‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 74 sur 115 · DE LA PATRIE · texte numérisé non relu

DE LA PATRIE

vJn prétend que l'amour de la patrie domine plus dans une république, et l'honneur dans une monarchie ; mais l'on n'a jamais dit que dans ce dernier gouvernement il ne fut très -avantageux d'inspirer à la jeunesse un esprit de patriotisme éclairé. Cet esprit joint à l'honneur opérerait de plus grandes choses, et les opérerait de la manière la plus noble et la plus efficace. Il pourrait même arriver que ces deux principes, en se balançant mutuellement, se perfectionneraient l'ini et l'autre: que l'honneur se dépouillerait de ses préjugés, qui sont quelquefois si nuisibles à l'état; et l'amour de la patrie, d'ime obstination féroce qui n'est pas moins nuisible.

Dans une monarchie, on ne parle presque jamais du patriotisme; on a craint sans doute que ce mot ne liîessat l'autorité du prince, comme si ses intérêts étaient différents de ceux de la patrie, et que son plus beau privilège ne fût pas d'en être le père et le soutien.

On aime sa patrie quand on désire qu'elle soit respectée au-dehors par des victoires et des traités

avantageux ; qu'elle soit tranquille au-dedans par le maintien des lois, et par un esprit d'humanité qu'il serait très-nécessaire de répandre dans la société. Ainsi on doit opposer aux ennemis des généraux expérimentés et des négociateurs habiles. 11 faut en même temps que les citoyens revêtus des pouvoirs intermédiaires entre le trône et le peuple, connaissent les intérêts de l'un et de l'autre; que des citoyens intègres veillent à la sûreté publique et particulière; enfhi , que les citoyens de chaque ordre et de chaque état concourent au bonheur général en travaillant à leur propre bonheur. De là résultent différentes suites de devoirs relatifs aux diverses professions de la vie ; de là résulte encore, si je ne me trompe, l'amour de la patrie, qui n'est autre chose que l'amour de ses devoirs; mais un amour noble, désintéressé qui, loin de se nourrir de l'opinion des autres hommes, saura dans le besoin se suffire à lui-même.

O vous qui êtes l'objet de ces réflexions, vous qui me faites regretter en ce moment de n'avoir pas une éloquence assez forte pour parler dignement des vérités qui me pénètrent; vous enfin que je voudrais embraser de tous les amours honnêtes, parce que vous n'en seriez que plus heureux! daignez vous rappeler sans cesse que la patrie a des droits sur vos talents et sur vos vertus; que vous avez une carrière peut-être immense à parcourir, et que, de quelque côté que vous portiez vos pas, vous aurez des devoirs à remplir et du bien à faire. Laissez à de petites nmes le fiuieste privilège de

s'endormir tlans le sein de l'opulence et de l'oisiveté; laissez-les se courber pesamment vers la terre , et traîner jusqu'au tombeau la honte d'une existence inutile et matérielle. Je ne crains pas de vous appeler à de plus dignes destinées ; mais vous ne les remplirez jamais si vous ne vous y préparez de bonne heure. Le temps, qui fuit avec la rapidité d'un éclair, mettra bientôt vos parents dans la nécessité de vous choisir un état. Ce choix sera l'ouvrage de la sagesse , mais c'est à vous à le justifier d'avance. Permeltez donc que, sans chercher à les prévenir, je vous propose quelques observations relatives à votre situation présente.

Il me semble qu'il faudrait commencer par se faire un système de vie. Il consiste à diriger vers un but unique ses vues et ses actions : par ce moyen l'esprit est moins distrait, et jouit de toutes ses forces. Il se plie insensiblement à la règle, et se soumet sans peine à cet ordre qui met tant de facilité dans nos travaux, et jelte tant de lumières sur nos opérations. Par rapport à chaque homme en particulier, le système dont je parle est l'analyse ou l'abrégé de sa vie. Vous analyserez aisément la conduite d'un homme chez qui tout va de suite et de concert; mais vous ne comprendrez jamais rien dans celle d'un honmie qui n'a point de système , parce que toutes ses actions paraissent isolées ou contraires les unes aux autres. Ceux en qui l'imagination domine sont commiuiément sujets à ce défaut : cette faculté, la plus impérieuse de toutes, force la règle que l'ame voudrait s'imposer , et

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s'accable elle-même sous le nombre des projets qu'elle enfante. Par là on devient léger, on ne fait aucun usage de ses talents, on se trouve dans l'impossibilité de mener les autres, ou dans la nécessité d'être mené soi-même.

