‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 78 sur 115 · ET POLYDORE · texte numérisé non relu

ET POLYDORE

LIVI', K [.

JliGÉE donnait des lois à l'Altique : son royaume était ini des plus florissants de la Grèce; et ses sujets, dans l'abondance, oubliaient les maux que la guerre de Minos venait de causer.

Pisistrate avait quitté la cour, dès que ses conseils eurent cessé d'être nécessaires à son roi. Ce ministre , fidèle appui du trône , l'avait soutenu pendant les derniers troubles : il s'en éloignait à présent, moins pour chercher le repos qu'il méritait, que pour quitter un séjour où ses vertus et ses talents commençaient à donner de l'ombrage.

Sur la gauche du Pirée , à deux stades d'Athènes , s'élève une colline riante , que la reconnaissance des peuples a depuis long-temps consacrée à Neptune : c'est là que , dans un temple d'une architecture simple , et construit à la manière des Doriens, les habitants de l'Attique se rendent en

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foule certains jours de l'année, pour remercier le dieu de la protection singulière dont il les honore. Un printemps continuel règne dans ce climat heureux; les arbres ne se dépouillent jamais de leur parure; le murmure des eaux, la fraîcheur de l'air, une impression douce que l'âme éprouve à l'entrée de ce lieu sacré , tout annonce un dieu bienfaisant.

C'est au pied de cette colline que Pisistrate vint chercher un asyle contre l'injustice des hommes et l'ingratitude de son siècle. Une longue suite de réflexions l'avait préparé aux revers de la fortune; l'expérience lui apprenait combien il fallait peu compter sur la reconnaissance la mieux méritée ; un sentiment intérieur lui répétait sans cesse que ce serait peut-être un malheur d'être né vertueux, si la vertu n'était pas elle-même sa récompense.

La foule des amis qui suit la fortune, avait disparu avec elle. Pisistrate les vit s'éloigner bientôt; .ses pénates et son fils furent les seuls compagnons de sa retraite.

Polydore sortait à peine de l'âge le plus tendre. Sostrate, sa mère, était morte peu de temps après lui avoir clonné le jour ; et (^e gage d'un amour mutuel en était devenu phi s cher à Pisistrate.

Dégagé désormais de tout autre objet, il partagea ses soins entre le culte des dieux et l'éducation de son fils ; et ce même homme , qui avait réglé long-temps le destin d'un royaume, sut trouver une occupation suffisante dans l'état d'un simple citoyen.

Assez près de son habitation demeurait une

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j.eune veuve qu'on appelât Sterope. Retirée depuis deux mois dans cette solitude ^ elle pkuf ait encore Chérephonte, son mari, mort de la main d'Androgée au commencement de la guerre. Cdrite, sa fiUe, âgée seulement de cinq ans, partageait déjà sa douleur; elle essuyait les larmes de sa mère et la serrait tendrement dans ses bras : «O ma mère! disait- elle avec transport, ne m'a- « bandonnez pas, vivez pour vous et pour mon « père. — G ma fille! disait Sterope, puissent les « dieux te conserver toujours pour rappeler Ché- « rephonte à la terre , et pour me pénétrer davan - « tage, s'il est possible, d'un s<juvenir aussi tendre! »

Le voisinage et l'infortune lièrent mutuellement i^isistrate et Sterope : la pitié que le malheur fait naître, l'intérêt que les vertus inspirent, ne furent pas les seids motifs qui les rapprochèrent; ils avaient senti l'un et l'autre que les malheureux Ji'ont de ressource qu'auprès des malheureux mêmes. L'amitié la plus sincère fut bientôt cimentée entre eux. Une estime égale en était le fondemej:it; un penchant réciproque acheva de la déterminer.

Pisistrate n'avait pas encore passé l'âge d'aimer, et Sterope y entrait à peine ; cependant tous deux avaient renoncé à l'amour, et ils auraient cessé de se voir, plutôt que de se livrer encore à cette passion dangereuse ; mais , malgré cette résolution, rien ne les effrayait dans les sentiments qu'ils avaient l'un pour l'autre.. Pisistrate promettait tous les jours à la mémoire de Sostrate de rester fidèle à sa cendre : Sterope n'avait pas besoin de ser-

ments pour s'assurer elle-même de ne point aimer; Chérephonte n'existait plus.

