PO LY DORE. IO
cf matin encore j'arrosais ses cendres avec des li- « bâtions de lait : ce n'est pas lui, vous dis -je; « ses mânes ont traversé le Styx, et n'entendent « pas mes cris. »
Dès que ïhémisto put écouter le récit de cette aventure, Polydore lui devint aussi cher qu'à son époux: ils ne pouvaient se lasser l'un et l'autre de le voir et de l'embrasser : quelquefois même ils le prenaient pour une divinité secourable qui venait soulager leur infortune. Polydore , ému de ce spectacle, partageait leurs sentiments: il essuyait leurs larmes, il en répandait avec eux; moins à plaindre lui-même, puisque, au milieu de ses maux, il jouissait du bonheur de faire des heureux.
Cependant il fallut gagner la maison : elle était placée aux portes de la ville. Polydore, en entrant dans cette cabane, se sentit pénétrer d'un saint respect: l'ordre et la simjjlicité qui y régnaient, retracèrent à ses yeux ce que l'on raconte de ces deux vieillards qui reçurent autrefois les dieux dans leur humble séjour.
Toute la richesse de ces deux époux consistait en un petit nombre d'arpents de terre qu'ils faisaient valoir de leurs mains, et en quelques troupeaux dont ils allaient tous les ans vendre une partie pendant les fêtes de Sestos. On confia tout à Polydore le lendemain de son arrivée, non comme à un esclave dont on exigeait des soins, mais comme à un fils aimé que l'on voulait combler de biens.
La vigilance de Polydore et ses attentions con-
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tinuelles augmentèrent le revenu de ses maîtres : il passait tout le jour au travail : le matin dans les campagnes , il prévenait l'aurore , et le soir il ramenait les troupeaux à la maison; ensuite il en portait le lait aux deux vieillards , et sa vue leur rendait bientôt cette volupté pure que la tendresse fait naître, et dont son absence les privait l'un et l'autre.
Polydore trouvait ainsi dans Abydos cette vie pleine d'innocence , dont l'habitude et l'éducation lui avaient fait connaître le prix : il aimait ses nouveaux maîtres presque autant qu'il en était aimé : il faisait leur bonheur; ils auraient fait le sien, si Polydore, éloigné de Carite, avait pu goûter des plaisirs.
L'Amour a dans le voisinage de la ville un temple assez connu par toute la Grèce : il est bâti sur le haut d'une montagne où l'on prétend que le dieu se retira jadis en fuyant les cœurs perfides qui déshonorent son culte. Polydore s'y rendait tous les soirs à la fin de son travail; et tous les soirs il implorait la protection du dieu dont il n'avait encore éprouvé que les rigueurs.
Nausicratès avait à la suite de sa maison un jardin aussi simple qu'elle : on avait planté dans le fond un bosquet de myrtes, et la statue de l'Hymen était placée au milieu. Nausicratès allait souvent la visiter , et remercier ce dieu tutélaire des bienfaits dont il l'avait comblé; mais il y avait un jour de l'année destiné particulièrement à lui rendre tles actions de grâces : c'était le jour qui avait
F.ï PdLYDORF. !()()
VU commencer l'union des deux éjDoux. Ils invitaient leurs amis à venir célébrer avec eux Tanniversaire de leur mariage : ils se couronnaient de fleurs, ils offraient des libations de vin, et quelquefois même ils sacrifiaient une génisse ou un chevreau.
