LXXXVI ESSAI SUR LA VIE
ils le pressèrent d'entrer en conversation avec l'ériidit oriental; et celui-ci s'empressa lui-même de la commencer. Heureusement l'abbé , qui savait les Psaumes de David par cœur, s'aperçut que son interlocuteur récitait en hébreu le premier psaume. Il l'interrompit après le premier verset , et riposta par une phrase arabe tirée d'un de ces dialogues qu'on trouve dans toutes les grammaires , et dont il n'avait rien oublié. Le juif reprit son psaume hébreu, l'abbé continua sgn dialogue arabe, et l'entretien s'anima sur ce ton jusqu'à la fin du psaume. C'était le nec plus ultra de la vaste érudition du juif, qui se tut. Barthélémy voulut avoir le dernier, et ajouta encore, en forme de péroraison scientifique, une ou deux phrases de sa grammaire arabe , après quoi il dit à messieurs les négociants , que cet inconnu lui paraissait digne d'intéresser leur bienfaisance; et de son coté, le juif leur balbutia, en mauvais français , qu'il avait parcouru l'Espagne , l'Italie, l'Allemagne, la Turquie, l'Egypte, et qu'il n'avait rencontré nidle part un aussi habile homme que ce jeune abbé, à qui cette ridicule aventure fit un honneur infini dans Marseille. Ce ne fut pas sa faute, car il n'avait ni vanité , ni charlatanerie ; et il raconta naïvement à tous ses amis , comment la chose s'était passée : mais on ne voulut pas le croire , et on s'en tint opiniâtrement au merveilleux.
Barthélémy, ayant fini son séminaire , se retira à Aubagne, dans le sein de sa famille, qu'il adorait, et avec laquelle il vivait dans une société aimable et choisie , oii ne manquait aucun des agréments que les talents et le goiit peuvent procurer. Il s'arrachait sou-
DE J. J. BA.UTHKLEMY. LXXXVU
v€nt à cette vie si douce, pour ;iller à Marseille visiter d'illustres académiciens ses amis, avec lesquels il s'entretenait des objets d'étude qui l'entraînaient avec un attrait irrésistible. Tel était entre autres M. Cary, possesseur d'un beau cabinet de médailles, et d'une précieuse collection de livres assortis à ce genre to curiosité utile. Ils passaient des journées entières à converser ensemble sur les objets de la littérature les plus intéressants pour l'histoire ancienne ; après quoi Barthélémy, toujours insatiable d'étude, se retirait à la maison des Minimes, où le père Sigaloux, correspondant de l'académie des Sciences, faisait des observations astronomiques, auxquelles il associa le jeune homme, qui, ne sachant pas encore circonscrire ses travaux pour les rendre profitables, perdait son temps à entasser des acquisitions disparates.
Il ne tarda pas à s'en corriger. Il sentit que, pour sortir d'une niédiocrité de talents peu préférable à l'ignorance, il faut s'enrichir de connaissances approfondies dans un seul genre de choix , sans courir d'un objet à l'autre avec un enthousiasme frivole qui ne permet que de les efïleurer tous.
Il se rendit à Paris pour se livrer tout entier à la littérature , qui devait lui avoir un jour de si grandes obligations ; et il se présenta avec une lettre de recommandation à M. de Boze , garde du dépôt des médailles, et secrétaire-perpétuel de l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres. Ce savant, estimable à tous égards, le reçut avec beaucoup de politesse, et lui fit faire connaissance avec les membres des trois académies les plus distingués, qui dînaient chez lui deux fois