‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 73 sur 115 · DES PARENTS · texte numérisé non relu

DES PARENTS

J E sais jusqu'à quel point vous portez la tendressr et le respect pour des parents dignes à tous égards de vous inspirer ces deux sentiments ; je ne viens donc pas ici vous rappeler à votre devoir, mais vous féliciter de votre bonheur, et l'augmenter, s'il est possible, en vous en retraçant l'image. Vous vous entretiendrez avec plaisir de ce que vous aimez ; et vous pardonnerez à la faiblesse de mes expressions, en faveur du motif qui m'anime.

La nature a fortement imprimé dans le cœur de tous les hommes un amour vif pour ceux qui leur doivent" le jour, et ce sentiment survit à tous les autres. Son principal caractère est la tendresse, c'est-à-dire, ce qu'il y a de plus consolant et de plus délicat dans un attachement. Aussi , lorsque le Dieu que nous adorons a voulu exciter notre confiance , il s'est offert à nous , tantôt sous l'image d'un père toujours prêt à écouter le récit de nos besoins , et tantôt sous celle d'une mère qui serre étroitement son fils entre ses bras. Ce n'est pas toujours par la peinture des passions effrénées et illégitimes que les tragiques grecs ont excité la terreur

et la pitié ; ils n'offraient souvent aux yeux jjespspectateurs que des combats de tendresse entre des parents que le malheur opprimait, et ces tableaux faisaient couler les larmes du peuple le plus capable d'entendre et d'interpréter la voix de la nature. Dans une tragédie d'Euripide , les Grecs ont résolu de sacrifier Polyxène , fille d'Hécube , sur le tombeau d'Achille; après une scène touchante entre ces princesses , Polyxène prie Ulysse de la conduire au trépas et de la soustraire aux yeux d'une mère dont la douleur augmente la sienne. Hécube s'écrie alors : « Infortunée que je suis! je succombe, «mes genoux se dérobent sous moi : O ma fille, «approchez de votre mère; tendez -moi la main; « donnez : pourquoi me laissez-vous sans enfants ? (f ô mes compagnons! je me meurs....»

Si l'amour des parents est infiniment tendre , il n'est pas moins inépuisable : voyez comme , dans une nombreuse famille, il se partage sans s'affaiblir; tous les enfants y sont l'objet des complaisances d'un père et d'une mère attentifs à leur coViservation;et lorsque la mort vient leur en enlever quelqu'un, en vain trouveraient-ils des motifs de consolation sur ceux qu'elle a épargnés. La nature parle plus haut que la raison et l'intérêt ; elle réclame avec force des droits que le temps peut à peine éteindre : jugez par là quelle doit être l'étendue et la vivacité de ce sentiment, lorsque, réunissant toutes ses forces, il se concentre dans un seul objet.

Mais doù vient que, pour l'ordinaire, on ne

trouve pas dans les enfants la même sensibilité à l'égard de leurs parents ? lia nature , dont le système général est d'unir tous les êtres par des chaînes d'amour, aurait -elle pris de fausses m^ sures en refusant aux premiers un penchant qu'elle donnait aux seconds? Non, sans doute; mais sa voix est étouffée par des défauts et des passions qui naissent avec la raison, et qui se développent plus vite qu'elle. Dans l'enfance, où tout est vrai parce que tout est simple, l'amour pour les parents s'exprime par des élancements et des transports. Quand on commence à réfléchir, et que l'ame est, pour ainsi dire, plus composée, on devient timide , on craint les corrections, on cherche l'indépendance.

Ces défauts, dont le premier tire quelquefois sa source de la crainte excessive de déplaire, le second , de la fierté du cœur, et le dernier, de l'amour de la liberté trop naturel à l'homme, peuvent avoir des suites funestes, et malheureusement ils se manifestent dans un temps où l'on n'a pas assez d'expérience pour les attaquer avec avantage.

Il faudrait penser qu'en fait de sentiments, la timidité qui n'est pas fondée sur des raisons légitimes donne lieu' à des soupçons, et peut devenir une offense ; qu'on déplaît en effet , lorsqu'on craint toujours de déplaire ; enfin que le cœur doit se déployer toutes les fois que les personnes qu'on est obligé de respecter veulent bien remplir par leurs bontés l'intervalle qui les sépare de nous. Et qu'on ne demande point quels sont dans ces occasions 1 3

les moyens de témoigner ses sentiments; il van- (Irait autant demander quels sont les moyens de sentir. Quand le cœur est vivement affecté, il se jjeint dans les actions , dans les yeux, dans un mot; mais tout est perdu quand , au lieu de suivre les impressions de la nature , on a recours aux ressources de l'art.