La liaison intime des parents, la conformité de Vsige, celle des goûts, l'habitude, tout réunissait à l'envi Polydore et Carite ; les deux familles n'en faisaient plus qu'une. Pisistrate aimait déjà la fille de Sterope comme sa propre fille, et Carite à son tour n'était pas plus chérie de sa mère que le jeune Polydore. Sterope leur prodiguait ses soins , et les partageait également : cette tendre mère veillait à leur conservation dans le temps que Pisistrate développait leurs idées que l'âge et la réflexion mûrissaient à mesure.

Tous les jours Pisistrate leur apprenait à célébrer les louanges des dieux, en récitant les hymnes d'Orphée; il leur expliquait ensuite les merveilles de la nature et leur faisait remarquer cet ordre admirable qui règne même dans ses vicissitudes; quelquefois, prenant part lui-même à leurs amusements, il composait sur sa lyre une chanson nouvalle, ou les faisait danser l'un et l'autre au son de sa musette : heureuse tranquillité ! Carite et Polydore vivaient contents, parce qu'ils vivaient ensemble, et ils ne démêlaient pas encore le principe de leur bonheur; ils n'avaient point d'autre occupation que celle de plaire à tout ce qu'ils aimaient; ils s'empressaient mutuellement à profiter des leçons de Pisistrate. On avait voulu d'abord animer leur émulation en les excitant à l'envi l'un contre l'autre ; mais ce projet fut bientôt abandonné : la rivalité pouvait-elle subsister entre eux?

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Chacun ne s'occupait qu'à laisser l'avantage a l'autre.

Pisistrate et Sterope voyaient avec plaisir l'inclination naissante de leurs enfants ; l'âge ne leur permettait encore que les noms de frère et de sœur; leurs parents les destinaient à porter bientôt un titre plus sacré; on n'attendait que le moment fixé par les lois : « Respectable Sterope , disait un jour « Pisistrate , ce nœud va pour jamais cimenter notre « union ; et lorsque la mort viendra m'arracher à «vous, mon fils vous restera, mon fils sera votre « fils. — La mort ! Que dites-vous! interrompit Ste- « rope. Quoi! je vous perdrais aussi! j'aurais à vous ce regretter encore ; l'amitié me serait aussi funeste « que l'amour; non, ne le croyez pas : s'il est un « terme dans les maux comme dans les biens , je (« n'ai plus rien à craindre, les traits du sort sont « épuisés. »

Ainsi l'infortunée Sterope se repaissait de sa douleur : toujours plongée dans les larmes, elle ne connaissait point d'autre bonheur que celui d'en répandre ; la nuit la surprenait souvent au pied d'un arbre dans cette occupation ; le jour revenait et Sterope pleurait encore.

Le souvenir du bonheur passé adoucit apparamment l'image présente du malheur. Sterope avait pris plaisir à composer l'histoire de ses amours avec Chérephonte, et elle s'enfonçait quelquefois dans l'épaisseur des forêts pour relire en liberté ce précieux ouvrage : c'est alors qu'elle appelait à grands cris son malheureux époux, quand les sanglots n'étouffaient pas sa voix tremblante.

Un jour le hazard et l'ardeur du soleil av^aieiit conduit les deux enfants au bord d'une fontaine écartée; c'était près de cette retraite que Sterope portait le plus souvent ses pas : ils l'ignoraient. Tout-à-coup la voix de leur mère se fait entendre ; ils se lèvent, ils allaient la rejoindre; mais elle s'était écartée d'eux , devaient-ils se rapprocher d'elle? le respect et l'attention les retinrent.

A chaque parole que disait Sterope, des pleurs mouillaient les yeux de Polydore et de Carite , ils se regardaient en silence ; la vivacité du sentiment qui pénétrait Sterope, semblait avoir passé dans leurs cœurs ; mais ce qu'ils éprouvaient l'un et l'autre n'était point cette impression douloureuse qui accompagne le regret, c'était, au contraire, cette émotion agréable que l'idée des premières douceurs de Tamour ne manque jamais d'exciter.

