XXVI ESSAI SUR L\ VIF
jouissait déjà clans Rome d'une haute considération ; et elle y acquit bientôt cette vénération qui , d'ordinaire, ne s'accorde qu'à un long exercice des vertus. 11 me serait aujourd'hui plus aisé qu'à personne de détailler ici les rares qualités de son cœur et de son esprit; mais je m'en abstiens par attachement pour elle. Je connais trop sa modestie, pour vouloir la faire rougir d'un portrait qu'elle regarderait comme un éloge. On pourra recourir à la 33o« page du l\^ volume d'Anacharsis, in-4°, chapitre lxxxi(i), où on la trouvera bien peinte sous le nom de Phédime, comme son mari sous celui àiArsame.
Les deux voyageurs, peu de jours après leur arrivée, furent présentés au pape par l'ambassadeur, qui l'avait prévenu en leur faveur; et ils en furent reçus avec cette affabi h té, cette gaîté, cette bonhomie qui le caractérisaient. D'ailleurs Benoît XIV, savant luimême et célèbre, sous son nom de Lambertini, par douze volumes de doctrine ecclésiastique, ne pouvait nianquer de distinguer un homme tel que Barthélémy.
M. de Cotte et lui ne voulaient pas perdre de temps; et presque au sortir de Montecavallo (2), ils s'occupprent sans relâche des antiquités, des singularités, |;ant de la ville que de ses environs. Ils virent, et ils admirèrent, à trente lieues de Naples, les plus anciens
(i) Page 191 du "f volume de l'cdition Giiefficr, in-S". (2) Le palais du pape.
DE J. J. BARTHELEMY. XXVII
monuments de l'architecture grecque, qui subsistent clans l'emplacement où avait été bâtie la ville de Pœstuni.
Les salles du palais de Portici sont encore plus intéressantes , et fixèrent souvent l'avide curiosité des observateurs. On y a rassemblé les antiquités d'Herculanum et de Pompéia. C'est là qu'on voit une immensité de peintures, de statues, de bustes, de vases, d'ustensiles de toute espèce : objets infiniment précieux et attachants, les uns par leur beauté, les autres par les usages auxquels ils étaient destinés ; mais en même temps on remarquait douloureusement, et avec une espèce de honte , l'abandon où étaient restés , dans cette admirable collection, les quatre ou cinq cents manuscrits trouvés dans les souterrains d'Herculanum. On en avait déroulé deux ou trois dont le savant Mazocchi donna l'explication. Ils ne contenaient rien d'important, et on se découragea. JNIais Barthélémy ne se décourageait point. Il sollicita sans cesse , il intrigua presque , poui' engager les possesseurs du trésor à en prévenir la perte. Il se croyait même à la veille d'y réussir quelques années après, lorsque ce beau et utile projet échoua par la mort du marquis Carraccioli , alors ministre à Naples, qui s'en occupait avec intérêt.
Nous venons de voir l'abbé employant l'intrigue, si étrangère à son caractère. Nous Talions voir employant la fraude ; et nous applaudirons justement à l'une comme à l'autre.
XXVIll F.SSAI SUR LA VIF,
Il désirait passionnément de pouvoir présenter aux savants de France qui s'occupent de la paléographie , un échantillon de la plus ancienne écriture employée dans les manuscrits grecs. 11 s'adressa au docte Mazocchi son ami, et .à M. Paderno, garde du dépôt de Portici. Mais tous deux lui répondirent qu'ils avaient ordre exprès de ne rien communiquer. Celui-ci seulement voulut hien lui permettre de jeter les yeux sur une page d'un manuscrit qu'on avait coupé de haut en has, lors de la découverte; elle contenait vingt -huit lignes. Barthélémy les lut cinq ou six fois avec uilfe attention extrême; et soudain , comme inspiré par la passion , qui sait quelquefois suggérer de l'artifice aux simples, il descendit précipitamment dans la cour, sous un prétexte qui ne permit pas de le suivre, et là il traça de mémoire, sur un papier, le précieux fragment qu'il voulait voler. Il remonte alors, il compare mentalement la copie avec l'original, dont il n'avait rien ouhlié, et il la rend parfaitement conforme, en corrigeant intérieurement deux ou trois petites erreurs qui jui étaient échappées. Ce fragment contenait quelques détails de la persécution qu'avaient éprouvée les philosophes en Grèce , du temps de Périclès. Barthélémy emporte sa proie sans scrupule, et l'envoie le niêiiii' jour à l'académie des Belles -Lettres; mais en recomniandant le secret, pour ne pas compromettre MM. M.îzocchi et Paderno.
DE ,t. .1. HARTHÉLEMY. XXfX
Il était partout un objet d'intérêt et de curiosité. Le roi de Naples, qui était alors à Cazerte, dont il faisait achever le superbe château, voulut le voir, et se le fit présenter à son dîner par M. d'Ossem, notre ambassadeur. S. M. S. se plut à l'entretenir des découvertes qui se faisaient alors dans ses états, parut regretter qu'on ne pût pas lui ouvrir le cabinet des médailles , parce que celui qui en avait la garde était absent , ordonna qu'on lui montrât les superbes colonnes de marbre antique qui venaient d'être apportées récemment à Cazerte, et le fît inscrire au nombre des personnes à qui on devait successivement distribuer les volumes des antiquités d'Herculanum.
M. Bayardi , prélat romain , que ce prince avait attiré à Naples, était chargé du soin de les expliquer: savant recommandable par la variété de ses connaissances , et respectable par les qualités de son coeur ; mais redoutable à ses auditeurs et à ses lecteurs par sa prodigieuse mémoire et son infatigable éloquence. Barthélémy ne put l'ignorer, et eut de reste l'occasion de s'en convaincre. Dans toutes les capitales de l'Italie OLi il fit quelque séjour, il se trouva précédé, annoncé par sa réputation, et reçut un accueil flatteur de la part des personnages les plus distingués, soit par la naissance, soit par l'érudition, soit par l'une et l'autre ensemble: ce qui n'est pas rare en Italie.
Rome était ie chef-lieu de sa résicience, et ce fut là