A l'égard des corrections, il faudrait juger de leur nécessité sur les motifs qui les inspirent, et sur les avantages qu'on en peut retirer. Les plus injustes même peuvent être utiles , parce qu'elles nous accoutument à la patience et à la docilité, qualités plus essentielles qu'on ne pense dans les différents états de la vie, et qu'il est impossible d'acquérir lorsque l'ame a pris toute sa consistance. En général , les caractères honnêtes et bons aiment à être corrigés, parce qu'ils veulent devenir meUleurs; les mauvais craignent de l'être , parce qu'ils ne veulent pas devenir bons.

On n'est pas mieux fondé à désirer dans un certain âge une indépendance prématurée. Est-il temps de devenir tout-à-fait libre , lorsqu'avec une raison que l'expérience n'a point éclairée, on n'ouvre les yeux que sur le moment présent, en les tenant fermés sur l'aveùir ? Quels reproches n'aurait-on pas à faire un jour à des parents qui, en nous rendant de U-op bonne heure maîtres de nousmêmes, nous auraient asservis à nos passions ou à des défauls pires encore? Mais, quel est après tout cette autorité dont on voudrait adoucir le joug? elle se borne à exiger une obéissance dont il est hon-

teux qu'on ait été obligé de faire un devoir. Il est si doux de dépendre de ceux que l'on aime, de se laisser mener par leur volonté, et de leur sacrifier jusqu'à ses moindres goûts. Non, je ne crains pas de le dire : Malheur à ceux qui n'ont pas fait de pareils sacrifices; leur ame ne connut jamais la reconnaissance et l'amitié ; elle était le triste séjour de l'indifférence ou la proie de ces passions qui ne trouvent d'alimept que dans la licence et Timpunité.

Ne soyons donc plus assez injustes pour regarder ceux à qui nous devons le jour comme des juges sévères ou des maîtres impérieux ; ce sont pour l'ordinaire des amis tendres, compatissants, maiç incorruptibles , et par là même infiniment préférables aux autres amis. Et en effet , en trouveraiton jamais parmi ces derniers qu'on pût comparer à Eucharis, cette mère tendre qu'un philosophe grec proposait pour modèle à toutes les femmes de la Grèce? Il dit lui-même qu'il avait voulu faire son portrait, mais que ses travaux n'avaient abouti qu'à une esquisse légère. Qu'allez-vous donc penser d'une traduction où , sans avoir pu conserver l'énergie de l'original, je me suis donné la liberté de supprimer beaucoup de traits remarquables.

La naissance d'Eucharis , dit l'auteur, lui donnait un rang distingué dans Athènes, et ses qualités personnelles lui en auraient procuré un semblable parmi toutes les femmes de l'univers. Dans un âge communément consacré à des amusements frivoles, elle n'était flattée ni de l'opulence qui l'en-

louiaii , ni des plaisirs que ses grâces touchantes appelaient auprès d'elle. Son coeur, aussi vertueux que sensible, ne se nourrissait que d'un seul objet; c'était un fils qui, avec une figure intéressante, avait reçu de la nature les plus heureuses dispositions pour être un grand homme, et le plus dangereux penchant à n'être qu'un homme médiocre. Eucharis voulut se charger d'une .éducation qui devait décider cette cruelle alternative. Son époux, un des plus dignes sénateurs d'Athènes, approuva ce dessein, et ne douta plus du succès. Elle mit alors auprès de son fils des maîtres qui lui donnaient les principes du goût et des sciences; elle guidait leur zèle par ses lumières; elle animait leurs leçons par sa présence; elle voulait qu'ils l'accoutumassent à voir toutes les choses en grand, à penser de suite et d'après lui-même , à être moins satisfait des succès que des efforts.