Le jour de la fête , lorsque la cérémonie fut achevée , les convives se retirèrent , et Polydore resta seul au pied de la statue : la nuit vint, et le sommeil le surj3rit. A peine eut-il cédé à cette impression bienfaisante, qu'un songe funeste vint alarmer ses esprits. Il crut voir la statue elle-même s'animer tout à coup , et le dieu de l'iivraénée , un flambeau à la main , lui montrer sa jeune épouse dans les bras d'un rival. 11 frémit à cette vue: ii se réveille avec fureur. « Sort injuste! s'écria-t-il , « vous me persécutez jusque dans les bras du som- « meil : le repos que la nature accorde aux plus « vils de tous les animaux, n'est pas même un bien « pour moi ! Non , ma chère Carite , je connais f( votre cœur: si vous vivez, vous m'êtes fidèle... « Mais quoi ! reprenait-il un moment après, ce songe « n'est-il pas un avertissement des dieux ? Ah ! Ca- « rite, Carite, tu me trahis! un autre a touché ton « cœur. Où trouver ce téméraire? j'irai le punir de « son audace. Quittons ces lieux : volons.... Mais « quoi! Nausicrates, Thémisto , pourrais-je vous 'c abandonner? malheureux que je suis! Pourquoi a faut-il quei ^'honneur et la reconnaissance me « retiennent, quand l'amour et l'hyménée nie rap- « pellent. »
Cependant un pouvoir secret le fit encore céder au sommeil, et le songe qui l'avait tourmenté lui présenta de nouveau son image accablante. « C'en « est fait pour cette fois, s'écria-t-il , je n'en dois « plus douter , Carite est infidèle : l'Hymen lui- « même a révélé ce mystère affreux : j'irai , j'irai « lui reprocher sa perfidie jusque dans les bras de « son amant. Je ne balance plus : l'amour le veut, « l'amour l'emporte. Dieux, qui voyez mes com- « bats, rendez justice à mon innocence, et com- « blez à jamais de biens le vertueux Nausicratès et « la malheureuse Thémisto! »
Dès que le jour parut , Polydore chercha le long du rivage uu vaisseau qui fît voile pour la Grèce. H ne fut pas long- temps à le trouver. La ville d'Abydos envoie tous les ans au dieu d'Epidaure des présents considérables, et le vaisseau qui devait les porter allait se mettre en mer. Polydore saisit cette occasion de retourner en Grèce : il se flattait de retrouver Carite auprès de la tendre Sterope ; et si ses espérances étaient trompées, après avoir embrassé Pisistrate, il devait se remettre en mer, et chercher Carite dans toutes les Cyclades.
Il partit dans ce dessein, et il ne s'éloigna pas sans rearet du rivage : le souvenir de Nausicratès et de son épouse le tourmentait sans cesse : il implorait les dieux en leur faveur, et il leur souhaitait une meilleure destinée.
Les approches de la Grèce changèrent bientôt l'état de son ame. Dès que le vaisseau eut abordé au rivage, Pohdore, sans attendre le jour où l'on
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devait porter les présents au temple, descendit seul pour chercher les moyens de traverser en peu de temps le Péloponèse , et de se rendre à Corinthe.
Environ à un demi-mille d'Épidaure, un vieillard qui conduisait des troupeaux l'arrêta. « Jeune « étranger, lui dit-il, si vous souhaitez d'entrer « dans la ville, je vous conseille d'attendre jusqu'à « demain. Il faut traverser cette foret, qui n'est « pas longue, à la vérité, mais dont les détours sont « obscurs et difficiles. Attendez jusqu'à demain , « vous dis-je : déjà l'ombre descend des monta- « gnes , et déjà la fumée s'élève du toit des ha- « meaux voisins : restez avec moi ; je vous offre du « lait pour votre repas et des feuilles fraîches pour « jKisser la nuit. » — « J'accepte votre offre , lui « dit Polydore ; puisse Jupiter hospitalier vous en « donner la récompense! »
Ils s'avancent à ces mots : une nombreuse famille vient au-devant du vieillard: on reçoit Polydore avec joie : chacun s'empressait autour de lui, lorsque le vieillard, élevant la voix, lui dit: « Etranger , la paix dont vous nous voyez jouir « n'a pas toujours régné dans ces climats : ce n'est « que depuis peu de mois et par la valeur d'un « seul homme, que nous avons acquis la sécurité « dans laquelle nous vivons.
« Il n'y a pas long-temps qu'il habitait dans ces « lieux un géant féroce connu sous le nom de Sin- « nis : ce brigand faisait périr tous les voyageurs « par le supplice le plus cruel. Sa force était si « prodigieuse qu'il pliait jusqu'à terre deux pins
« énormes ; et , après avoir attaché ses victimes à « chacun de ces arbres, il les laissait aller à la « fois l'un et l'autre, afin que le mouvement qu'ils « faisaient en se relevant déchirât les membres de « ces malheureux. Je fus moi-même le témoin du « dernier de ses crimes; et je le vis recevoir le juste « châtiment qu'il méritait. Ce souvenir me glace « encore d'effroi. J'allais à la ville, et je traversais « la forêt aussi vite que mon âge et mes forces « pouvaient le permettre, lorsque je rencontrai un « jeune homme qui accompagnait une femme du « même âge que lui : ils me demandèrent le che- « min, et m'apprirent qu'ils étaient Cretois. Je K m'éloignai d'eux en leur souhaitant toutes sortes « de prospérités. Mais à peine eus-je fait quelques « pas, que je les entendis l'un et l'autre pousser « de grands cris : je me retournai. Le géant avait « saisi le jeune homme , et le traînait par les che- (c veux : son épouse le suivait en implorant ce « barbare; mais, loin de toucher sou cœur, elle ne « faisait que l'irriter davantage.
