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qu'elle fuyait , disait-elle , et qui la poursuivaient encore. Carite émue de pitié la rassure et l'embrasse; eWe lui promet de la garder dans. la maison pendant la nuit, et de demander le lendemain pour elle quelques secours aux habitants du hameau.
A peine avait elle achevé ces paroles, qu'elle se voit assaillie d'une troupe de satellites qui l'entourent et qui la chargent de fers : elle demande quel est son crime ; on ne lui répond pas ; on l'entraîne avec fureur , et après avoir marché l'espace de plusieurs stades, on la précipite enfin dans une étroite prison. «O destin! s'écriait-elle, ne te lasses- tu point « de m'accabler de tes coups! est-ce ainsi qu'on « récompense la vertu et l'humanité ! »
Trois jours entiers Carite fut livrée à l'horreur de ses réflexions, et trois jours enti'ers son corps languit sans nourriture; ses yeux même ne se fermaient que par intervalles , lorsque , baignés de larmes, ils étaient lassés de s'ouvrir.
Au milieu de ces maux , l'image de Polydore venait cependant en adoucir l'horreur. Elle avait encore ce voile jaune que les nouvelles mariées portent pendant les fêtes de l'hymen, et que son amant lui avait donné le jour même qui vit commencer leurs malheurs. Carite détacha cet ornement précieux, et, depuis ce moment, elle écrivait sur son voile, avec un peu de craie, le nom de Polydore : elle l'effaçait ensuite pour y substituer le sien , et quelquefois elle les entrelaçait ensemble.
Le quatrième jour , les barbares qui l'avaient arrachée de sa retraite paisible, vinrent encore
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l'enlever de cette prison. On l'entraîne devant les juges. Cléonidas, écuyer d'Agenor, élève la voix contre elle, et se déclare son accusateur : il lui reproche d'avoir favorisé l'évasion d'une de ses esclaves , et il demande en conséquence que Carite demeure dans les fers.
Un murmure confus s'élève alors dans l'assemblée ; chacun applaudit à la demande de Cléonidas : des juges, corrompus par ses présents et vendus au jeune prince qui les protège, condamnent l'aimable Carite, sans entendre sa défense : on la déclare esclave, et déjà son nouveau maître l'oblige de le suivre.
Cléonidas n'agissait que par les ordres d'Agenor : ce jeune prince, plus épris que jamais des.charmes de Carite , avait employé ce moyen barbare pour la tirer d'une retraite qu'il avait eu bien de la peine à découvrir.
La renommée publia bientôt que le prince de Naxe était amoureux d'une des esclaves de son favori. Ce bruit, qui parvint jusqu'à la princesse, l'enflamma de colère contre le malheureux objet de.cette passion : bientôt elle fait venir Cléonidas, et lui demande l'étrangère pour la mettre elle-même au nombre de ses femmes. Cléonidas cherche en vain à éluder; Cydippe le menace de son courroux s'il ne lui envoie pas à l'instant la jeune Carite.
Il fallut obéir. Carite n'avait été que deux jours dans la maison de Cléonidas, et pendant cet intervalle elle n'avait pas cessé d'éprouver les persécutions d'Agenor : l'espérance de la liberté était
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le moindre des biens que le jeune prince faisait liriller à ses yeux, pour lui inspirer de l'amour; mais Carite , unie à Polydore par des chaînes éternelles, n'avait pas même besoin d'un souvenir si tendre pour se refuser aux vœux du prince de Naxe : elle l'avait aisément reconnu pour l'auteur du complot inhumain dont elle était la victime.
Cydippe rougit à l'aspect de sa nouvelle esclave : la beauté de Carite ranimait sa jalousie ; elle lui jura dans le fond de son cœur une haine invincible, et ne s'occupa plus que du soin cruel de la tourmenter. Tout ce que l'amour en courroux peut inventer de plus rigoureux fut bientôt mis en usage : le mépris, l'outrage, les travaux les plus pénibles., les traitements les plus barbares, rien ne fut épargné. Cydippe n'imaginait point de supplice assez fort pour punir sa rivale.
Carite, au milieu de l'opprobre et de l'humiliation , préférait encore cet état affreux à l'horreur de se voir l'esclave de Cléonidas : le nom de la princesse la mettait du moins à l'abri des entreprises d'Agenor, qu'elle avait tant de raisons de redouter désormais , et dont elle n'aurait pas ^^u se défendre loin des yeux de Cydippe.
Le palais de cette princesse ne fut cependant pas pour elle un asyle assuré. Agenor avait trouvé moyen de s'y introduire secrètement, et c'en était fait de Carite s'il avait pu venir à bout de son dessein ; mais Cydippe le découvrit et rendit inutiles les précautions qu' Agenor avait prises.
Dès le lendemain , pour ôter tout espoir au
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prince de Naxe, elle envoya C'.arite an loin dans l'étendue de l'île ; en même temps elle lui donna des gardes pour la défendre de toute insulte, et pour l'obliger cependant de se soumettre aux travaux les plus durs.
(iarite passa plus de deux mois dans cette solitude : on ne la délivrait de ses chaînes que pour la faire travailler à la terre; et lorsqu'on lui permettait de prendre ([uelque repos, on la remettait de nouveau dans les fers. Si la chaleur du jour ou l'excès de la fatigue l'obligeaient à suspendre un si pénible exercice, sans égard à l'épuisement de ses forces, on la maltraitait avec violence, jusqu'à ce qu'elle eut repris son travail. C'est ainsi que la nymphe lo, persécutée par Junon, et livrée aux soins du détestable Argus , éprouvait sans relâche les tourments les plus cruels.
Agenor découvrit enfin la retraite de Carite, et bientôt, soit passion , soit pitié peut-être, il résolut de l'en arracher. Aidé des soins de Cléonidas , il rassembla en peu de temps un nombre considérable d'amis et d'esclaves, et se rendit, à la tète de ce parti, dans l'endroit où la malheureuse Carite suivait le cours de sa destinée.
11 était nuit : Carite habitait avec ses bourreaux dans une maison écartée. On enfonce les portes: Agenor s'avance; les gardes saisissent leurs armes et s'opposent à son passage. Le jeune prince redouble ses efforts : le combat s'anime et devient furieux. Au milieu du tumulte, à la faveur de l'obscurité, Carite détache ses fers et s'échappe à lu hàte,tan-
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(lis que l'on combat d'un autre coté. Effrayée , tremblante, elle fuyait sans oser regarder derrière elle, et se contentait d'appeler à son secours ces mêmes dieux qu'elle avait tant de fois invoqués, et tant de fois inutilement.
]ïaurore ouvrait déjà les portes du ciel, lorsque celte jeune infortunée atteignit une forétqu'elle avait aperçue de loin à travers les ombres ; elle espérait de s'y cacher: mais à peine eut-elle erré quelque temps dans les buissons et les halliers, qu'elle reconnut ce lieu sinistre où le prince de Naxe l'avait vue pour la première fois. Elle avait retenu jusque-là ses pleurs, cet aspect les fit couler en abondance. « O malheureuse ! s'écria-t-elle , à qui pour- « rai-je avoir recours? Irai-je retrouver les pâtres que «je servais et qui m'ont trahie? Pourrai -je m'offrir «à Cydippe qui me hait , au prince de Naxe dont
«l'amour est mille fois plus affreux? Non Eh!
«sous quels astres ai-je reçu la naissance, puisque, «après avoir perdu mon amant, le destin me force à -répandre des larmes qui ne sont pas pour lui!» A ces mots elle s'avance vers le rivage : l'excès de son malheur égare ses esprits : elle allait se précipiter dans les flots ; mais l'abattement de ses forces ne lui permit pas de se traîner jusqu'au bord de la mer. Elle tombe accablée de fatigue et de doideur : la nature épuisée se refuse à ce dernier effort qui devait terminer à la fois ses maux et sa vie.
Elle passa le reste du jour dans cet état: les idées les plus accablantes venaient s'offrir sans cesse à son esprit; elle ne dormait point, et cependant c'é-
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taient comme autant de songes funestes qui la tourmentaient à l'envi: tantôt elle se représentait le malheureux Polydore livré au monstre de la Oète , étendu sur l'arène et près de finir ses jours : elle voyait ses membres sanglants, dévorés par le Minotaure : tantôt elle avait devant les yeux le prince de Naxe abusant de l'état malheureux où elle était elle-même. Elle frémit : cette idée la retire de l'assoupissement qui l'accable; elle veut se relever : malheureuse! elle se trouve entre les bras d'un homme qui la serre avec tendresse:» Ah barbare ! « ah monstre! s'écria-t-elle. » Mais, ô ciel ! ô surprise f elle se sent tout à coup mouillée des larmes de cet inconnu : c'est Polydore.... La voix lui manque ; elle s'évanouit; et Polydore éperdu accusait les dieux qui ne lui rendaient son amante que pour la lui ravir encore.
Il embrasse sa malheureuse épouse, il la réchauffe dans ses bras, il la ranime par ses soupirs. L'amour rappelle Garite des portes de la mort : elle entr'ouvre les yeux, elle revoit le jour qu'elle était près de perdre, et l'amant qu'elle avait perdu. Elle demande à Polydore le récit de ses aventures , et Polydore les commence à peine qu'elle l'interrompt pour lui conter les siennes. Polydore l'écoutait avec attention; chaque circonstance excitait sa curiosité, chaque événement l'intéressait davantage. Le récit de Polydore fut simple : il avait abordé en Crète peu de temps après avoir été séparé de Carite ; on avait employé quarante jours à purifier les victimes; et lorsqu'au bout de ce terme on lés eut exposées