TROISIÈME OBSERVATION
Les cœurs doivent s'unir par l'amour de la vertu et par la conformité des caractères : ces deux conditions ne doivent jamais être séparées. Deux honir mes vertueux,. mais d'un caractère opposé, auront l'un pour l'autre le sentiment de l'estime; ils n'auront jamais celui de l'amitié. Deux caractères assortis ne formeront entre eux que des chaînes fragiles ou malheureuses, si la vertu n'en resserre les nœuds.
Telles sont à peu près les observations générales qui peuvent nous diriger dans le choix de nos amis. Il en est une encore que j'étais sur le point d'omettre, tant elle est honteuse pour l'humanité; c'est de ne pas se flatter de pouvoir s'unir fort étroitement avec des hommes qui ont avec nous les mêmes intérêts d'ambition , de gloire et de fortune. Il faudrait des efforts continuels pour que des liaisons , toujours exposées aux dangers de l'intrigue et de la jalousie, pussent subsister longtemps j et nous ne devons pas avoir assez bonne
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opinion de nos vertus , pour croire qu'elles ne s'affaiblissent pas même en triomphant.
Dès que l'amitié suppose la connaissance du cœur humain , il est aisé de voir qu'on ne peut faire choix d'un véritable ami qu'après des années d'épreuves et de réflexions; et qu'on doit surtout se défier de ces empressements outrés , de ces protestations exagérées qui tirent bien souvent leur source d'une fausseté qui déchire les âmes vraies. La vertu n'est pas si ardente à se produire. Quoique timide et modeste, elle conserve un air de dignité qui l'empêche de se prodiguer et de faire des avances qu'elle pourrait désavouer dans la suite.
Défiez-vous aussi de ces traits d'amitié qui s'échappent quelquefois d'un cœur indigne d'éprouver ce sentiment. Si l'on n'y prend garde , la nature offre aux yeux un certain dérangement extérieur, une suite d'inconséquences apparentes , dont elle tire le plus grand avantage. Vous verrez briller des lueurs d'équité dans une âme vendue à l'injustice; de sagesse, dans un esprit où règne communément le délire; d'humanité, dans un caractère dur et féroce. Ces parcelles de vertu, détachées de leurs principes et semées adroitement à travers les vices, réclament sans cesse contre eux, et ré^ tabîissent l'ordre qu'ils voudraient anéantir. Il faut dans l'amitié, non une ferveur passagère, ou d'imagination, mais une chaleur continue et de raison. Quand elle a eu le temps de s'insinuer dans les cœurs , quand les épreuves n'ont servi qu'à la rendre plus agissante, c'est alors que le choix est
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fait, c'est alors que l'on commence à vivre dans un autre soi-même.
Dès ce moment la différence de la naissance, des rangs, de l'esprit et de la fortune, tout disparaît; ou ne se montre que pour prêter de nouveaux charmes à l'union. Eh! qu'importe qu'un ami ait reçu plus d'avantages que l'autre ! tout n'est-il pas commun entre eux? Ah! qu'on rappelle avec plaisir à une personne que l'on aime une supériorité qu'elle oublie.
Nos amis, plus éclairés que nous dans nos intérêts, aussi jaloux de notre gloire, entrent dans nos projets ou les rectifient. S'agit-il de les faire réussir, leur zèle ne connaîtra plus de bornes et s'irritera par les obstacles ; ils s'exposeront à des démarches qui seraient humiliantes, si elles n'étaient ennoblies par le principe. Que ces sacrifices paraissent doux quand ils les font ! qu'ils sont doux quand ils sont faits!
La haine, la jalousie et l'indifférence cherchent des défauts en nous; la flatterie n'en trouve point. L'amitié n'en cherche point, en trouve, et s'en afflige. Elle fait plus : elle s'empresse à les dérober au public^ à les corriger en secret. Mais ces avis ne sont point amers et rebutants. Comme ils sont dictés par l'estime et par le sentiment , ils sont accompagnés d'une circonspection qui , en nous faisant connaître ces défauts, nous laisse la gloire d'en triompher.
Deux vrais amis croiraient presque se faire un larcin que de goûter des plaisirs à l'insu l'un de
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l'autre , et quand ils se trouvent dans cette obligation, le premier cri de l'âme est de regretter la présence d'un objet, qui, en les partageant avec elle, lui en procurerait une impression plus vive et plus profonde. Il en est ainsi des honneurs et de toutes ces distinctions, qui ne doivent nous flatter qu'autant qu'elles justifient l'estime que nos amis ont pour nous.
Si d'un côté l'amitié augmente les biens et les plaisirs, d'un autre côté elle diminue les peines et les maux ; et c'est là un de ses plus beaux privilèges. Voyez un homme dans l'affliction ; voyez ces consolateurs que la bienséance entraîne malgré eux à ses côtés. Quel embarras! quelle contrainte! Doiton s'étonner qu'ils aigrissent sa douleur? L'ennui est peint sur leur visage et la fausseté dans leurs discours.