Sterope en était à peine dans l'endroit de son récit où son amant la conduit à l'autel, et voit enfin le dieu de l'hyménée couronner sa constance. La peinture naïve du plaisir qu'elle avait elle-même Ressenti dans ce moment heureux, la joie de son amant, ces serments tant de fois l'épétés, et qu'elle répétait avec transport, l'image de la volupté à qui la douleur prête encore des charmes , tout les émeut , tout les étonne : déjà la main de Carite était dans celle de Polydore ; il la serrait de temps en temps : un regard, ui> souris languissant avait été jusque-là leur seul interprète; dans cet instant ih ne se connaissent plus, Polydore s'élance dans les bras de Carite, sa bouche s'imprime avec vi-

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vacité bur la bouche de son amniite : trois fois il essaya de parier, trois fois la parole expira sur ses lèvres : son k^e errante n'était plus maîtresse de ses sens ni de ses facultés.

Le plaisir qu'ils goûtaient aui^menta leur attention. Sterope, qui ne les avait point aperçus, continuait toujours : le reste de son discours leur fit connaître qu'il était des biens dont ils ignoraient l'usage. Carite rougit : une flamme inconnue brillait dans les yeux de Polydore ; mais quelle fut tout à coup sa surprise ! Carite se dérobait à son empressement. La surprise de Carite était encore plus grande : elle résistait aux vœux de Polydore , et elle se demandait à elle-même la cause de ce changement.

La nuit approchait : Sterope était sortie du bocage; il fallut quitter cette retraite où l'amour et le hazard venaient de dessiller leurs yeux, sans les éclairer : il fallut regagner la maison. Polydore en silence marchait le premier, Carite les yeux baissés le suivait à pas lents. Depuis ce jour, elle revint quelquefois à la fontaine; mais elle défendait à Polydore de la suivre, et Polydore ne la suivait pas.

Cependant la guerre s'était allumée de nouveau dans l'Attique. Ce même Androgée, qui jadis avait tué dans un combat l'époux de Sterope, assiégeoit Athènes avec une armée formidable ; et cette ville infortunée se vit contrainte peu de temps après d'accepter une paix honteuse et plus cruelle que la guerre même.

A l'abri des orages, Pisistrate et sa famille vivaient dans cette sécurité que l'innocence assure et qui est le partage de l'obscurité : l'éducation de ses enfants ne faisait pas moins son bonheur que son occupation.

Déjà le temps approchait que l'hymen devait les unir ensemble. On fixa le jour de la cérémonie au lendemain des fêtes de Neptune: chacun attendait ce grand jour avec impatience. Pisistrate trouvait dans ce mariage le soutien et la consolation de sa vieillesse : Stérope sentait revivre dans son cœur ces émotions involontaires que la conformité fait naître et qui intéressent toujours les âmes sensibles. Une allégresse nouvelle animait Polydore et Carite. Etonnés eux-mêmes de leurs joie, ils se disaient avec surprise : «Quoi! serait-il donc possible d'a- « jouter encore à l'amitié qui nous unit? Non, pour « être durables, nos serments n'ont pas besoin de « la présence des dieux. »

On n'attendait plus que l'instant de la cérémonie; les apprêts ne devaient pas la retarder long-temps; ils n'avaient point d'amis à inviter ; le malheur n'en conserve guères: d'ailleurs, pouvait-ils aimer encore des objets étrangers? pouvaient-ils connaître d'autres sentiments que ceux qui les réunissaient tous ? Leurs cœurs épuisés se concentraient eu eux-mêmes, et leur suffisaient à peine.

Prêts à partir pour le temple, ils entendirent au loin des gémissements et des pleurs. La désolation se répand dans les campagnes, des cris perçants résonnent dans les vallées paisibles de l'At-

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tique; une trompette funèbre fait retentir les échos de ses sons lugubres; elle a porté la terreur jusque dans la solitude tranquille de Pisistrate. «Ah! mon « fils, s'écria-t-il en versant un torrent de larmes, « il m'eut été bien doux de vous avoir sans cesse « auprès de moi; la félicité de ma vieillesse m'eût « fait oublier les travers de ma vie : mais, hélas! « il faut que j'y renonce : cette trompette funeste « ne m'apprend que trop que la patrie a besoin « de votre bras. Allez : dans la suite peut-être elle « méconnaîtra tos services , vous compterez ses « injustices par vos bienfaits. N'importe : votre <c premier devoir est de la servir; le second sera « d'oublier que vous l'aurez servie. »

