CAP. 1T
Les Cyclades sont en si grand nombre , que les matelots qui voguent dans cette plage , en découvrent facilement plusieurs, depuis que le soleil sort des montagnes de Phénicie jusqu'à ce qu'il se précipite dans les mers de l'Épire. Le commandant des Cretois décida qu'on mouillerait à la première de ces îles, et qu'on mettrait aussitôt la chaloupe à la mer pour porter sur le rivage celle des jeunes captives qu'il aurait délivrée: il s'éloigna des autres chefs après avoir donné cet ordre, et ramena bientôt l'aimable Carite, en déclarant que le sort s'expliquait pour elle.
Occupée toute entière de son amant et pénétrée de ses malheurs , Carite n'écouta point ces paroles qui changeaient sa destinée: toujours livrée à sa douleur, rien de ce qui se passait auprès d'elle n'avait pu l'en distraire : on était à ses côtés, et Carite ne voyait point; on lui parlait et Carite n'entendait point; peut-être aurait-elle ignoré qu'elle avait changé tle lieu s'il n'avait pas fallu quitter Polydore.
On était alors dans cet instant où le soleil vient de quitter l'horizon pour se reposer dans le sein de Thétis; un vent frais épure les airs; la nuit n'a pas encore amené le repos, et déjk le mouvement tombe avec la lumière ; on dirait que la nature commence à se rasseoir du trouble et de l'agitation du jour : mais le repos n'était pas fait pour Carite; c'est dans ce moment qu'on l'oblige à descendre dans la chaloupe. Par combien de soupirs et de larmes ce départ ne fut-il pas marqué? il fallut abandonner ce vaisseau qui lui était devenu si cher;
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elle le suivit des yeux tant que la distance le lui permit ; mais les vents et les ombres l'enlevèrent bientôt à sa vue : restée seule au milieu des soldats qui la conduisaient, elle les interrogea vainement sur sa destinée; tous demeuraient auprès d'elle dans unftorne silence. Lorsqu'on eut abordé au rivage, on fit descendre à terre la jeune captive; et deux soldats qui l'accompagnaient, l'ayant laissée sur un banc de sable voisin, remontèrent dans la chaloupe.
Quel fut son état en se voyant tout à coup exposée sur un rivage inconnu; la chaloupe s'éloignait toujours ; déjà même on n'entendait plus que dans le lointain le bruit de la rame qui fendait les flots. Carite est abandonnée de la nature entière ; le sifflement des aquilons, le mugissement des vagues, et plus encore les ténèbres de la nuit augmentent l'horreur de sa situation. Elle s'adresse aux dieux: «O Jupiter! ô Neptune! 6 Minerve! dieux justes, «dieux protecteurs, qui connaissez l'innocence de «mes vœux, pourquoi les avez vous trompés? Pour «quoi m'avez-vous condamnée à cet exil barbare? «Ai-je profané votre culte; ai-je jamais formé des «desseins criminels? Hélas! fidèle à vos lois, je « suivais les ordres de ma mère ; j'étais prête d'ac- «complir un hymen bien cher à mon cœur: avec « quelle cruauté le destin a rompu ces nœuds! Mon «malheureux époux est arraché de mes bras; et si «j'ai pu le revoir, si j'ai pu l'embrasser encore, par «quels torrents de larmes ne vais-je point expier «ce bonheur? Ah! Polydore , Polydore , quelle sera
« ta destinée ! Mais pourquoi ii'ai-je pas eu le même «sort? pourquoi n'ai-je point partagé tes périls? « Dieux que j'emplore, ayez pitié de mes malheurs! ((Si vous me punissez, quels sont les crimes que ((j'ai commis; si vous voulez m'éprouver, pourquoi (( frappez-vous mon amant ? « Après ces paroles,'%lle répéta mille fois le nom de Polydore. Vous l'entendîtes du fond de vos cavernes, ô vous, Nymphes et Faunes ! demi-dieux habitants de ces rives malheureuses; et vous divinités de la mer, cachées dans vos grottes humides , vous donnâtes des larmes au triste sort de ces amants.
Carite passa le reste de la nuit dans les larmes; l'agitation avait éloigné le sommeil de ses yeux. Dès le lever de l'aurore, elle descendit du rocher qui domine également sur l'onde et sur la plaine : elle s'avançait tristement pour chercher une retraite dans une forêt voisine , lorsque des pâtres qui conduisaient leurs troupeaux sur le bord de la mer , sortirent inopinément de cet ombrage épais. Carite effrayée prit la fuite à cet aspect , et croyant se dérober à leurs yeux, elle se cachait entre les rochers dont le rivage est couvert. Mais les pâtres, témoins de sa crainte et de sa fuite , suivirent ses traces et n'eurent pas de peine à la saisir : ensuite reconnaissant à ses habits qu'elle était étrangère , et ne devinant pas la cause qui l'obligeait à se tenir cachée sur ces côtes désertes, ils l'emmenèrent avec eux , et l'enfermèrent dans une caverne affreuse.