Un véritable ami s'explique bien autrement. Pénétré des maux dont il est témoin, ses larmes; son expression, son silence même, tout devient éloquent; et son âme collée , pour ainsi dire, sur celle qui est dans la souffrance, lui redonne un esprit de courage et de vie.
Dans les peines les plus légères, et surtout dans celles que nous nous faisons à nous-mêmes, le secours d'un ami n'est pas moins nécessaire. Sa présence suffit quelquefois pour les dissiper. C'est ainsi qu'on voit briller après une tempête qu'ils ont calmée, ces astres bienfaisants que la fable avait consacrés à Castor et à Pollux ; comme si, parce symbole, elle avait voulu nous faire entendre
que jusqu'au plus fougueux des éléments, tout doit se ressentir dans la nature du pouvoir de l'amitié.
Je cours au-devant d'une objection qui se présente ici. L'amitié, dit-on, portée si loin, devient un supplice. N'est-ce pas assez des maux qui nous sont personnels, sans nous occuper de ceux des autres? Mais dépend-il de nous d'être indifférents.' Si nous avions été destinés à vivre abandonnés à nous-méme sur le mont Caucase, ou dans les déserts de l'Afrique, peut-être que la nature nous aurait refusé un cœur .sensible; mais si elle nous l'avait donné, plutôt que de ne rien aimer, ce cœur aurait apprivoisé les tigres et animé les pierres. La sensibilité est une grande dette que nous contractons en naissant , et qui augmente à mesure que nous nous en acquittons. L'essentiel est d'en diriger les mouvements vers un objet honnête. Il est vrai qu'elle entraîne des chagrins; mais toutes les passions n'ont-elles pas leurs martyrs ? et qu'il est beau de l'être quand on l'est à -la- fois de la nature et de la vertu. Ce qu'on souffre dans ces occasions ne ressemble pas à une douleur sombre accompagnée de trouble et de remords : c'est une impression tendre qui nous rend nos amis plus cliers, et dont on se félicite en secret. L'àme y trouve un attiait qui l'attacha, et tout ce qui l'attache est un bien pour elle.
Ce qui l'afflige sans adoucissement et sans réserve, c'est la perte d'un véritable ami : c'est alors que, connaissant dans toute son étendue le bien
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dont elle juuissait, elle éprouve un vide qui l'épouvante nuit et jour. Mais écartons des images si tristes, ou plutôt profitons-en pour avoir de nos amis, pendant leur vie, les mêmes idées que nous en aurions après leur mort; consacrons à l'amitié les moments dont les autres devoirs nous permettent de disposer ; moments délicieux qui arrivent si lentement , et qui s'écoulent si vite, où tout ce qu'on dit est sincère , et tout ce qu'on promet est durable : moments où les cœurs, à découvert et libres de contrainte, savent donner tant d'importance aux plus petites choses, et se confient sans peine des secrets qui resserrent leurs liens : moments enfin , où le silence même prouve que les âmes peuvent être heureuses par la seule présence l'une de l'autre; car ce silence n'opère ni le dégoût ni l'ennui. On ne dit rien , mais on est ensemble.
Dans cet état, l'union de deux amis est comme un beau jour depuis son lever jusqu'à son midi. En effet, la véritable amitié ne doit point avoir de déclin, et encore moins de bornes qui la terminent.
Si l'on demandait des règles pour l'entretenir, pour en connaître les devoirs , pour savoir jusqu'à quel point il faut lui sacrifier ses intérêts, je répondrais : Faites un bon choix , et reposez - vous ensuite sur vos sentim'ents et sur ceuit de vos amis ; car la décision du cœur est bien plus claire et plus prompte que celle de l'esprit.
Si un jeune homme trouvait dans les auteurs de sa naissance les qualités les plus propres à l'a-
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mitié, ne devrait-il pas employer tontes ses forces pour leur appartenir encore par ce sentiment, et ne serait -il pas trop heureux d'aimer par choix ceux qu'il doit aimer par reconnaissance? Dans ce cas , la peinture que j'ai tâché de faire de la véritable amitié ne paraîtrait-elle pas bien faible?
Il est d'autres liaisons moins étroites qu'on est obhgé de contracter dans la société, et tju'il est J)on d'y multiplier : on peut les regarder comme des écoidements de la vraie amitié, lorsqu'elles sont fondées sur l'estime, et qu'elles supposent la ressemblance plutôt que la conformité des caractères. Mais, comme elles n'ont pas les mêmes droits , et n'inspirent pas la même liberté que Tainitié, ii faut des attentions pour les rendre utiles et durables. Ces attentions, si je ne me trompe, doivent se réduire à une règle très - simple : c'est de ménager autant* qu'il est possible l'amour-propre des autres jusque dans les moindres choses, et cela, sans qu'ils s'en aperçoivent; parce que des égards affectés prouvent que Tamour-propre a été deviné.
