DE L'ÉDITEUR
J JE dix-scptlônie siècle a jiroduit, non-seiiK-iuenl plusieurs lioiniiics (le génie, mais encore un grand nombre de savants qui nous étonnent, et dont les travaux nous paraissent aujourd'hui surpasser les forces humaines. Si l'on ne savait pas que Meursius, Godefroy, Gérard Vossius , Pétau , Gassondi, Saumaise, Selden , Wallon , Bo- Hiart , Ducange, Batolocri , Tillemont, Herhelot , Ma- !)illon , etc. , eussent seuls conqiosé leurs ouvrages , ou serait tenté de les attrihiu^r à des sociétés entières de littérateurs. Cependant elles ne faisaient alois que de naître; et l'académie des Inscriptions et Belles-Lettres n a fleuri qu'au commencement du dix-huitième siècle.
A cette époque, l'amour de l'étude était fort affaibli en France. Phis les moyens d'apprendre s étaient nuiltipliés, moins on cherchait à en profiter. L'esprit philosophique , ou , pour m'exprimer exactement , l'esprit des philosophes de notre siècle devint ennemi du véritable savoir : on donna aux connaissances qui dépendaient beaucoup de la mémoire, le nom d'érudition;
et aux personnes qui les cultivaient, celui d'éruJits. Ce dernier fut bientôt un terme de mépris dans la l)ouche des beaux esprits et des gens à calcul (i). Les uns et les autres, se préférant à tout, et s'estimant eux seuls , auraient voulu ne laisser subsister que leurs propres écrits. Ainsi, la fureur de la destruction les animait sans qu'ils s'en aperçussent, et devait tôt ou tard se manifester avec plus de force , et ramener un jour les ténèbres de la barbarie.
Dans une pareille conjoncture, l'existence d'une société , composée de savants livrés à l'étude de tous les monuments religieux, philosophiques, littéraires et historiques, de même qu'à celle des langues originales qui servent à les entendre ou à les expliquer, était absolument nécessaire. L'académie des Inscriptions et Belles- Lettres offrait parmi nous le modèle de cette société conservatrice. Elle ouvrit son sein aux hommes les plus instruits de la nation, à ceux qui n'avaient pas encore perdu le goût des occupations sérieuses; elle empêcha qu'ils ne mourussent sans successeurs, en proposant des prix qui excitaient lémulation , et en inspirant la noble ambition de les remplacer; enfin, elle sauva leur nom de l'oubli , par le recueil de ses mémoires , que les au-
(i) Le comle d'Argenson insistait pour que Yaucanson fût reçu à l'académie des Sciences; Réaumur lui dit: « Monsei- « gneur, il n"a fait que de belles machines. >< — « Eh bien, ré- « pliquu le ministre, il fera un géomètre, et vous le recevrez. »
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très peuples de l'Europe nous envient, et ({ui passera indubitablement à la postérité.
Barthélémy a contribué à ce précieux recueil, nu)ins par le nombre et l'étendue de ses ouvrages que par les vues et les découvertes dont ils sont remplis. Il y mettait beaucoup d'importance, et les regardait comrne le litre le plus solide de sa gloire. Son J^qyage (V Anàcharsis n'était, à ses yeux, qu'une tentative pour faire renaître le goût de la saine érudition , la venger du dédain philosophique , et montrer toute l'utilité qu'on en peul retirer. Le reste de ses écrits , que nous publions aujourd'hui , sont , en quelque sorte , de simples fragments , mais dignes d'être conservés. Différentes circonstances engagèrent Barthélémy à les composer. C'est aux sollicitations de l'amitié que nous devons les recherches sur le partage du butin chez les anciens peuples; il les entreprit pour satisfaire aux questions de M. Stanley, chargé de négocier, de la part du ministère anglais, en 1761, la paix avec la France, et qui fut depuis mendjre de la chambre des communes. Sa lettre judicieuse, qui donne lieu à la réponse savante de Barthélémy, fera connaître suffisamment l'objet de ces questions. Il inqiorte néanmoins d'avertir que celui-ci n'avaii achevé que la première partie de cette même réponse, et qu'il était si peu content des deux autres qu il voulait les jeter au feu. En ayant été détourné, il écrivit sur l'enveloppe: -< Il « faudrait les revoir, et discuter de nouveau la matière, cjui ne présente d'ailleurs ni conclusion certaine, ni
« intérêt bien pressant. Je les ai gardées pour les mettre « à la disposition de quelque homme de lettres qui vou- « drait traiter ce sujet. » En conséquence , on s'est contenté de faire un court extrait de ces recherches qui auraient seules formé un gros volume.