« A peine le Cretois avait })erdu la vie ,• que « Thésée arriva dans ce lieu : il n'est pas possible, « continua le vieillard , que vous n'ayez entendu '( parler de ce héros, qui fait aujourd'hui l'admi- « ration de la Grèce, et qui marche sur les traces « d'Alcide : depuis la défaite du Minotaure, il a « fait mordre ^la poussière à plusieurs brigands " qui dés(jlaient l'Achaïe , et, quoique Egée son u père soit mort depuis un an , il préfère les couj- <( bats et la "loire des armes à l'éclat tranquille (( (lu iiùne.
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H Thésée arriva, comme je vous l'ai dit, dans « le moment que le jeune Cretois venait cl expi- « rer : il attaqua le monstre; et, après. l'avoir dés- « armé, il le fit périr par le supplice qu'il avait « lui-même inventé. Ce héros, après avoir tué le « géant , déracina lui seul les deux arbres qui « avaient servi d'instrument a sa cruauté , afin d'ei- « facer jusqu'aux traces de cette affreuse barba- « rie.
« J'étais resté à quelque distance, pénétré de « douleur et d'effroi , lorsque je vis la jeune Oé- « toise qui rassemblait, en pleurant, les membres « épars de son époux : j'allai moi-même la soula- « ger dans ce pieux office, et je la ramenai dans « ma maison. Quelques jours après, elle fit élever »< un tombeau dans le lieu où cet infortuné a perdu « la vie ; et tout auprès de ce monument elle en « a fait construire un autre pour un de ses frères i< qui était mort, disait-elle, auparavant.
« Dès que ces deux ouvrages ont été finis , on « a bâti dans le même endroit luie cabane pour « elle; et depuis ce temps elle y demeure sans « cesse entre les mânes errants de son frère et de « son époux. Il faut passer dans cet endroit pour « aller à la ville; nous nous y arrêterons demain « ensemble. Jeune homme, de tels exemples sont « faits pour votre âge : si vous aimez la vertu et «< la piété , celui-ci touchera votre cœur : présen- «c tement allez vous reposer ; j'aurai soin de vous K avertir moi-même quand il faudra partir. »
« Ah! mon père, lui dit Polvdore, qu'elle est à 1 8
Il4 CARITE
« plaindre , et qu'il est affreux de perdre ce qu on (c aime! »
Polydore. n'en dit pas davantage; et bientôt après il se retira dans la chambre qu'on lui avait préparée : le récit qu'il venait d'entendre faisait naître dans son esprit une foule de réflexions : « Quoi! s'écriait-il quelquefois en soupirant, l'ace mour ne fait que des malheureux ! quand deux « cœurs semblent unis, il les sépare, ou du moins « il les livre aux tourments de l'absence, de l'oubli, « de l'infidélité! De tous les présents des dieux, « un cœur sensible serait- il donc le plus à crain- « dre ? »
A la pointe du jour, Menthes (c'était le nom du vieillard ) vint chercher Polydore , et ils se mirent en marche l'un et l'autre. « Peut-être, lui dit « Menthes en entrant dans la forêt, peut-être ne « trouverons- nous pas la jeune étrangère dans sa « cabane ; elle est obligée tous les matins d'aller « à la ville pour chercher les provisions dont elle « a besoin; mais vous verrez les deux monuments « qu'elle a fait élever. »
Ils ne furent pas long-temps sans les apercevoir; ils étaient l'un auprès de l'autre dans un coin du bois qui s'était trouvé par hasard planté de cyprès ; c'étaient deux pyramides assez basses, surmontées de deux urnes de grès ; elles portaient une inscription. Polydore s'approcha de l'une, il y trouva ces mots : Au malheureux Corèbe. Il s'approcha de l'autre; il y trouve ces mots : Au malheureux Polydore.
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Il demeure sans voix : ses genoux tremblants se dérobent sous lui. Menthes s'approche jjour le secourir : dans ce moment , Polydore en fureur s'élance sur la colonne de Corèbe, comme si ses mains impuissantes avaient pu l:i renverser; mais les forces lui manquent, et il tomix' de l'antre côté sur le monument qui porte son nom.
Cependant l'étrangère arrive de la ville; elle aperçoit le vieux Menthes; elle vient à lui. Quel spectacle pour elle! un homme appuyé sur le tombeau de Polydore! son visage tourné contre terre; il se relève, Carite le voit : « Cher époux, « s écria-t-elle , -est-ce toi que je retrouve, est-ce « ton ombre plaintive qui sort de ce monument?» Polydore, sans lui répondre, s'approche d'elle, il la saisit, et il allait la poignarder devant la tombe de Corèbe, si Menthes n'ei'it arrêté son bras. Carite effrayée de sa rage tombe évanouie à ses pieds, et sans doute la douleur seule allait trancher sa vie , sans les secours empressés du vieillard.
Carite fut long-temps à revenir de son évanouissement, et ce danger lui rendit toute la tendresse de Polydore : la jalousie l'avait aveuglé, mais la présence du péril , le spectacle de la mort , la crainte de perdre Carite, tout le rendit à lui-même, à son amante , à l'amour : il ne vit rien ; il ne croyait plus rien. Carite en ouvrant les yeux se trouva dans les bras du plus tendre de tous les hommes.
« Laissez-moi, disait-elle, laissez-moi périr. Pour- (c quoi me rappeler à la vie? Ce que j'aimais ne « m'aime plus : o Polydore, tu me crois coupalile ;
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« il ne me manquait plus que cett^ infortune pour « avoir épuisé toutes les riîi^ijeurs des dieux! »
« Rassure-toi, lui disait son époux, les filles de « l'Érèbe tourmentaient mon cœur, elles versaient « dans mon arae le poison de la jalousie; mais j'ai « cru voir, j'ai vu tous les dieux ensemble dans « un de tes regards ; les Euménides cèdent à leur « puissance; je t'aime, je t'adore, chère Carite : « mais, que dis-je? ton amant n'est plus digne de « la lumière. J'ai pu te soupçormer! j'ai pu !.... Non, « ne le pense pas; mon cœur ni ma raison n'ont u point de part à cet affreux délire....» — '«Écoute- « moi, interrompit Carite, et permets à ton épouse « de se justifier: » — «Toi, lui dit Polydore, te jus- « tifier! ah! de quoi? d'un crime imaginaire que « mon amour dément? Te justifier! toi coupable! « non , tu ne l'es pas , et tu ne peux pas l'être. Je « ne veux rien entendre, je ne veux rien savoir, <( je te retrouve, et je te retrouve vertueuse. Oui, « tu m'es fidèle, j'en crois mon amour, mes re- « mords , mon cœur, ta présence, tes yeux.» — « Écoute-moi, lui répondit en souriant Carite, tu <t me crois innocente et tu m'as cru coupable : je « ne te condamne point, je ne me plaindrai point « de ton injustice, elle ma fait connaître ton amour.» «Ah! venge-toi, s'écria 'Polydore. » — «Eh! de «qui? s'écria Carite.» A ces mots, ils se jettent dans les bras l'un île l'autre; leurs larmes se confondent ensemble; leurs caresses n'étaient interrompues que par leurs soupirs, ou par les sanglots de Polydore ; et cependant Menthes, attendri de ce
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spectacle, remerciait les dieux, dont la sagesse et la bonté se font toujours connaître.
Après les premiers instants, et dès qu'ils eurent retrouvé l'usage de la voix, Carite s'adressant à Polydore : « Si tu ne veux pas , lui dit-elle , que « je me justifie, écoute au moins le récit de mes « malheurs. Regarde ce tombeau que mes mains « avaient élevé à ton ombre errante : hélas ! je croyais « t'avoir perdu pour jamais, et je rendais à ta mé- *< moire un hommage qui me faisait encore sup- « porter la vie. Te souvient -il de ce moment où * des pirates nous séparèrent? Je te vis arracher « de mes bras, et entraîner sur un autre vaisseau : « le moment qui venait de nous réunir, nous re- « plongeait dans de nouveaux malheurs. A peine le « destin te rendait-il à mes soupirs, et j'étais prête « à gémir encore dans les horreurs de l'absence. « Séparation funeste! mon cœur se déchirait, et je « sentais que mon ame s'échappait pour te suivre.
<f J'avais espéré du moins que nos ravisseurs ne « se quitteraient point dans le trajet , et qu'ils nous « exposeraient sur le même rivage. Contente dans « mon malheur de ne pas perdre de vue le vaisseau « qui te portait, je me plaignais moins de la rigueur « de ma destinée, quand tout à coup les flots en « courroux me firent trembler pour tes jours. « J'implorais à grands cris la protection de Vénus : « j'appelais à ton secours le dieu dont nous portons « les chaînes; mais vainement ton amante en larmes X attestait leur puissance : ô souvenir affreux! ton « vaisseau disparut, entraîné par la fureur des
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« vaijues, les abvines se feriiièieiil , cl les cris de « tnes conducteurs m'apprirent qu'il n'était plus « d'espoir pour leurs compagnons ni pour mon « époux.
« Je ne te peindrai point ma situation , je ne te '< dirai pas même ce cjui se passa dans les premiers « moments sur le vaisseau : éperdue, égarée, pou- « vais-je le savoir? J'appelais la mort, et elle se « refusait à mes cris : j'avais voulu la chercher dans « les flots, une pitié cruelle m'avait sauvé malgré « moi de ma propre fureur. Il fallut vivre; on m'y « obligeait : je vécus dans l'espérance d'élever un « jour un monument à ta cendre, et de l'arroser « sans cesse de mes larmes.
« A. quelques jours de là uous abordâmes en c( Crète : je fus vendue comme esclave dans la ville « de Gnosse à un vieillard nommé Phorbas. Son « humeur me parut assez facile: simple et doux^ « il était porté à la bienfaisance et à l'humanité ; « mais Xantippe, sa femme, était aussi impérieuse « que Phorbas l'était peu : heureusement elle m'é- « loigna elle-même de ses yeux, en me donnant « pour mon travail une partie de ses jardins à « cultiver.
« Le premier essai de mes forces fut de construire « un petit tombeau de gazon, dans un bosquet « écarté : dès qu'il fut achevé, j'appelai par trois « fois l'ombre de mon cher Polydore, et je con- ( jurai les dieux du Styx de se contenter de ces v vains honneurs.
« Je finissais à peine de te rendre ces faibles
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« devoirs, lorsque j'entendis du bruit à mes côtés: «je regardai précipitaniment , je n'aperçus rien^ (' et je retournai à mon travail ordinaire.
(f Tous les matins l'aurore me surprenait au pied « de ce momiment : je t'appelais à grand cris, et M je laissais au moins un libre cours à mes larmes. « Un jour, en arrivant dans ce lieu , j'aperçus le a reste d'iui sacrifice : on avait offert quelques li- « bâtions; et une brebis noire, victime ordinaire « d'Hécate , arrosait le tombeau de son sang : je «.m'approchai. Qui que tu sois, m'écriai-je, à qui « je dois ce bienfait, sois assuré pour jamais de ma « reconnaissance.
« Comme j'achevais de proférer ces paroles , « Corèbe s'avança , Corèbe , fils de Phorbas : c'était « lui dont les mains généreuses avaient offert ce « sacrifice : Ahl seigneiw, lui dis-je en tombant à « ses genoux, puissiez- vous recevoir le prix de « votre piété. Pendant ce discours, Corèbe s'em- « pressait de me relever : j'aperçus qu'il avait les « yeux mouillés de larmes. Il fut long-temps sans « me répondre : il me parut interdit , tremblant , « et tout à coup il tomba lui-même à mes genoux. « Je voulus fuir : Arrêtez, me dit-il, l'hommage que « je vous rends n'est indigne ni de l'un ni de l'autre. « Ecoutez-moi , vous connaîtrez Corèbe ; vous le a plaindrez , et vous direz peut-être : Il était digne « d'un meilleur sort.
