‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 75 sur 115 · DES AMIS · texte numérisé non relu

DES AMIS

J Jans un des plus beaux cantons de la Grèce s'élevait un temple d'une architecture simple, majestueuse et solide. Il était consacré à l'amitié, et fumait jour et nuit d'un encens qui, loin d'être agréable ' à la Divinité , irritait sa jalousie. Sans cesse entourée d'adorateurs mercenaires, elle ne voyait dans leur cœur que des liaisons mal assorties et presque toutes corrompues dans leur principe. Un jour elle dit à un ami de Crésus : « Porte « ailleurs tes offrandes magnifiques; ce n'est pas à « moi qu'elles s'adressent, c'est à la fortune. » Elle répondit à un Athénien, qui se disait ami de Solon : « Tes vœux sont l'ouvrage de ta vanité; en « te liant avec un homme sage tu n'as cherché « qu'à partager sa gloire , et à faire oublier tes « vices, n Elle dit à deux femmes qui s'embrassaient étroitement aux pieds de sa statue : « Le « goût des plaisirs vous unit en apparence , mais « vos cœurs sont déchirés par la jalousie , et le rt seront bientôt par la haine. » Enfin, deux Syracusains , Damon et Phintias (i), vinrent en pré-

(i) Ce trait d'histoire est rapporté par Valère Maxime, 1. IV, en. 4; et dans le Voyage d'Anacharsis , t. VII, ch. LXXVIII, p. 123. Note de l'éditeur.

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seiice de la déesse exprimer des sentiments tendres et sincères par des sons mal articulés : « Je rerois « votre hommage , leur dit-elle , et je le reçois des « mains de la vertu. Je fais plus : j'abandonne un « temple trop long-temps souillé par des sacrifices « impies, et je n'en veux plus d'autres que vos « cœurs. Allez , vivez heureux , vous aurez bientôt « besoin de mou secours. Allez montrer au tyran « de Syracuse, à l'univers, k la postérité, ce que « peut l'amitié dans des âmes comme les vôtres. »

A leur retour en Sicile, le tyran Denys, auprès de qui les accusations étaient des crimes, condamna Phintias à la mort. Celui-ci demanda qu'il lui fût permis d'aller régler des affaires importantes qui l'appelaient dans une ville voisine. Il promit de se présenter à un jour marqué , et partit , après que Damon se fut offert pour être le garant de cette promesse au péril de sa propre vie.

Cependant les affaires de Phintias traînent en longueur. Le jour destiné à son trépas arrive; le peuple s'assemble. On blâme, on plaint Damon, qui marche tranquillement à la mort , trop certain que son ami allait revenir, trop heureux s'il ne revenait pas. Déjà le moment fatal approchait, lorsque mille cris tumultueux annoncent l'arrivée de Phintias. Il court, il vole au lieu du supplice, il voit le glaive suspendu sur la tête de son ami, et au milieu des embrassements et des larmes , ils se disputent la gloire de mourir l'un pour l'autre. Les spectateurs sont émus, et le tyran, attendri pour la première fois de sa vie, se précipite du troue, et

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leur dejiiaude instamment de partager avec eux une si belle amitié.

C'est avec des traits de feu que j'aurais dû peindre à vos yeux l'histoire de ces deux illustres amis. Néanmoins, avec quelque faibles couleurs que je l'aie rendue, elle suffira pour vous prouver la force de l'amitié ^t les prodiges qu'elle sait opérer. Puissent les réflexions suivantes vous donner une idée de sa nature et de ses douceurs.

Tous les hommes parlent de l'amitié, et presque tous profanent ce nom , en le prodiguant à des liaisons qui sont le fruit du hasard et l'ouvrage d'un jour. La moindre conformité de goût et d'inclination rapproche des caractères opposés. Dans la ferveur de ces unions naissantes on voit dans ces amis tout ce qu'on voudrait qu'ils fussent; mais bientôt l'illusion se dissipe , et on les voit tels qu'ils sont en effet. D'autres choix ne sont pas plus heureux, et l'on prend le parti de renoncer à l'amitié ; ou , ce qui est à peu près la même chose , d'en changer à tout moment l'objet.

Comme presque tous les hommes passent la plus grande partie de leur vie à ne point réfléchir, et la plus petite à réfléchir sur les autres plutôt que sur eux-mêmes, ils ne connaissent guère la nature des liaisons qu'ils contractent. S'ils osaient s'interroger sur cette foule d'amis dont ils se croient quelquefois enviroimés, ils frémiraient de voir qu'ils ne tiennent à eux que par des apparences trompeuses. Cette vue les affligerait , car rien n'est si humiliant que de s'avouer à soi-même qu'on n'a

point d'amis; mais elle les engagerait à faire un choix dont ils n'eussent pas à rougir dans la suite. Il serait très-utile d'avoir des règles certaines pour se guider dans un pareil choix : peut - être que les observations suivantes pourraient en tenir lieu.

PRE M lÈ: RE ORSERVAyiOBT,

L'esprit ne saurait être l'unique lien de ramitié. Comme il ne cherche qu'à briller, et qu'il ne peut souffrir aucun rang ni au-dessus ni à côté du sien , il est naturellement destructeur de cette égalité si nécessaire dans un commerce de sentiments. Parmi les différentes sortes d'esprit, celui de saillie et de légèreté est le plus opposé à l'amitié, parce qu'il se nourrit grossièrement de son amour-propre , et qu'il sacrifie sans peine celui des autres. Elle s'accommoderait mieux de cet esprit fin et délicat qui semble ne s'exprimer que pour plaire , et qui laisse entrevoir plus qu'il n'exprime. Mais observez qu'il ne plaît en effet qu'en prenant la teinture du sentiment , et qu'il reste toujours à savoir si ces grâces séduisantes ne sont pas le fruit de l'usage du monde ou de l'hypocrisie du cœur. Il faut dire à peu près la même chose de cet esprit de sagesse et de réflexion , dont le suffrage est d'autant plus flatteur qu'il paraît être l'effet d'une méditation profonde. Ces deux sortes d'esprit, ainsi que le goût des arts et des talents , sont très - agréables dans le commerce de l'amitié; ils doivent l'embellir et non la former.

DE MORVr.F..

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