PRONONCÉ DANS I.A SEANCE PUBLIQUE J)E I- ACADEMIE FRANÇAISE
i ouR rendre à la mémoire de M. Reauzée un hommage digne de vous et de lui , il suffirait de dire qu'il vous avait inspiré une haute estime, et qu'il vous a laissé des regrets sincères ; mais un devoir que je chéris, m'engage à vous entretenir, pendant quelques moments, de ses travaux et de ses vertus. Dès sa jeunesse , les sciences exactes attirèrent son attention , qui bientôt se fixa toute entière sur les langues anciennes et modernes. La méthaphysique de la grammaire offrait à ses regards une vaste région, rarement fréquentée par les voyageurs, couverte, en certains endroits, de riches moissons, en d'autres déroches escarpées ou de sombres forêts. M. Beauzée y fit un long séjour, la parcourut dans tous les sens, et en publia une description circon-
stanciée, sons le titre (\e grammaire générale; persuadé que les lois du langage dérivent d'un petit nombre de principes généraux qu'il avait retrouvés dans toutes les langues, il remonte à ces premiers principes, et, les appliquant aux cas particuliers, il en fait sortir une foule de préce|)tes lumineux. Au milieu dé tant de discussions arides et d'idées abstraites, on a de la peine à le suivre ; mais on est toujours forcé d'admirer la fmesse de ses vues, ou l'intrépidité de son courage.
Peu content d'avoir développé le mécanisme des langues , il s'occupait souvent de l'appréciation des signes de nos pensées, moins importante sans doute, mais aussi moins dangereuse pour notre repos que l'appréciation des biens et des maux de la vie.
Séparer, dans chaque expression , les idées accessoires de l'idée principale qui lui est commune avec d'autres expressions , est une des nombreuses qualités de l'esprit humain , refusée quelquefois au génie, souvent suppléée par l'éducation ou j)ar l'usage du monde ; c'est elle qui choisit le mot [)ropre , qui fournit des définitions exactes, et qui répand de l'intérêt sur le style soigné et même sur la conversation négligée. M. Beanzée discernait les caractères distinctifs des synonymes , comme un œil perçant découvre les nuances presque imperceptibles d'une couleur ; ce talent et de longues méditations lui dévoilèrent insensiblement tous les mystères de la langue française. Quand il enrichissait notre Httérature de productions étrangères, c'était un interprète fidèle
a88 DISCOURS.
et plein de ressources ; quand il fallait s'expliquer sur des difficultés relatives à l'art de la parole , c'était un législateur dont on respectait les décisions. Cependant il se déliait de ses forces : en donnant une édition des synonymes de l'abbé Girard , il y joignit quelques, articles de sa composition , et il en fit des excuses.
Sa supériorité lui donnait des droits à la modestie. La simplicité était dans ses manières, parce qu'elle était dans son cœur ; comme il ne s'était point familiarisé avec les formes séduisantes de la société , on pouvait compter sur sa parole et sur ses actions. