‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 90 sur 115 · CHANT PREMIER · texte numérisé non relu

CHANT PREMIER

J E vais chanter cette fatale guerre

Que , de nos jours , les enfants de la terre ,

Insectes vils, Titans audacieux,

Ont eu le front de porter jusqu'aux cieux.

Je chanterai des ligues retloutables ,

De noirs complots, des cond)ats effroyables,

Dans ses, foyers un grand peuple écrasé ,

Dans sa splendeur un trône renversé.

C'est vainement qu'un héros magnanime

Veut s'opposer aux rigueurs des destins;

Il est lui-même entraîné dans l'abyme.

Tels sont des dieux les décrets souverains.

Eloignez-vous, grâces enchanteresses, Je ne dois peindre ici que des malheurs.

IJO LA CHAIN Ti: LOUPÉE.

Sortez du Slyx , deilés vengeresses, Sur mes tableaux répandez vos couleurs; Que fie vos traits la douloureuse empreinte Dans tous les cœurs fasse naître la crainte , De tous les yeux tasse couler des pleurs.

INon loin des bords arrosés par la Loire

Est un château, superbe monument,

Où de Choiseuil étincelle la s^loire;

Philis eu est le 'plus bel ornement.

Elle y paraît, lorsque les fleurs naissantes

De leur attrait embellissent les champs ;

Elle en revient, quand sous les faux tranchantes

On fait tomber les épis jaunissants.

Un peuple entier, heureux par sa présence,

Par ses bienfaits , par sa reconnaissance ,

Court auprès d'elle, et se fait un devoir

De la bénir, de 1 aimer, de la voir.

Craint de la perdre , après l'avoir perdue

Demande au ciel qu'elle lui soit rendue;

Et tour à tour il se sent émouvoir

Par le plaisir, le regi'et et f espoir.

Dans ce séjour elle amène avec elle Quelques amis , ses chiens , ses perroquets , Et des Stuarts cette histoire éternelle Qu'elle a toujours , qu'elle ne lit jamais.

Or , un beau soir , après s'être attifée , Prête à goûter les douceurs de Morphée , Elle aperçut , au chevet de son lit , Un gros point noir. D abord elle en pâlit ;

CHANT I. IDI

Mais aussitôt, rappelant son courage, Avec esprit elle arrange ses doigts, Fond sur la puce et la met aux abois. L'insecte pris , quel sera son partage ? Jamais Philis n'aura la cruauté De l'écraser ^ son ame est trop sensible. Elle fait choix d'un tourment moins horrible, Qu'elle a, dit-on, elle-même inventé, Et qui produit une mort insensible.

Le criminel de cire encuirassé , Dans une épingle aussitôt embroché , Aux feux ardents d'un flambeau rapproché , Cuit lentement, et tombe goutte à goutte. Ami lecteur, vous conviendrez sans doute, Qu'en aucun temps , aucun législateur N'a dans ses lois montré tant de douceur. Or, vous saurez qu'en ce dernier solstice La puce avait épousé Grand-Glouton , Le plus grand roi des puces du canton , Et qu'au moment de son cruel supplice , Deux de ses fils , Petit-Pied et Raton , S'étaient tenus cachés dans la courtine. D'où se sauvant par un heureux détour, Etaient rentrés dans la pièce voisine , Où Marianne a fixé son séjour.

Où Grand-Glouton tenait souvent sa cour.

Les orphelins arrivent hors d'haleine , Aux pieds du roi se traînant avec peine , Parlent tous deux , quoiqu'à bâtons rompus , Leurs cris perçants , toujours interrompus Par des sanglots , font vainement entendre

1 Sa LA CHMVTELODPÉE.

Ce qu'ils ont vu , ce que ne peut comprendre De Grand-Glouton l'entendement obtus.

Trop sûr enfin que sa femme n'est plus , Aux doux accents de leur voix gémissante , Le rauque son de sa voix mugissante Souille les airs des plus affreux serments , Entremêlés d'hori'ibles hurlements.

Comment, dit-il, on distile ma femme!

Oh ! Belzebut , Mahomet , Notre-Dame Secourez-nous... Mais plutôt, le conseil. L'œil égaré, dans un sombre appareil, Il vient , chancelle et monte sur son trône. Dignes soutiens, dit-il, de ma couronne, Vous ne pourrez être instruits de mon sort Sans éprouver l'horreur qui m'environne.

Il est des manx plus cruels que la mort. Ma chère épouse , oui , votre impératrice , Vient de périr dans un auto-da-fé; Déjà son corps est tout liquifié.

Cette Philis, celte ame bienfaitrice, Se constitue en grande inquisitrice.

C'est ce bourreau qu'il s'agit d'immoler. Son sang impur doit aujourd'hui couler.

Suivez mes pas ; fondons sur la coupable ; C'est en perçant de mille et mille traits Ce cœur d'acier, cette ame impitoyable Qu'on doit punir de semblables forfaits.

Par ce discours les âmes embrasées Flattent du roi les fureurs insensées.

Mais Goliath modère cette ardeur.

CHANT I. i53

Guerrier fameux, redoutable frondeur,

Il a la force et la valeur d'Achille.

Son vaste corps, aussi nerveux qu'agile,

Couvre en tous sens deux lignes de terrain.