Polydore interdit demeure immobile ; ses veux se fixaient par intervalle sur les yeux de son père ou de son amante. Carite effrayée cherchait encore à douter de ce qu'elle venait d entendre, et Stérope en larme nommait Chérephonte et se rappelait le moment où il l'avait quittée pour courir à la mort. A l'instant des soldats arrivent dans leur habitation; une multitude de jeunes garçons et de jeunes filles les accompagne : la pâleur est sur leur front, la terreur est dans leurs yeux. Ces farouches guerriers les obligent de les suivre, et les menacent encore de plus grands malheurs. Le chef de cette troupe barbare rompt enfin le silence : « Qui que « tu sois, dit-il à Pisistrate, livre-nous à l'instant « les deux enfants qui sont à tes genoux : ignores- « tu les conditions de la paix que Minos vous à « donnée ? ignores-tu qu'Androgée a péri par une

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« trahison , et que ses màiies tlemaiident vengeance!* « C'est pour les apaiser qtie le traité vous oblige « ^ livrer tous les ans au Minotaure sept jeunes « oarçons et sept jeunes filles de TAttique; le sort « doit les choisir. » « Androgée ! s'écria Slcrope : le « barbare! Il m'arracherait deux fois ce que j'aime « poilr en être l'assassin ou le bourreau ! Prenez u plutôt ma vie , ministres exécrables de ses ven- « geances, ou craignez une épouse, craignez une

« mère » A ces mots, que le désespoir a dictés,

Sterope se précipite au milieu des soldats : elle les arrête. Carite s'élance dans ses bras. Sterope s'évanouit, et sa fille retombe auprès d'elle privée de sentiment.

Cependant, le chef de cette troupe inhumaine saisit sans pitié la jemie Carite : il la traîne par les cheveux, et la livre aux guerriers qui l'accompagnent. Quel instant pour le malheureux Polydore! Lui-même entraîné par ces barbares, il voyait de loin ce spectacle; il levait avec peine ses yeux baignés de larmes pour implorer la justice des dieux: déjà ses mains, chargées de fers, ne pouvaient plus se tourner vers le ciel.

La douleur, l'agitation, et la pitié cruelle de ses conducteurs, rendirent bientôt à Carite l'usage dé ses sens. En se rouvrant à la lumière, ses yeux cherchent Polydore ; elle l'aperçoit livré comme elle aux soldats qui l'entraînent : son cœur est déchiré : elle l'appelle; elle jette un cri plaintif, et retombe pour la seconde fois. Pisistrate était resté auprès de Sterope; il s'efforçait de lui conserver la

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vie : comme si la vie n'eiit pas été désormais pour elle le plus grand de tous les maux.

Près d'un rocher que la mer baigne de ses flots, le commandant appelle ses soldats, et rassemble les malheureuses victimes qu'il vient d'enlever. On offre un sacrifice à Jupiter de Crète et aux autres dieux protecteurs de cette île : en même temps on apporte l'urne fatale qui Va faire connaître les volontés du sort. Les cris redoublent; le désespoir et la désolation renaissent. Mais déjà le sort a parlé : il vous condamne aimable Mélanthis, unique espoir d'une famille puissante; il n'épargne pas même la jeune Anaxamène, cet objet plus beau que la Vénus de Gnide. Polydofe s'approche : Carite invoque l'amour, et l'amour sauve Polydore. Carite n'a plus rien à craindre , un regard a déjà fait passer dans le coeur de soti amant tous les sentimetits qu'elle éprotive : elle s'avance elle-même : () destin ! laisse deux fois désarmer ta rigueur ! mais c'est en vain que je l'implore, il s'est lassé de sa justice : déjà l'aimable Carite est destinée au sacrifice le plus affreUx.

Polydore épetdu reste sans couleur et sans voix ; un froid mortel a passé dans tous ses merribres : l'agitation succède à cette douleur muette et sombre; des sons mal articulés, des mots sans suite, des cris, des pleurs, toutes les expressions de la rage annoncent à la fois l'excès de ses malheurs et l'excès de son désespoir. Il y succombe enfin, et le sommeil de la mort est répandu sur ses yeUx. Mais bieiltôt il se réveille : ô moment funeste!

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ô terre, entr'ouvre-toi! Seul, couché sur le rivage, il regarde, et ne voit au loin que l'étendue des mers et ses abymes profonds. Cependant les autres captifs et leurs ravisseurs ont disparu : Carite s'est éloignée : lui-même il ne sent plus le poids de ses fers: il se lève, il promène en vain ses regards, il ne retrouve qu'une solitude immense; il reconnaît ce rocher témoin de son malheur : il veut périr, il va se précipiter dans les flots; mais peut-être Carite n'a pas encore quitté les rivages de l'Attique : peut-être le sort lui permettra de la revoir Cette idée l'arrête : il vivra jusqu'à ce moment.

