-ci quittant dans la suite cette place, après l'avoir remplie d'une manière distinguée et avec beaucoup de zèle, voulut à son tour la céder à Barthélémy, en lui disant: — Je vous devais le secrétariait, et je vous le rends. — Je le cède à un autre ^ , lui répondit aussitôt cet homme plein de loyauté, mais je ne cède à personne le droit et le plaisir de publier <|u'on ne saurait vous vaincre en bons procédés. Ainsi (init cette lutte di^ne de l'ancienne école de Pvtbairore, où un effet ordinaire de l'estime était la générosité, qui devenait plus ou moins magnanime suivant les circonstances.

Ce dernier sentiment anima Barthélémy, dans sa <;onduite,à la mort du savant de Boze,en i'i33,dont la place devait lui apppartenir, étant son adjoint depuis huit ans. Cependant un autre eut la bassesse de la solliciter pour lui-même. Barthélémy, qui en fut informé, ne voulut pas savoir le nom de cet intrigant subalterne, l^a vengeance était étrangère à son cœur ; il cherchait encore à s'épargner l'idée fâcheuse du mépris. Il s'interdit toute sollicitation, laissant à ses amis le plaisir de parler eux seuls en sa faveur au Roi. Effectivement , ce prince se hâta de rendre justice à Barthélémy , et lui donna cette marque de confiance , avant

.(i) Le savant Dupuy, qui le conserva jiis(ju'en 1781 , où le ritovon Dacier le remplaça , non comme auparavant par le choix du ministre, mais par l'élection de l'Acatiémie.

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que d'Argenson en eût fait la proposition. Ce ministre se connaissait en homme de lettres , et son suffrage valait bien celui du monarque.

Le nouveau garde, non content de mettre en ordre le précieux dépôt qui venait d'être confié à ses soins, profita du crédit qu'd avait auprès du comte d'Argenson, pour faire approuver par le Roi le projet d'un voyage en Italie. Son but était d'y compléter les suites • des médailles, au moyen des échanges. La commission lui en fut donnée le aS août 1754, et accompagnée d'une gratification de six mille livres. 11 ne partit néanmoins que l'année suivante, après s'être associé son fidèle et respectable ami, le président deCk)tte. Ils parcoururent ensemble une partie de nos provinces méridionnales, et arrivèrent à Rome , après avoir passé par Gênes, Parme , Bologne et Florence. Edifices, inscriptions, manuscrits, tableaux, etc. , rien n'échappa à ses yeux savants et observateurs: sa sagacité lui faisait tout pénétrer, et sa sensibilité tout saisir. Le génie de l'antiquité lui révéla plus d'une fois ses secrets; et celui des arts, toutes ses ressources, comme le montre assez l'explication de plusieurs monuments et la description de quelques morceaux de peinture et de sculpture qu'il nous a laissées ^

Arrivé dans la capitale du monde chrétien, Barthélémy fut présenté à Benoît XIV ; l'illustre pontife le reçut avec cette affabilité , cette gaieté , et cette bonhomie qui le caractérisaient * . Spinelli , Passionei et

(i) Fragment d'un Vovage en Italie : OEuvres diverses, t. II. (2) Mancini Nivernois, Essai sur la ?'/> c/e Batthêleiny , pag. xciv.

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