«J'obéis à sa prière: je restai. Corèbe, après « avoir essuyé ses larmes, commença ainsi son '< discours : La confiance qu'inspire, dit-on, la ten-
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'( flrpsse, les plaisirs de ruiiioii et de ramitié sont <( des biens inconnus à mon cœur. On a pris soin, « depuis que je respire, d'écater de la maison de « mon père tout ce qui pouvait faire naître des « sentiments dans îiion ame : sans liaisons, éloigné 'c de tout, ignoré du monde, je m'ignorais moite même. Mais , hélas ! je vous ai vue , aimable « Carite, et depuis ce moment l'univers a pris à « mes yeux une face nouvelle : jai connu le besoin « d'aimer en même temps que j'en ai connu la « douceur. Oui , je vous aime : ce discours vous « blesse, je le sais : rassurez-vous, je n'offenserai « pas davantage et votre tend esse et votre constance.
« Je suis instruit de vos malheurs. J'étais avec « mon père lorsqu'il vous acheta dans la ville de « Gnosse : frappé de vos attraits, je m'informai des « marchands qui vous avaient vendue , quelle « était votre patrie et votre sort : ils me répondi- « rent qu'ils vous avaient surprise sur les rivages n de Naxe ; que lorsqu'ils vous trouvèrent vous <•( étiez avec un homme qui depuis a péri dans les « flots, et dont vous pleuriez continuellement la « perte.
« Touché par ce récit, entraîné peut-être par « un penchant invincible, je vous suivis, j'obser- « vais vos pas. Depuis deux mois que vous habi- « tez ce séjour j'ai été le témoin de vos larmes, « j'ai partagé votre douleur : elle a redoublé mon « amour, mais je la respecte, et mes feux seraient « toujours demeurés dans le silence si mon cœur « avait pu se contraindre. Pardonnez-moi cette of-
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« ïen?,e involontaire, et ne haïssez point un maire heureux qui n'a pas du moins mérité votre haine. « Ma haine! lui répondis-je, ah! ne la craignez * point : non , je ne puis haïr le bienfaiteur de t mon é])oux; les devoirs que vous venez de ren- « fire à son ombre m'inspirent pour toujours la i( plus vive reconnaissance; mais mon cœur ne « peut rien de plus, il est tout entier à l'objet « dont j'honore ici les mânes, et j'emploierai le « reste de mes jours à pleurer son trépas. Écou- (c tez-moi à votre tour : vous aimez la vertu , votre « cœur est pur : écoutez, et vous verrez quels fuy( ren.t mes engagements et quels sont mes devoirs.
«•Je lui peignis alors, continua Carite, l'histoire « de nos amours et de nos malheurs; je me disais « à moi-même que si je lui présentais ce tableau « fidèle, c'était dans la vue de lui ôter tout espoir: « mais, te le dirai-je? je me trompais : oui, j'allais (c parler de toi , j'allais me rappeler des moments « bien chers à mon souvenir, il n'en fallait pas « davantage. Hélas! depuis notre séparation, si le « nom de Polydore était sorti de ma bouche , des « objets inanimés , les échos seuls avaient pu l'en- « tendre; un cœur sensible allait m'écouter, et « peut-être verser des pleurs sur le tombeau de « mon époux. Dans le temps que j'achevais mon « récit, j'entendis mes compagnes qui m'appelaient « au travail, il fallut s'y rendre: je laissai Corèbe « dans le trouble et dans l'agitation.
« Je retournai le lendemain, comme à l'ordi- « naire, au pied du monument; j'y répandis des
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« fleurs que je venais de cueillir, et j'adressai quel- « ques prières aux dieux de la nuit, sans que per- « sonne vînt m'interrompre ; je continuai les jours « suivants. Je m'applaudis en secret de n'y plus « voir Corèbe, et je me flattais que mon récit « avait éteint son amour. Dans ce même temps on « me donna des occupations nouvelles : mes maî- « 1res me rappelèrent dans l'intérieur de la mai- « son , et mon emploi dans les jardins fut rempli <c par une autre esclave. Je ne le quittai pas sans « regret : j'avais peur qu'on ne découvrît la retraite « où j'allais honorer tes cendres; mais le sort, « toujours constant à me persécuter, me préparait « encore de plus grands malheurs.
« Phorbas invita quelque temps après ses amis « à un festin magnifique. Dans le moment où je « m'occupais comme les autres des apprêts néces- « saires, un des conviés crut reconnaître à ma « voix que j'étais étrangère, et il s'approcha pour « me demander quelle était ma patrie.
« Je lui répondis que j'étais Athénienne, née « libre et réduite à l'esclavage par ime suite con- « stante d'infortunes. Comme je proférais ces mots, « j'aperçus que ses yeux étincelaient de colère : « je frémis; quand tout à coup ce furieux, s'adres- « sant à Phorbas: Téméraire! lui dit-il, comment « une esclave née chez ces nations impies trouve- « t-elle un asile dans votre maison ? Avez-vous ou- « blié les raisons que la Crète a de frémir au nom »( seul d'un Athénien? Ne savez-vous plus que ces « peuples perfides ont fait périr lâchement le gé-
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« iiéreux Androgée; qu'ils ont violé la paix que «< le roi leur avait accordée après cet attentat; « (ju'iis ont tué le Minotaiff^, et qu'enfin Minos '( indigné veut que tous ses sujets partagent son « ressentiment, et donnent sans distinction la mort « à tous les Athéniens qui sont en leur pouvoir? « Qu'on me livre à l'instant cette esclave, ou je « dénonce au roi votre crime et votre audace.
« Sage Lycophron, dit PhorSas, Jupiter con- « naît mon cœur; j'ignorais ce que l'aveu de cette « esclave vient de nous apprendre: je croyais que « l'ile de Naxe l'avait vu naître ; les marchands qui « me l'ont vendue m'en avaient assuré. Mais, puisce qu'elle a reçu le jour dans un climat odieux , je « ne m'oppose point à votre juste colère, et je la « remets en votre pouvoir : le prince Crète vous « était cher, vous aviez élevé son enfance, votre (c courroux est légitime...
« Déesse de la vengeance, écoute-moi, inter- « rompit iycophron : je ne demande que le temps « nécessaire pour purifier cette victime impie, et « je jure que bientôt j'irai la sacrifier moi-même « au tombeau de mon cher Androgée.
« On me fit saisir aussitôt par les autres escla- « ves, et mes compagnons, devenus mes bour- « reaux, m'entraînèrent dans la maison du barbare « Lycophron.
« O mon cher Polydore ! avec quelle impatience « ton amante attendait le coup qui devait la re- « joindre à toi ! J'envisageais la mort comme la fin « de mes maux ; elle était trop lente au gré de mes
la/i CARITI
« désirs. Cepeiidaiit on préparait les cérémoiiiesi « de l'expiation ; car dans le cœur des Cretois « l'outrage se joint ^ la cruauté : non contents « d'immoler tous les Athéniens à l'ombre d'Ani( drogée , ils les regardent comme des victimes t( impures dont les eaux lustrales doivent effacer « auparavant les taches.
« Quand les préparatifs furent achevés, on vint « m'arracher du lieu où l'on m'avait renfermée. A « l'instant, on me conduit au tombeau d'Andro- « gée : le peuple accourt à ce spectacle, et tous « les habitants de Gnosse sortent de la ville pour « y assister. J'approche de l'autel; le prêtre s'arme « du fer sacré : Lycophrou lui-même saisit un poi- « gnard. Dans ce moment, un tumulte affreux « trouble le sacrifice : Lycophron y vole. En même « temps, une troupe de gens armés se jette sur « les sacrificateurs : on me saisit ; on écarte la mulet titude, et deux de mes libérateurs me portent, « en courant, jusque sur les bords de la#ier. Bien- « tôt ils m'obligent de monter sur un vaisseau «c qui les attendait à l'ancre: on coupe les cables, « et j'aperçois de loin, sur le rivage, le peuple qui « poussait vers le c'el des cris inutiles.
« Surprise, interdite, j'ignorais encore à qui je « devais ce bienfait, lorsque Corèbe parut. Belle « Carite , me dit- il, ce moment est le seul où les « deslins m'aient regardé d'un œil favorable : dis- « posez de votre sort; voyez où vous voulez tour- « ner vos pas : la seule récompense que mon cœur « vous demande est de pouvoir vous y conduire.
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« Ne craignez point les transports d'nn amonr « malheureux, mon respect l'a condamné depuis « long-temps au silence.
i( Trop généreux C^orèbe , lui dis-je alors, croyez « du moins que la reconnaissance est un sentiment c< qui ne coûtera pas à mon cœur : mais quel sera « désormais votre sort? oserez- vous reparaître en « Crète après cet éclat malheureux? — Ne songez « point aux suites de ma destinée, me dit-il; les <( amis qui m'ont prêté leurs secours ne m'aban- « donneront pas. Mais quoi! pouvez -vous nie « plaindre, et mon sort n'est-il pas assez doux? « Je vous ai sauvé la vie , je n'ai plus rien à crain- « dre , et je défie désormais la colère des dieux.
« Je jiriai Corèbe de me conduire au rivage « d'Athènes. J'allais attendre près de ma mère la a fin d'une vie malheureuse, lorsqu'une tempête « plus violente que celle qui nous avait séparés « quelques mois auparavant , brisa notre vaisseau •< sur les côtes d'Epidaure. Corèbe , seul échappé « du naufrage ,me tira de ce péril : il me saisit par « mes vêtements et m'entraîna sur le bord de la « mer : c'était la seconde fois que son <:;ourage « avait sauvé mes jours.
c< Je te l'avouerai , mon cher Pol\ dore , je ne vis « plus Corèbe quà regret; j'étais fâchée d'avoir « reçu ces bienfaits d'un autre cjue de toi : tant « d'obligations devenaient presque un fardeau , « et je lui enviais pour toi seul le bonheur qu'il K avait 'eu de m'arracher à la mort. Cependant, « plus le généreux Corèbe m'avait comblée de
« soins, et moins il songeait à m'en demander le « prix. Nous étions demeurés l'un et l'autre rlans « un hameau voisin du rivage; des pécheurs qui « l'habitaient nous avaient donné les secours dunt « nous avions besoin. Corèbe s'aperçut de la con- « trainte où j'étais avec lui : Vous êtes liien éloi- « gnée de me connaître encore, me dit-il un jour : « je ne sens que trop d'où naît votre embarras; « ne doutez pas que je ne l'eusse terminé déjà, « si mon secours ne vous était pas nécessaire dans « un climat étranger. Dès que je vous aurai remise (f entre les bras de votre mère ; je m'éloignerai « de vous pour jamais, et je vous délivrerai d'un « aspect qui vous gène. Ne cherchez pas à me dé- « tourner de ce projet, peut-être croiriez-vous le « devoir : je sors pour vous épargner une ré- « ponse , et, si vous êtes sensible à mon attache- (f ment, vous ne m'en parlerez plus lorsque je « paraîtrai devant vos yeux.
« En effet, il sortit ensuite, et depuis ce mo- « ment il évita de se trouver seul avec moi. Quel- « que temps après , nous partîmes pour Épidaure : « nous allions y chercher les moyens de nous ren- « dre promptemeut à Corinthe, afin de passer de « là dans l'Attique. A l'entrée de la foret , nous « rencontrâmes le sage Menthes, qui nous enseigna « le chemin; mais bientôt après, le géant Sinnis « fit périr Corèbe par le supplice le plus cruel : « je vis expirer mon libérateur, sans pouvoir lui « donner d'autres secours que mes larmes. Il est « mort : je t'avais perdu , mon cher Polydore ; mes
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« faibles mains élevèrent ini tombeau k ta cendre « et aux mânes plaintifs de Corèbe. Ces lieux me « devinrent ensuite trop chers pour pouvoir les « quitter : je voulais y rester jusqu'au dernier mo- « ment de ma vie. »
Carite finit en cet endroit un récit que les larmes de Polydore avaient souvent troublé. Illusion trop sensible pour un cœur tendre ! Il avait craint pour les jours de son épouse , quoiqu'il la tînt entre ses bras. I.e cruel Lycophron l'enflammait de fureur ; il se représentait ce barbare levant le .fer sur C;irite : et lorsqu'il se peignait ensuite à lui-même son injustice et sa cruauté, il se trouvait mille fois plus coupable : le sort de Corèbe avait touché son cœur; il lui donna des larmes, et Carite essuyait c<'s pleurs que Polvdore versait pour son rival.
llb CARITF.