Plein d'amour et d'impatience, Poly dore parcourt le rivage : rien ne règle ses pas, rien n'arrête sa course. Les rochers les plus escarpés ne l'intimident point, il les franchit; sa douleur lui donne de nouvelles forces: tantôt dans un morne silence, l'égarement de ses yeux fait seul connaître l'état de son âme , et tantôt ses cris confus expriment les tourments qui déchirent son cœur.

Cependant les conducteurs barbares de l'aimable Carite n'avaient point quitté le rivage , et les vents retenaient encore les vaisseaux crétois dans la rade du Pirée, lorsque Polydore y arriva. Il vit de loin flotter au gré des airs les banderoles de leurs mats, et, pour la première fois, son cœur se rouvrit à l'espérance.

En approchant davantage , il rencontra quelques-uns de ceux qui avaient échappé comme lui à la fureur du sort, et qui partageaient avec lui la

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douleur trétre privés de tout ce qu'ils aimaient.

Polydore, après avoir tenté mille fois en vain (le trouver una chaloupe qui le conduisît au vaisseau de Carite, essaya, non moins vainement encore, de toucher par ses cris les ravisseurs de son amante: inaccessibles à la pitié, et plus féroces mille fois que le monstre dont ils étaient les ministres, ils insultaient encore à la douleur de cet • infortuné. Polydore, couché sur le rivage, attendait la fin de son sort : il vivait afin de voir sans cesse le vaisseau qui portait Carite; et, quand sa . destinée affreuse s'accomplirait, quand le vaisseau s'éloignerait du port, il était prêt à se précipiter dans les flots.

Le calme ayant duré plus long-temps qu'on ne l'avait cru d'abord , les Cretois , qui ne voulaient pas consommer toutes leurs provisions en rade, envoyèrent un esquif à terre pour en prendre de nouvelles. Un jeune Cretois, qui le commandait, vit Polydore étendu sur le sable et livré au plus affreux désespoir. A ce funeste spectacle, la pitié s'empara de son âme; il lui demanda le sujet de ses larmes : mais, lorsque Polydore lui eut fait connaître ses malheurs, le Cretois baissa les yeux, et lui répondit qu'il n'était pas en son pouvoir de lui rendre Carite.

Le même bâtiment revint plusieurs fois à terre pendant ce jour, et le commandant, touché du sort de cet infortuné, ne manquait jamais de s'approcher de lui: « Hélas! disait Polydore, puisse «Minerve, protectrice d'Athènes, vous regarder I 0

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« toujours d'un œil favorable! mais, puisque vous « êtes moins barbare que les tigres qui vous en- « voient, accordez-moi le seul bien que je puisse ce espérer encore : qu'il me soit permis de la revoir, « de la voir un instant, et je meurs moins mal- « heureux. » Straton aurait bien souhaité de rendre ce service à Polydore; mais la crainte de déplaire à ses chefs l'en empêcha. Polydore, qui s'était soulevé pour embrasser les genoux de Straton , se précipita de nouveau contre terre, et fit retentir de ses cris tous les échos du rivage. Straton, témoin de son désespoir, essaya vainement de l'apaiser en lui prometta)ît son secours.

Cependant le calme continuait, et les vaisseaux, tranquilles sur leurs ancres, ne pouvaient sortir de la rade : les Cretois offraient inutilement des sacrifices à Jupiter : ce dieu qui les honore d'une protection singulière, et dont l'enfance fut élevée parmi eux , était devenu sourd à leurs prières. Neptune est le dieu tutélaire de l'Attique: irrité de ce qu'un séjour qu'il protège payait aux Cretois un tribut si cruel, il les arrêtait dans le port, et les tenait éloignés de leur pays.

