‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 84 sur 115 · LIVRE m · texte numérisé non relu

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A. PEINE les deux vaisseaux avaient fait voile pendant quelques heures , que la nature entière se soulève contre eux. La mer s'enfle , et les flots entr'ou verts découvrent le fond des abymes.

« O Vénus , s'écriait Carite , commande à ces « ondes qui t'ont vu naître de respecter les jours c( de l'amant le plus tendre! O Amour, maître de « l'univers, viens sauver ton plus bel ouvrage! » Ces vœux sont interrompus par les cris des matelots : le tonnerre gronde, les vents se déchaînent, le nautonnier pâlit , le pilote effrayé ne trouve plus de ressources dans son art : la nuit vient , l'horreur redouble; l'image de la mort s'offre partout à leurs yeux.

La tempête dura jusqu'au jour, et dès que les Heures eurent attelé le char du Soleil, Eole rappela du fond de ses antres les aquilons rmitinés, et bientôt il les enchaîna de sa main puissante : mais, quoique renfermés dans ces prisons obscures, on les entendit encore gronder dans le lointain et frémir d'impatience de voir leur courroux arrêté.

Dès que les ombres eurent fait place à la lu-

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mière, Polydore avait cherché des yeux le vaisseau de Carite; mais c'est en vain qu'il promenait ses regards sur la surface des flots; les vents l'avaient encore éloigné de son amante.

Cependant les pirates (jui enlevaient ce jeune infortuné, voulant se défaire de leurs esclaves, résolurent d'aller à Sestos pendant les fêtes d'Adonis cpie l'on célébrait alors : le concours d'étrangers qu'attire la cérémonie, leur faisait regarder ce moment comme favorable à leurs desseins.

La ville de Sestos est située dans la Chersonèse, à la pointe d'un promontoire qui porte le même nom : la mer qui baigne ses murs est appelée Hellespont, du nom d'Hellé, sœur de Phryxus, qui se noya jadis dans ce détroit en le traversant sur le fameux bélier dont la toison était d'or.

C'est par un usage antique et consacré dans ce lieu qu'on y célèbre tous les ans les fêtes d'Adonis et de Vénus, et c'est, dit-on, pendant le cours de cette cérémonie que l'amoureux Léandre vit pour la première fois la jeune Héro.

Ces fêtes sont célèbres dans toutes les contrées voisines : on y accourt également de la Grèce et tie l'Asie. Ceux d'Abidos, de Colophon, d'Éplièse, etc.. viennent en foule à Sestos offrir des vœux à Vénus. Les habitants de Lemnos, ceux de Tempe, tous les peuples qui sont entre la mer et le mont Cytheron, se rendent aussi dans ce temple poin' adorer la déesse, et pleurer avec elle la mort de son malheureux amant.

Pendant le cours de ces fêtes, on célèbre en

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mémo leii]j)s cclic de l'AmoLir, et 1 on emploie un jour entier a cette cérémonie particulière : ce fut dans ce moment que les pirates abordèrent au rivage. Polydore est exposé dans la place publique avec les autres esclaves. A son aspect , la fête est interrompue: on s'empresse, on accourt, on jette des fleurs sous ses pas; les peuples croyaient voir l'Amour, qui, touché de leurs hommages, venait se mêler à leurs jeux; mais Polydore, les yeux baissés, adressait lui-même des vœux secrets au ills de Vénus: cette fête, où régnait l'allégresse, n'offrait à ses regards qu'un souvenir plein de douleur.

Cependant les chœurs commencèrent bientôt à paraître : les jeunes garçons et les jeunes fdles qui les composaient, vêtus d'une robe blanche, s'avançaient à pas lents; et récitaient alternativement l'hymne sacré.

« Reçois notre hommage, disaient -ils d'abord « tous ensemble, dieu puissant qui commandes à « Tiniivers : toi qui donnas le feu céleste à Promé- « thée, toi qui sus régler les éléments et débrouil- « 1er le chaos: ame de la nature, viens régner (f parmi nous; quitte le séjour de Cythère pour « habiter dans ce séjour. »

« Loin de nous, reprenaient ensuite les jeunes « garçons, cette divinité malfaisante que les désirs « précèdent, et que suivent les repentirs; le bonce heur n'accompagne jamais ses pas: la jalousie, « l'aigreur et le désespoir sortirent avec elle de la « boîte de Pandore. O vous qui nous écoutez ,

« uardez-voiis de la suivre : c est un fantôme dan- « gereux, et les plaisirs qui composent sa cour « sont une image aussi trompeuse des vrais plai- « sirs. ))

« Il est un autre Amour, répondaient les jeunes ic filles, dieu favorable qui jadis habita sur la terre ^( pendant le siècle de Cybèle , et que les vœux « des mortels ont quelquefois appelé des cieux : « l'innocence et la vertu relevèrent dans leur tem- « pie pour le bonheur des hommes : auteur des « vrais biens , il les répand sur ses adorateurs fidè- « les. C'est lui qui soutient l'espoir au milieu des « traverses , et qui ranime la persévérance au com- « ble du malheur, i) vous qui nous écoutez, hâ- (c tez-vous de reconnaître son pouvoir, et croyez (f qu'il est seul digne de voire culte. » -

« Chère Carite, s'écria tout à coup Polydore, « voilà le dieu que mon cœur veut pour maître, « et c'est pour vous que je l'implore. »

Ces paroles attirèrent de nouveau sur lui les regards du peuple : on le considérait avec une surprise mêlée d'intérêt, lorsqu'un vieillard, perçant la foule, accourut à lui pour l'embrasser :• Hélas 1 (c disait-il, voilà le fils que les Parques m'avaient « ravi, et que les Destins me renvoient touchés u de mes malheurs... Mais, que dis-je? quelle illu- « sion? Peuples de Sestos, pardonnez, j'ai vu, j'ai « cru revoir mon fils dans cet esclave; ses traits « m'ont frappé, mais cette ressemblance est un jeu « du hasard qui ne fait qu'irriter ma douleur. »

Nausicratès, en proférant ces mots, embrassait

Polydore; et cet infortuné, touché lui-même de compassion, oubliait ses maux en voyant ceux que sa présence venait d'irriter. Dans cet instant, le chef des pirates voulut les séparer l'un et l'autre ; mais la vue de Polydore était trop précieuse pour Nausicratès : ce généreux vieillard paya sa rançon , et l'emmena sur-le-champ avec lui. Cependant le peuple , que la suite de cette aventure avait intéressé , bénissait Nausicratès, et lui recommandait son jeune esclave. Dès qu'ils furent arrivés sur le rivage , le vieillard monta dans sa barque avec Polydore.

La ville d'Abydos , où demeurait Nausicratès, est celle qui vit donner le jour au jeune Léandre; elle est bâtie en face de Sestos, de l'autre côté de l'IIellespont. Pendant le trajet, Nausicratès considérait Polydore, et prévoyait avec douleur la surprise de sa malheureuse épouse, à la vue de cet esclave.

Elle était sur le rivage ; elle attendait son époux avec impatience , et déjà même elle accusait sa lenteur, lorsque la barque arriva. Nausicratès descend, sS vertueuse femme courait au-devant de ses pas; mais à peine eût -elle aperçu Polydore, que l'excès de son étonnement fit craindre pour ses jours : « Quel objet ! s'écria-t-elle ; que vois-je ! — « Rassurez-vous, ma chère Thémisto, lui dit le « vieillard, le sort vous avait privé de votre fils, et « le ciel veut vous donner un adoucissement à « vos maux. » — « Non , disait-elle d'une voix « tremblante, non, ce n'est point mon fils; ce

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