‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 61 sur 115 · XXXII ESSAI STIK LA VIK · texte numérisé non relu

XXXII ESSAI STIK LA VIK

velle marque de bonté, aurait paru à tout autre, ce qu'il était réellement, le présage et l'annonce d'une plus grande fortune. Il était bien éloigné de cbercher à l'accroître ; mais la bienfaisance active de ses protecteurs ressemblait à l'activité de César, qui croyait n'avoir rien fait tant qu'il restait quelque chose à faire. Ils le comblèrent de grâces, et dans le courant de quelques années lui procurèrent une aisance à laquelle il ne s'attendait pas , et qui lui attira bien des jaloux, malgré le bon usage qu'il en fit.

Il eut successivement, d'abord une pension sur l'archevêché d'Alby, ensuite la trésorerie de Saint-Martin de Tours, et enfin la place de secrétaire-général des Suisses. Il jouissait , outre cela , depuis t 760 , d'une pension de cinq mille livres sur le Mercure. On l'avait même forcé un moment, malgré son extrême répugnance , à accepter le privilège de ce journal , alors très-lucratif, dont on venait de dépouiller par erreur M. Marmontel , qu'on croyait l'auteur d'une satire sanglante contre des personnes de distinction. Il n'était pas capable de prostituer sa plume à un ouvrage de ce genre, et il n'y avait eu aucune espèce de part. Il en avait fait la lecture à un souper oii plusieurs personnes l'avaient entendu , et la pièce était de M. de Cury, anciennement trésorier de l'armée d'Italie, en 1733. Je me souviens de l'y avoir beaucoup vu : c'était un agréable débauché qui avait quelque talent , sur-

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tout celui de la plaisanterie, qu'il poussait volontiers jusqu'au sarcasme; honnête d'ailleurs, intègre, obligeant, et digne d'avoir des amis, comme il était capable de se faire des ennemis. M. Marmontel, à qui on attribuait la parodie de Cinna, cette pièce justement réprouvée , n'ignorait pas quel en était l'auteur; mais il se tut, il souffrit la perte de sa fortune, il aima mieux la sacrifier que de trahir le secret qu'on lui avait confié , et qui n'a été découvert que long-temps après l'oubli de l'affaire.

Ce fut à l'occasion de cette tracasserie , que les protecteurs de Barthélémy le forcèrent à ne pas sobsr tiner à refuser le Mercure; mais il trouva le moyen de ne le garder qu'un moment, et il le céda à M. de la Place. On lui conserva sur le privilège, par l'ordre exprès de ses protecteurs, une pension de cinq mille livres , mais il sut aussi bientôt s'en défaire , en la cédant à des gens de lettres fort estimables.

En 1771, M. d'Aiguillon remplaça dans le ministère M. de Choiseul, qui fut exilé à sa terre de Chanteloup, où Barthélémy ne manqua pas de le suivre. Bientôt on demanda au ministre disgracié la démission de sa charge de colonel-général des Suisses; il l'envoya sur-le-champ, et Tabbé voulait envoyer en même temps la sienne du secrétariat ; mais M. de Choiseul l'engagea à l'aller offrir lui-même à la cour, et à ne pas se dessaisir, sans quelque indemnité, d'un brevet scellé du grand sceau, I c

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et revêtu de lettres patentes, enregistrées au parlement. Barthélémy obéit à ee eonseil aussi judicieux qu'amical. Il se rendit à Paris , et présenta son brevet à M. d'Affry, chargé du détail des Suisses et Grisons, M. d'Affry le refusa; mais plusieurs personnages, trèsconsidérés alors à la cour, le pressèrent de mettre la démission sous les yeux du roi ; et voyant Barthélémy inébranlable dans sa résolution de retraite , malgré l'offre qu'on lui fit de bonne part de s'adoucir en sa faveur, s'il promettait de ne pas retourner à Chanteloup , l'honnête M. d'Affrv termina enfin l'affaire , et iit réserver à l'abbé une pension de dix mille livres sur la place. Il n'avait rien demandé, et, dès le lendemain de la décision, il repartit pour Chanteloup.

Au moyen de cette indemnité, Barthélémy se trouvait jouir encore d'environ trente -cinq mille livres de rente, que, par différentes cessions à des gens de lettres pauvres , il sut réduire à vingt-cinq, dont il ne fit pas un usage fastueux, mais un emploi convenable à sa situation, et digne d'un homme de lettres vraiment philosophe sans ostentation. Il éleva , il établit trois neveux; il soutint le reste de sa famille en Provence, et il se composa une bibliothèque nombreuse et bien choisie, qu'il a vendue quelques années avant sa mort.

Après avoir joui pendant une vingtaine d'années de son aisance , il s'est trouvé sur la fin de sa vie réduit au strict nécessaire, par les suppressions de places

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et d'appointements auxquelles il fut soumis. Il ne s'en est jamais plaint, il ne paraissait pas mt^me s'en apercevoir; et, tant qu'jl a pu se traîner, courbé d'une manière effrayante par l'âge et les infirmités, on l'a vu, allant gaiement à pied d'un bout de Paris à l'autre, porter ses soins et son attachement à sa respectable amie, madame de Choiseul , qui , de son coté , lui prodiguait des attentions aussi tendres que si elle eût été elle-même son obligée.

En 1789, on le pressa de demander une place vacante à l'Académie française. Il s'était plusieurs fois refiisé, par modestie et par prudence, à de pareilles sollicitations; mais enfin il se rendit aux instances de ses amis et au vœu de l'Académie. Il fit ses visites, précédé par sa réputation , et par la célébrité de son bel ouvrage intitulé: F^ojage du Jeune Anacharsis , qui avait paru l'année précédente.

Il l'avait commencé en lyS^, et on s'étonne de la constance d'un auteur qui , durant trente ans , suit le même plan et s'occupe du même travail. Il est bien plus étonnant qu'un homme ait osé concevoir l'idée d'un si vaste édifice , et qu'au milieu d'une foule de devoirs auxquels il ne manquait jamais , il ait pu achever cette merveilleuse fabrique en trente années seulement.

Dans cette composition , à laquelle nulle autre ne ressemble , on ne sait ce qu'on doit admirer le plus , ou de l'immense étendue de connaissances quelle exi-

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