Parmi les Romains, un jeune homme , à peine sorti de l'enfance , s'attachait à des sénateurs respectables par leur âge, leurs lumières et leurs emplois. Il puisait dans leurs conversations les principes de la sagesse et le goiit du travail; il s'appropriait leur expérience , et donnait à son esprit ime maturité qui le rendait bientôt utile à sa patrie. Il serait à souhaiter que cet excellent usage s'établît parmi nous, et qu'au lieu de ces liaisons
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frivoles qui n'ont qu'un terme court, les jeunes gens fussent liés de bonne heure avec ceux qui se sont dislingués dans leur état. Ils commenceraient •par admirer leurs modèles, et finiraient bien souvent par les surpasser.
Je ne voudrais pas néanmoins qu'ils préférassent les entretiens graves et sérieux aux amusements de leur âge. Toute affectation est un ridicule, et la sagesse n'est vraie , aimable et solide que par l'heureux mélange des plaisirs qu'elle se permet , et des devoirs qu'elle s'impose.
Mais c'en est déjà trop, et je finis en vous priant de ne regarder les réflexions précédentes que comme le développement de celle-ci: C'est dans le cœur que tout l'homme réside, et c'est-là uniquement qu'il doit chercher son repos, sa gloire et son bonheur.
v)uoiQUE Barthélémy n'ait pas eu l'intention de faire un article approfondi sur la vérité de la religion chrétienne , on pourrait néanmoins lui repro-
(*) Ou RÉFLEXIONS de l'éditeur, le haro?i de Sainte-Croix , sur le premier article ; Religion.
cher de s'être servi d'un argument trop faible, et combattu avec beaucoup de vivacité par Shaftesbury et plusieurs autres philosophes. Cet argument est fort ancien et n'a été ignoré ni de Platon , dans son dialogue intitulé Phœdon , ni de Cicéron , qui le fait valoir au sujet de l'immortalité de l'âme, dans le premier livre de ses Tusculanes. Arnobe , parlant en faveur du christianisme, dit expressément qu'entre deux partis douteux, l'un qui nous donne des espérances, et l'autre qui nous les ôte, la saine raison nous dicte de choisir le premier , comme le plus sur. L. II. Contr. génies. Parmi les écrivains du dernier siècle , Antoine Arnauld et Labruyère ont adopté cet axiome; mais celui qui l'a mieux développé est évidemment Pascal ; et on a coutume de lui en faire tout l'honneur. C'est lui qu'on a attaqué personnellement là-dessus, et Barthélémy paraît l'avoir suivi. Il faut lire tout ce que Pascal dit sur ce sujet dans le premier et le septième chapitres de ses Pensées. Rien de plus.judicieux que ses réflexions ; mais il ne les donne point comme formant une démonstration rigoureuse. Après avoir d'abord fait voir, par un calcul simple et frappant, qu'il est plus- avantageux de croire que de ne pas croire ce qu'enseigne la religion chrétienne; il observe cjue « l'homme étant autant (c corps qu'esprit, il lui fai;t une croyance d'habi- (c tude, qui, sans violence, sans art, sans argu- « ment , nous fait croire les choses et incline toutes « nos puissances à cette croyance , en sorte que « notre âme v tombe naturellement. » Samuel
Clarke , profond et habile raisonneur, ne néglige pas aussi ce genre de preuve; il avance que lors même qu'on supposerait la vérité de la religion moins démontrée et moins conforme à la droite raison , le parti le plus sûr serait toujours de vivre suivant les préceptes de TÉvangile : Discours sur la certitude de la religion chrétienne y chap. 11. Locke lui-même ne s'est point éloigné de cette idée, dans son Essai sur V Entendement humain ^'W.v . 11, chapitre 2 1 . Enfin , Leibnitz , ayant examiné , avec sa logique ordinaire, cet argument, assure qu'// est bon. « Il ne donne pas précisément, selon lui , une « croyance ; mais il oblige d'agir suivant les pré- « ceptes de la croyance , car on n'a pas la croyance « quand on veut. Ce n'est pas le manque de « croyance qui mérite proprement d'élre puni , « mais la malice et l'obstination ; et c'est ce que « beaucoup de théologiens reconnaissent expressé- « ment. » Remarq. sur Fenthous., œuvr. tom. V, p. 33. Avouons donc que l'axiome du plus sûr a une grande utilité , celle de nous porter à un examen réfléchi et à nous disposer à croire sincèrement. Alors le cœur vient au secours de l'esprit ; c'est vraisemblablement sous ce rapport que Barthélémy a fait usage de cet argument par préférence à tant d'autres plus forts, mais qui l'auraient trop écarté du but qu'il se propose dans son excellent traité.