Aimé du peuple, haï du souverain,

Il ne peut voir sans un dépit extrême

Un autre front ceindre le diadème.

Prince, dit-il, je sais que votre bras,

S'est signalé dans l'horreur des combats;

Mais je soutiens que la gloire est un crime

Quand elle nuit au bonheur des sujets.

Vous méditez de sublimes projets;

Mais cette guerre est-elle légitime ?

Philis , dit-on , a surpris dans son lit

Le digne objet dont la perte vous touche;

Quel droit a-t-on de partager sa couche?

Eh! laissons-la dormir toute la nuit;

On l'importune assez dans la journée.

Notre jeutiesse, ardente, forcenée.

Voudrait la joindre , et prendre entre ses draps

Des libertés qu'elle n'approuve pas.

Oh ! mes amis , l'erreur qui vous fascine ,

J'en suis garant, va vous perdre en ce jour.

Si vous voulez tâter des gens de cour ,

N'avez-vous pas la douce Maroquine (i).

Cette Thétis, objet de tant d'amour.

Cette Bébé , sa fidèle compagne ?

Ah! croyez-moi, leurs attraits, leurs faveurs,

^i) Petite chienne.

ï54 LA CHANTELOUPÉE.

Doivent suffire aux puces de campagne.

N'aspirons pas à de plus grands honneurs ; Enfin , sur-tout n'approchons de nos maîtres Qu'avec respect ; leur facile bonté Nous suffira dans ces climats champêtres , Si nous suivons les lois de l'équité.

Mais sur leurs pas multiplier les pièges , Sur leurs secrets étendre son regard, Porter sur eux des pattes sacrilèges , Et dans leur sein enfoncer le poignard , De tels délits ne se pardonnent guère, Et leurs auteurs ont tout à redouter.

Que craindraient-ils ? et que peut-on leur faire i'

Répond le roi tout prêt à s'irriter.

— Ce qu'on en t'ait? On les envoie au pape (i);

Dit Goliath. A ces mots le satrape

Grince des dents, écume de fureur.

Puis il s'écrie : Ainsi donc , téméraire , •

Tu t'applaudis d'être à mes vœux contraire!

Sujet perfide, importun discoureur.

De la révolte impétueux apôtre ,

Parle , réponds : ton maître est outragé ,

Doit-il se taire et n'être point vengé ?

Ma femme est morte... — Eh bien, prends-en une autre,

Dit fièrement le vaillant Goliath;

Et sur-le-champ se prépare au combat.

(i) Allusion à un événement fort connu auquel le D. de C. eut beaucoup de part.

CHAWT I. l55

Tels deux lions aux meurtres exerces ,

Les yeux ardents , et les crins hérisses ,

Vont assouvir les dévoranttrs^iaines

Qu'un feu jaloux allume dans leui's veines;

Tels nos rivaux , terribles , furieux ,

Font à l'envi les apprêts odieux,

De leur trépas. Dans leurs pattes ils soufflent;

Leurs dos courbés s'étendent, se boursoufflent.

Impatients de se percer le flanc,

Le noir transport qui dévore leur ame

S'exhale au loin, et leurs yeux teints de sang

Font rejaillir de longs sillons de flamme.

Tout palissait, tout tremblait au sénat. Tout annonçait une affreuse tempête.

Quand tout à coup se lève Grosse-Téte ; C'est le Nestor des conseillers d'état.

Quatre cents fois il a vu la lumière De feux nouveaux éclairer sa paupière.

Son corps se traîne à l'aide d'un fétu. Mais sa sagesse et sa rare vertu N'ont point du temps éprouvé la puissance. Il parle encore avec cette éloquence Dont la douceur captive les esprits. '

O vous, dit-il! ô mes enfants chéris!

Illustres chefs ! chacun de vous possède Un attribut dont il s'enorgueillit; L'un, le pouvoir auquel tout obéit; L'autre , la force à laquelle tout cède. Pourquoi faut-il que ces distinctions Soient de nos maux la funeste origine.''

l56 LA ClIANTELOUPÉE.

Ignorez-vous que vos divisions De cet état vont hâter la ruine P Calmez plutôt cette aveugle fureur, Et désormais , à mes avis dociles , Exécutez des projets plus faciles Dont l'ennemi soit saisi de terreur.

Dans ce recoin, tout au haut de ce poêle, Une araignée a déployé sa toile.

Conseillons-lui de changer ce séjour Pour les beaux lieux où Philis tient sa cour, Que tous les soirs, sur les lambris errante. Elle paraisse en comète effrayante; Que d'autres fois, se glissant sur un fil. Au sein des airs elle soit suspendue, Gomme une épée. A l'aspect du péril, Notre ennemie, interdite, éperdue S'éloignera de ce lieu fortuné.

Mais, pour ouidir une pareille intrigue, 11 faut de l'art. Peut-être qu'Arachné Refusera d'entrer dans cette ligue.

Et choisira, sans la moindre pudeur.

Pour son dîner monsieur l'ambassadeur.

Dans ce danger il faut un grand exemple. Oh! vous , amis, que dans ce jour d'effroi L'état implore et l'univei's contemple , Qui de vous tous acceptera l'emploi De ménager cette aUiance? — Moi, Dit un héros , plein d'esprit et d'audace , Jeune et traînant tous les cœurs après soi. On applaudit. Le roi saute et l'embrasse,

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