Ce pays, où les vents et le hasard avaient relégué
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Carite, était l'ile de Naxe, qui dcMnt célèbre peu de temps après par les malheurs d'Ariane et l'amour de Bacchus. OEnarus, qui en était roi , n'avait jamais allumé les flambeaux de l'hymen; mais, comme il était obligé de se choisir un successeur au trône, il avait formé le projet de marier Cydippe, sa sœur, avec le jeime Agenor, seul rejeton d'une famille illustre qtii descendait elle-même des anciens rois de Naxe : Agenor était donc regardé comme l'héritier présomptif de la couronne, et il jouissait des honneurs et du pouvoir que ce titre lui donnait. Le temps de son mariage n'était pas encore fixé ; le jeune prince cherchait tous les jours de nouveaux motifs pour le différer : ce n'est pas que l'espérance de régner ne lui fît regarder cette union comme un très grand avantage; mais en même temps la disproportion de son âge avec l'âge de Cydippe, lui faisait craindre un hymen qui ne flattait que son ambition.
Cydippe s'apercevait aisément, de l'indifférence d' Agenor, et si elle en eût fait paraître quelque dépit au roi son frère, il ne l'aurait sûrement pas contrainte à ce mariage ; mais elle aimait le jeune prince, et l'amour lui faisait dissimuler tous les dégoûts qu'elle en recevait.
Telle était la situation de la cour , lorsque la jeune Carite aborda dans ce pays , où l'on viola bientôt à son égard les droits de l'hospitalité. Lorsqu'elle eut enfin obtenu la liberté de se faire entendre, elle apprit aux barbares qui l'avaient chargée de fers qu'elle était athénienne , et qu'une escadre Cretoise, qui l'avait enlevée de son pays, l'avait ensuite exposée sur ce rivage.
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La simplicité de son récit et les grâces dont elle l'accompagna persuadèrent ceux qui l'écoutàient. Us lui rendirent la liberté, et lui promirent quelques secours, pourvu qu'elle partageât leurs travaux et leurs soins. Dès le lendemain, on lui confia la garde d'une partie des troupeaux : il fallut se conformer à ce nouvel état. La fille de Sterope, une houlette à la main, allait tous les jours dans l'épaisseur des bois donner un libre cours à ses larmes.
Un jour, épuisée de fatigues et de douleur, elle s'était assise au pied d'un arbre, et le sommeil avait surpris ses sens agités. Le prince de Naxe, Agenor, égaré par la chasse , passa près de cette retraite; il aperçut Carite : frappé de cet aspect comme de la présence d'une divinité, il l'aurait prise pour Diane sans la houlette qu'elle tenait dans sa main. Il s'arrête à ce spectacle ^ il contemple, il admire tant d'appas réunis ; le sommeil et la chaleur du jour favorisaient ses regards: ses yeux errants s'animent; son âme transportée s'enivre d'un poison flatteur; aveuglé , vaincu par ses désirs , il s'approche ; il ne se connaît plus. O malheureuse Carite ! . . . Mais elle se réveille et jette un grand cri; vainement Agenor tombe à ses pieds; déjà Carite, plus prompte que la flèche qui vole, s'échappe et disparaît; nouvelle Atalante , elle laisse le prince de Naxe dans le trouble et dans la confusion.
Agenor ne sortit de cet état que pour sentir plus vivement le trait qui l'avait blessé : un pouvoir secret le ramena plusieurs fois dans ce lieu; mais c'est
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eu vain qu'il y cherchait Carite; elle ne revenait plus à la forêt. L'éloignemeut et l'absence redoublèreut l'amoui: du jeune prince; irrité des obstacles qu'il trouvait dans sa nouvelle passion, il résolut de tout mettre en usage pour la satisfaire.
Carite semblait avoir trouvé dans ces tléserts la tranquillité dont elle pouvait jouir; elle avait gagné la confiance des habitants sauvages de ces climats; les pâtres qui l'avaient maltraitée d'abord comme une esclave coupable, la respectaient à présent comme une divinité tutélaire. Elle se livrait comme eux aux travaux les plus pénibles; elle paraissait même les partager sans peine ; mais le destin lui envia un repos qu'elle payait si cher ; le souvenir de son aventure l'empêchait toujours de retourner 'à la foret; elle ne s'écartait plus du rivage , et elle j)romenait tristement ses regards sur ces flots qui l'avaient séparée de son amant, et qui étaient les derniers témoins de sa tendresse.
Elle passait tout le jour dans cette rêverie inquiète; et dès que le soir venait annoncer aux laboureurs la fin de leur travail, elle comptait ses troupeaux , et les conduisait lentement à l'étable.
Carite remplissait ainsi les devoirs que le sort lui imposait, lorsqu'elle vit accourir de loin une jeune esclave qui semblait implorer sa compassion : Carite était sensible; les malheureux le sont toujours; elle courut elle-même au-devant de cette infortunée; la jeune esclave lui demanda, en se jetant à ses genoux, de lui indiquer luie retraite pour se mettre à l'abri du courroux de ses maîtres