Les Cretois résolurent de descendre une seconde fois sur le rivage , afin d'offrir un sacrifice solemnel au dieu de la mer. Straton apprit cette nouvelle à Polydore: c'était lui qui devait rester à la garde des vaisseaux pendant l'absence de leurs chefs, «Ecoutez-moi, lui dit-il, amant infortuné, profitons «l'un et l'autre de cet instant favorable: vous re- « verrez Carite. »- Quoi! je la reverrais, s'écria Poly-

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«dore, les derniers de mes vœux seraient comblés! « Grands dieux! ajouta-t-il, vous le savez, je n'ai vécu «jusqu'à ce moment que dans l'espérance de la voir «encore: ennemi trop généreux, vous me rendez « l'espoir ; vous finiriez mes maux si le destin n'avait M pas résolu de les rendre éternels. »

Straton interrompit ces expressions de reconnaissance, afin de chercher li^s moyens les plus propres à tromper la vigilance des soldats crétois. Polydore était jeune , et sa beauté pouvait aisément le faire passer pour une fille : la blancheur de son teint , la délicatesse de ses traits firent naître cette idée dans l'esprit de Straton : le jeune amant la saisit avec ardeur; il se jeta mille fois aux genoux de Straton , en le nommant son libérateur et son père.

Le lendemain, au lever du soleil, Polydore se rendit sur le rivage : il attendait avec impatience le commencement du sacrifice; il le prévenait par ses désirs ; il se disait avec transport qu'il allait voir Carite,que chaque instant le rapprochait d'elle, et qu'il y aurait un instant où il serait à ses pieds: déjà même il lui parlait, il l'entendait, il la serrait dans ses bras : enivré de ces idées flatteuses, jouissant par avance et de ses sentiments et de son bonheur, il ne songeait point aux suites de sa destinée.

Le moment du sacrifice arriva. Straton fut laissé, comme il l'avait prévu d'abord, à la garde des vaisseaux; mais il se déroba bientôt à cet emploi pour accomplir la promesse qu'il avait faite à Polydore. Le jeune amant vit de loin la chaloupe, et son cœur eut peine à contenir sa joie. Straton arrive , il le

prend par la main : « Venez, Ini dit-il , trop rnalhen- « reux étranger , jouissez de la seule faveur que les «destins ennemis vous laissent; mais jurez-moi « qu'avant la fin du sacrifice vous repasserez en sice lence sur cette même chaloupe qui doit vous ra- «.nener au rivage.» Polydore n'entendit rien, et promit tout.

Les sept jeunes filles étaient toutes ensemble dans une même prison , et l'on avait fait monter les sept jeunes garçons sur un autre vaisseau. Polydore , à la faveur de son déguisement passa devant les gardes Cretoises sans être reconnu, et pénétra, conduit par Straton , jusqu'à l'endroit où son amante était renfermée.

La porte s'ouvre et laisse voir tout ce que la désolation et la crainte ont de plus affreux : les cheveux épars , les yeux égarés , la tête et le sein meurtris , telles enfin que l'on voit les Ménades quand Bacchus les anime , les jeunes captives attendaient avec effroi l'instant de leur supplice. Carite était au milieu d'elles, étçndue sur la terre, et levant au ciel ses mains innocentes. Polydore s'avance: l'obscurité ne lui permettait pas encore de rien distinguer ; il s'écriait : Carite! et Carite étonnée doutait de son bonheur. Il répéta: Carite! mais Carite tâchait en vain de lui répondre : sa langue cherchait les paroles, et ne les trouvait plus. Il l'aperçoit enfin : il vole; il l'embrasse: déjà l'un et l'autre ont oublié leurs peines; ils se voient, c'en est assez : leurs soupirs , leurs cris, leur silence, leur joie et leur douleur expriment et peignent tour à tour les sentiments tumultueux de leurs âmes.

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Orphée siispeiulit autrefois par ses chants les siipphces des enfers; et de même la vue de ces amants arrêta, pendant quelques instants, les larmes des autres captives : elles éprouvaient, pour la première fois, quelque adoucissement à leurs maux. Mais Straton, qui s'était éloigné, fut hientol de retour: le sacrifice allait finir, il était tems de remonter sur la chaloupe. En vain Polydore cherchait à prolonger ces moments précieux : il quittait son amante , lorsqu'on vint avertir Straton qu'on ne pouvait plus songer à mettre la chaloupe en mer : les chefs des Cretois étaient remontés sur leurs vaisseaux ; les vents commençaient à s'élever, les matelots déployaient les voiles, et célébraient par mille cris de joie l'heureux succès du sacrifice et de leurs vœux. Straton, après avoir embrassé Polydore, le renferma de nouveau dans la prison , et s'en remit au sort des suites de cet événement.

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