‹ Œuvres diverses de J.J. Barthélemy (volume 2)Chapitre 91 sur 115 · CHANT H · texte numérisé non relu

CHANT H

I RiSTES mortels, qui, pour vous rendre heureilït, Employez l'art, épuisez la nature,

Tous vos plaisirs ne sont qu'une imposture Qui vous dérobe à l'objet de vos vœux. Si le bonheur est la santé de l'ame,

II doit régner dans le calme des sens , Dans le concert des désirs innocents, Dans les douceurs d'une paisible vie,

Où sans apprêt, sans crainte, sans envie, Sans y penser, on jouit sans dég•ol^t, (3n rit d'un rien, on s'amuse de tout. Repos charmant, délicieuse ivresse, Où du passé l'on perd le souvenir.

Où rarement on pense à l'avenir.

Où le présent n'a rien qui n'intéresse.

O Chanteloup , ô séjoiu' plein d'attraits! Vous nous faisiez goûter l'heureuse paix Dont j'ai tâché de crayonner l'image.

Quand tout-à-coup ce serpent qui jadis D'Adam et d'Eve altéra le ménage, Vint se glisser dans notre paradis.

CHANT I r. iSg

Mais revenons à notre Alcibiade, A Salisson , qui d'un esprit rassis N'est occupé que de son ambassade.

Il prend un brin de feuille de laurier Qui lui tient lieu "de rameau d'olivier, Puis il saisit une aile détachée , De papillon , et l'ayant dépecée Il en construit un joli caducée.

Il part soudain, sans être retenu

Ni par les cris d'une épouse en furie,

Ni par les pleurs d'une amante chérie.

En quelques sauts le voilà parvenu

Tout près des lieux où la triste araignée

Des moucherons filait la destinée.

Là, quels objets s'offrent à ses regards!

Il aperçoit sur des toiles branlantes

De mille morts les dépouilles sanglantes ,

Des corps flétris et des membres épars ;

Plus loin encor des victimes tremblantes,

Et s'agitant en vain de toutes parts

Pour secouer leurs chaînes accablantes.

Dans le moment qu'immobile, interdit.

Notre guerrier et s'arrête et balance , Le monstre noir se cache, et se blottit, Le suit des yeux , et respire en silence ; Puis, comme un trait, sur la toile s'avance, Mais étonné des symboles de paix Que Salisson a pris pour sa défense.

Il sent calmer ses mouvements secrets , Et sur son dos ayant pris l'excellence

l6f) LA CHAJVTELOUPÉE.

11 la transporte au fond de son palais. Là, dépouillant son naturel farouche, Fidèle aux lois de l'hospitalité, Dans lui festin par ses. mains apprêté, Il lui présente une tète de mouthe.

Et cependant le négociateur, De l'araignée intrépide flatteur, Paraît surpris de sa grâce touchante , Exalte fort sa beauté ravissante , Ses bras si longs et son corps si petit ; Entend finesse à tout ce qu'elle dit.

Et par degrés fait couler dans son ame D'un sot orgueil le dangereux poison.

Pardonnez, reine, au zèle qui m'enflannne , Ajoute-t-il; mais vous, votre maison.

Devez périr par un complot infâme.

Philis, qu'entoure un peuple d'assassins, Hier au soir étouffa de ses mains De noire roi la malheureuse femme.

Ce sort cruel , cet horrible tourment , N'en doutez pas, Philis vous le prépare. Sa voix est douce, et son cœur est barbare. Dans ses fureurs elle a fait un serment Qui de vos maux va devenir l'époque.

Elle disait : Je veux que loup me croque ,' Si désormais l'araignée en ces lieux Ose montrer son aspect odieux.

Cherchez par-tout le noir et vil insecte ; Contre le mur brisez sa race infecte.

Elle parlait de vous en ce moment , Illustre reine , et sa jalonse rage

CHANT II. l6l

Associait le mépris à l'oulrage.

Il faut ou fuir, ou venir proniptement

Par votre aspect conjurer cet orage.

Qu'ai-je entendu? réplique fièrement

Sa majesté. Moi, reine des corniches,

Des modillons, lambris, alcôves, niches.

Abandonner lâchement le séjour

Où je commande, où j'ai reçu le jour!

Moi , qui , plaçant mon trône sur les faîtes ,

Bravai cent fois les éclairs, les tempi^tes,

Qui, tous les jours, sans trembler, sans pâlir.

Reste tranquille au milieu des abyraes !

Non , ce n'est point dans des rangs si sublimes

Qu'une grande ame apprend à s'avilir.

C'est à Philis de ramper sur la terre.

Et c'est à moi de régner dans les cieux.

J'irai demain lui déclarer la guerre ;

Demain j irai me montrer à ses yeux,

Et mes regards , au défaut du tonnerre ,

La forceront d'abandonner ces lieux.

Allez, , allez , dites à votre maître

Que j'aurai soin de venger son honneur.

Et que Philis va bientôt me connaîtie.

A ce discours l'adroit ambassadeur Prend congé, part, revient en diligence, De ses travaux reçoit la récompense.

Et reste affable au sein de la faveur.

Digne rival de Dossat, de Destrade, Charmant Boufflers, après votre ambassade,

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