Dafis un voyage d'Italie, fait en 1755 et 1736 aux fi-ais dif gouvernement , Barthélémy rassembla une foule d'observations en tout genre , transcrivit un nombre prodigieux d'inscriptions , et examina avec beaucoup d'exactitude tout ce qui concerne la littérature ancienne et les arts. Deux excellents mémoires , l'un sur les anciens monuments de Rome , et l'autre sur la mosaïque de Palestrine , furent le premier fruit de ce voyage. Il a laissé encore dans ses porte- feuilles des matériaux trèsconsidérables sur beaucoup d'objets intéressants j mais lui seul aurait pu revoir ces fragments précieux, en remplir les lacunes, et les rédiger avec succès. Il avait eu d'abord ce dessein, et commença à l'exécuter; dans la suite, il s'en dégoûta, et le peu qu'il en reste ne se trouve pas même complet. Il m'a fourni pourtant quelques articles dont le principal est la description abrégée de la galerie de Florence; ceux qui suivent, à l'exception de ce qui est relatif au Panthéon , aux Thermes de Titus, et à l'arc de Suse, rédigé d'après ses notes, sont tirés du brouillon des lettres qu'il écrivait, pendant son voyage, au comte d'Argenson. Ces morceaux doivent, sans doute, faire regretter que nous n'ayons pas de la main de Barthélémy tout l'ouvrage ; il aurait été utile
UELEDITEIIR. n
aux artistes , instructit pour les gens de iettres , et agréa- I4e à la plupart clés lecteurs. •
Les articles, concernant les peintui'es mexicaines, les antiquités péruviennes , et la eonservation des monuments en FraBce , achèvent de faire connaître l'étendue des vues de Barthélémy. Enfin, cette cinquième section de ses œuvres diverses est terminée par un essai assez singulier sur une nouvelle histoire romaine. Il y tourne en ridicule les écrivains qui ont compilé sans discernement les f'ahles qui couvrent le hcrceau de Rome. Cette espèce de parodie est faite avec esprit, et doit servir de leçon ou d'avertissement.
Cela ne suffisait pas ; il fallait aussi montrer l'abus qui se reproduisait continuellement, et sous toutes les formes, d'une érudition empruntée et mensongère, pour accréditer des systèmes toujours plus ingénieux que vraisemblables, et dont les conséquences devaient anéantir les traditions les moins incertaines, renverser les anciens monuments, replonger dans le chaos les éléments de l'histoire , sous le vain prétexte de les en tirer ; des systèmes dénués de fondement et sans appui , fruit des longs rêves de l'ignorance ou du charlatanisme; des systèmes à la lois destructeurs et destructibles dont rien n'arrêtait les progrès contagieux. Barthélémy eut encore l'idée d y mettre quelque obstacle , avec l'arme qu'il avait déjà employée , celle de la parodie ou du ridicule. 11 imagina d'expliquer le roman de Don Quichotte d'une manière allégorique ; et au moyen fie rapprochements , de con-
8 AVERTISSEMENT DE l'ÉDITEUR,
jectures et d'étymologies , il paraissait démontrer que cet ouvrage original n'était qu'une traduction d'un ancien livre des Égyptiens, renfermant tous les mystères de leur religion. J'ai entendu avec autant de plaisir que de surprise les développements de cette idée ; malheureusement Barthélémy avait négligé de la mettre par écrit; du moins on n'en a trouvé aucune trace dans ses papiers.
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