Elle se réservait plus particulièrement le soin de sa conduite, et celui de former son cœur; mais ce n'était point par la sécheresse et la multitude des préceptes; elle n'employait qu'un petit nombre de principes lumineux et féconds, qu'elle lui laissait le soin de développer. Elle corrigeait les fautes légères par un mot, un regard, un exemple cité à propos, et les fautes essentielles par des rigueurs qui retombaient sur elle-même ; car c'est alors qu'elle était le plus à plaindre. Souvent elle avait cru devoir refuser à son fils des marques trop évidentes de sa tendresse, au risque de porter en elle-même le poids d'un sentiment dont il pouvait abuser, et

qui était toujours prêt à s'échapper; maintenant il fallait que sa douleur, déguisée sous les apparences de Tindignalion, fit douter à ce (ils coupable s'il n'avait pas tari dans leurs sources les bontés qu'il avait éprouvées. Eucliaris faisait des efforts inouis •|)our le confirmer dans ce soupçon; mais bientôt se dérobant aux regards importuns , elle allait se dévouer en secret à ses peines. Dans ces moments où il ne lui était plus libre de penser qu'à l'objet de son affliction, où toutes ses pensées se changeaient en sentiments, elle ne voyait autour d'elle que des motifs de crainte que sa tendresse exagérait. C'était donc en vain qu'elle avait pris jusqu'ici un intérêt si vif aux jours de son fils; c'était en vain qu'elle lui sacrifiait son repos, ses plaisirs, sa santé. Le passé, le présent ne présenteraient donc jamais à ses yeux qu'un mélange confus de bien et de mal ; et que deviendia-t-il si le mal prévaut dans la suite; si, loin des consolations qu'elle attend, l'avenir doit lui procurer mille sujets de douleur. Ah ! dit-elle un jour, plutôt que de lui voir abandonner le sentier de la vertu, puisse-t-il... Elle allait achever, lorsqu'elle entendit cette voix secrète : Choisissez, Eucharis, consentez qiTil vive dans le mépris, ou le vœu que vous alliez former va s'accomplir sur-le-champ. Arrêtez, dieux jaloux, s'écria t-elle: qu'il vive, qu'il soit vertueux ; et si vous voulez du sang, prenez sa mère pour victime !

Les dieux furent touchés d'un si noble désintéressement. Tout l'esprit d'Eucharis avait passé dans son fils ; elle aurait voulu lui transmettre toute son

ame, mais il l'avait reçue en naissant, et il fallait que le temps put la dépouiller tout-à-fait des imperfections de l'enfance , et la dégager des liens de la crainte et d'une paresse involontaire. Les dieux hâtèrent ce moment ; cette ame s'ouvrit avec force , et, se répandant au dehors, elle parut telle qu'elle" était, sensible, forte, agissante : on y vit la grandeur des idées jointe à la beauté des sentiments , l'amour de la vertu étroitement uni avec celui de la vérité. Eucharis recueillit avec plaisir le prix de ses soins ; son époux s'applaudit de la confiance qu'il lui avait témoignée , et leur fils , pénétré de plus en plus de respect et d'amour, ne pouvait suffire à sa reconnaissance (i).

L'auteur ajoute qu'il devint un des principaux ornements d'Athènes; qu'il était sans cesse occupé à faire rejaillir sur ses parents la gloire qui l'environnait ; qu'il se trouvait encore plus flatté de leur appirobation que des suffrages de toute la Grèce. La plupart des jeunes gens seraient surpris d'entendre ce langage. Ils voient de loin un temps où ceux qui nous ont donné le jour, témoins insen-

• (i) «Daignez le recevoir comme les prémices d'un esprit et « d'un cœiu- que vouS avez vous-même pris la peine de for- « mer , etc. >' Ainsi s'exprimait le jeune d'Auriac , en adressant à sa mère un très-bon discours sur la logique, qu'il avait composé par son ordre, en 1754. — « Je n'écris que pour satisfaire « à un tribut que la tendresse, la reconnaissance et le respect « exigent de moi, etc. », disait-il encore au commencement de ce traité élémentaire, qui était resté manuscrit entre les mains de Barthélemv. Note de l'éclitcur.

sibles de nos peines et de nos plaisirs, n'exigent de notre part que des marques froides et stériles d'nn respect souvent dicté par la bienséance; mais ce n'est pas là l'intention de la nature : elle vent que dans un âge même avancé une personne bien née ne se croie heureuse qu'en faisant le bonheur d'un père et d'une mère qui ont fait le sien; qu'elle ne cherche qu'à resserrer les liens qui l'unissent à l'im et à l'autre, et qu'enfin, lorsque ces liens sont brisés, elle ressente, au milieu des honneurs et des distinctions, la douleur de ne pouvoir plus les partager avec les auteurs de sa naissance.

Puissent ces vérités précieuses, et mille fois préférables aux vaines sublimités des sciences, germer flans tous les coeurs, ne faire qu'une ame de chaque famille, et qu'une famille de tout l'univers!

/jO TRAITÉ

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