Voulez- vous une idée plus précise du système dont je parle, faites avec ardeur tout ce que vous devez faire , et ab%tenez-vous avec courage de tout ce que vous ne devez pas faire.

Quand on est dans cette disposition, il reste à connaître les devoirs qui nous sont propres. Les sciences dont vous êtes entouré, sont destinées à vous former l'esprit et le cœur. La géométrie doit mettre l'ordre et la justesse dans vos pensées; la physique, dévoiler à vos yeux les mer\'eilles de la nature , et vous élever à leur îiuteur ; l'histoire , vous instruire par le passé de ce que vous devez faire à présent , et de ce que vous pouvez attendre de l'avenir; la lecture des bons écrivains de l'antiquité, vous fournir des modèles de cette éloquence solide qui est de tous les temps et de tous les lieux; les arts de pur agrément, vous orner de ces grâces qui, sans être nécessaires à tous les genres de mérite, donnent tant d'avantages à celui qui Ifes possède. Tout ne résonne pas dans une lyre, mais tout y concourt à la formation, au soutien, au développement du son. Si vous avez l'ambition de faire les délices des sociétés , et l'ambition plus noble encore de servir votre patrie , vous ne trouverez rien que d'essentiel dans les détails de votre éducation, et au milieu des dégoûts qui s'y glisse-

ront quelquefois, vous vous rappellerez ce vers (l'Horace (i) :

Coiido et cotnpono quce itiox depromcre posilm.

Les préjugés assignent aux talents des places que la raison désavoue bien souvent. Elle n'accorde que l'hommage de l'esprit à ceux qui n'ont que l'esprit pour objet, et réserve celui du cœur aux talents qui s'occupent de l'utilité publique. Supposez un homme qui, par des ouvrages d'amusement où régnent le génie et le goût , force l'admiration de son siècle, et acquiert des droits sur celle de la postérité; opposez-lui un magistrat qui, par son application et ses lumières, entraîne l'estime générale, devient T"éellement utile aux citoyens, et fait souhaiter à une compagnie dont il est le chef, d'être à jamais soumise à une autorité si douce et si respectable; et, sans consulter votre cœur, jugez lequel des deux sert mieux sa patrie et se rend plus digne de l'amour des peuples.

Les talents utiles sont donc préférables aux talents purement agréables; mais ces derniers, loin d'être négligés, doivent donner de l'éclat aux premiers, à-peu-près comme un beau jour fait briller un beau tableau. C'est dans cette vue qu'on leur consacre les prémices du travail. Il faut s'en défier, parce qu'ils sont bien séducteurs ; mais il faïU'les cultiver, parce qu'ils sont bien nécessaires. Souvenez-vous que, suivant les anciens, les Grâces dis-

(i) Epist., liv. I, cp. I , Y. 12.

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pensaient anx hommes, iioii-seulement les plaisirs, faménité et -la. douceur du caractère, mais encore la sagesse et Féloquence; que Platon exhortait sans cesse son disciple Xénocrate à leur offrir des sacrifices. Souvenez-vous que, parmi les Grecs et les Romains, les orateurs ne négligeaient aucune de ces qualités extérieures qui préparent à la persuasion; que Démosthène se soumit à des épreuves laborieuses pour corriger un vice léger de prononciation, et que Cicéron apprit à déclamer du célèbre acteur Roscius.

Les belles-lettres font partie des talents agréables. C'est en les réunissant à une profonde connaissance des lois que, dans le siècle dernier, plusieurs magistrats se sont acquis une réputation immortelle. Tels furent les Rignon , les Talon, les de Thon , et surtout les Lamoignon. Qu'il m'est doux d'avoir si souvent des exemples domestiques à vous citer, et de n'être embarrassé que du choix. M. le premier président donnait son temps à l'étude de la jurisprudence, et ses soins à celle des belles-lettres : après avoir prononcé dans le sanctuaire de la justice des oracles que l'on y respecte encore, il allait s'entretenir de tous les g^enres de littérature avec ceux qui s'y étaient le plus distingués. L'esprit sans la probité ne donnait point d'accès auprès de lui, mais les Rourdaloue et les Despréaux partageaient son estime et sa confiance. Il reçut beaucoup d'éloges pendant sa vie; et comme il fut loué par des hommes vertueux, il l'a encore été après sa mort, et il le sera toujours. La vertu ,

la justice et les Muses ont mis son portrait dans le temple de mémoire, et ont ménagé tout auprès une place que l'espérance entoure cfe fleurs.

C'est peu de connaître ses devoirs , si l'on ne s'applique fortement à les remplir. A votre âge les moments sont précieux ; ceux que vous perdez le seront pour le reste de votre vie. Il viendra un temps où , livré à des occupations sérieuses , vous regretterez d'avoir négligé celles qui vous le paraissaient le moins. Si ce temps n'arrivait pas, vous seriez le seul qui n'eût pas à se reprocher le défaut de travail dans sa jeunesse.

Il serait à souhaiter que l'application fût le fruit du penchant, et non du conseil. Détrompons-nous: ce n'est que l'enthousiasme qui fait les grands hommes ; c'est cette passion , cette ardeur brûlante et continuelle qui les élève et les soutient dans leur essor ; c'est elle qui leur montre sans cesse un point de perfection qui semble s'éloigner à mesure qu'ils en approchent ; c'est par elle qu'en entreprenant quelquefois des choses au-dessus de leurs forces, ils font usage de toutes celles qu'ils ont. Cette ardeur s'empare de toute l'ame; elle étincelle dans les discours et dans les yeux d'un homme supérieur, toutes les fois qu'il s'occupe ou s'entretient de l'objet de ses travaux. Quand elle ne se manifeste pas au -dehors, elle n'en est que plus active au-dedans. M. de Turenne, si froid en apparence , la ressentait au fond de son cœur. Sans cela il n'aurait pas été homme de génie, puisque le génie suppose toujours cette chaleur, et qu'il

n'est lui-même qu'un sentiment vit qui répand ^a lumière dans l'esprit.

Quelle différence entre nn homme qui, plein de feu , s'élance de bon gré dans la carrière et renverse tous les obstacles, et celui qui, s'y laissant mollement entraîner, s'arrête à chaque difficulté. Je ne parle point de cette indolence honteuse que rien ne peut tirer de l'engourdissement, et qu'on doit abandonner au mépris général, mais d'une paresse plus douce et plus dangereuse qui suspend quelquefois les fonctions de l'âme, et la jette dans des rêveries où elle n'a plus que des lueurs de pensées. En s'y livrant on s'accoutume à ne plus lier ses idées , et l'ou voit arriver avec peine l'heure d'un travail ou d'un devoir qui exige de la contention. En vain cherche- t-on à se déguiser son état par des efforts intermittents, et par le témoignage extérieur de sa facilité; les efforts sont de peu de durée, la facilité ne produit rien que d'informe , et le défaut , souvent combattu et toujours renaissant, retient dans un rang subalterne un esprit fait pour remplir les premières places.

On ne fait pas tout ce qu'on doit, lorsque l'on ne fait pas tout ce qu'on peut. Deux jeunes athlètes entrent à la fois dans le chemin des honneurs. L'un a beaucoup de talents, l'autre en a moins, mais il y supplée par un travail opiniâtre ; le public les suit des yeux et mesure leurs progrès. Le premier lui paraît coupable, s'il ne va pas plus loin que le second; il lui paraît méprisable, s'il ne va pas aussi loin.

Cependant il ne faut pas substituer à l'application dont je parle, cette promptitude qui fait tout par saillies et par éclairs : un torrent qui se précipite dans un vallon ne le fertilise point; il n'y porte que le ravage et la confusion. On doit apprendre à travailler difficilement et constamment, et ne pas abandonner un objet d'étude sans l'avoir épuisé. Auguste, qui recommandait sans cesse de se hâter lentement, est un des princes qui a fait le plus de choses, et qui en a fait de plus grandes.

Voilà des vues très-générales sur la manière de remplir ses devoirs. Mais je ne dois pas finir sans vous parler de cet esprit d'humanité que j'ai regardé plus haut comme un autre moyen d'être utile à sa patrie. Cet esprit est déjà dans la nature, et'j'on devrait le restituer à la société, d'où nos préjugés et nos passions l'ont banni. Il apprendrait aux hommes à n'être pas toujours en guerre les uns avec les autres, à ne pas se livrer si facilement aux méfiances qui troublent leur repos, à ne pas confondre les défauts de l'esprit avec ceux du cœur. Je sais qu'il est des caractères faux et odieux : loin de les excuser, je voudrais que tous les honnêtes gens s'unissent ensemble pour leur arracher publiquement le masque. Mais, en général, les hommes ont moins de méchanceté que de faiblesse et d'inconstance; et ce qui le prouve bien, c'est l'hommage sincère que , dans tous les siècles , ils ont été forcés de rendre à la vertu.

La bienfaisance ou l'humanité , suivant Cicéron , fait partie de cet honnête, dont Platon disait que

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les liommes deviendraient éperdumeiit amoureux, s'ils le pouvaient distinguer des yeux du corps. Pour donner l'idée la plus avantageuse de cet amour, on pourrait ajouter qu'il ne finirait point; car le goût des arts , des sciences et des plaisirs s'use insensiblement ; mais celui de l'honnête ne s'éteint jamais.

Titus , dont la jeunesse n'annonçait que des malheurs à l'empire, et qui parut à peine sur le trône, fut appelé les délices du genre humain, parce qu'il voidait que tous ses jours fussent marqués par des bienfaits.

Il n'est point de particulier qui ne puisse devenir un Titus dans la sphère qui limite son pouvoir. La bienfaisance ne s'annonce pas toujours par des libéralités éclatantes ou par des marques d'une protection distin^iée; elle se diversifie à Tinfini suivant les besoins des hommes. Un mot de consolation, un avis donné avec bonté, un air affable vis-à-vis d'un inférieur, la plus légère démarche , tout devient l'expression de cette vertu lorsqu'elle possède une âme. Soyez obstiné à rendre service aux autres, quelquefois malgré eux, et le plus que vous pourrez à leur insu (i) ; ot souvenez-vous qu'en quelque état que l'on soit , on est dans l'obligation de faire du bien , tant

(i) Barthélémy mit lui-même en pi\itiqiie ces deux maximes, surtout la dernière, toujours méconnue par la vanité, qui prive si fréquemment notre cœur des plus douces jouissances. Note de l'éditeiii:

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qu'il reste un malheureux dont ou peut adoucir

les peines.

Mais cette obligation devient plus particulière à ceux qui occupent des places distinguées. Mettezvous dans une pareille circonstance, et lisez dans l'avenir. Voyez ces familles tranquillisées par vos soins, ces hommes vertueux que vous avez tirés de l'oppression , ces citoyens dont vos libéralités ont racheté la vie, ces malheureux qui n'avaient besoin c}ue d'un cœur qui pût se pénétrer de leurs maux , et que vous avez été leur offrir. Voyez autour de vous une multitude empressée dont les âmes cherchent à se joindre à la vôtre , et dont les yeux ne vous renvoient que des regards de reconnaissance et d'amour. Quel spectacle! Non la présence des ingrats ne le troublera point. Ils fuiront la vôtre; ou s'ils osetft l'affronter, vous serez vengé par la douleur intérieure qu'ils éprouveront; car on a beau s'armer d'impudence, rien n'efface dans une âme le souvenir d'un bienfait reçu, et il faut qu'elle se livre nécessairement aux douceurs de la reconnaissance ou aux horreurs de la haine.

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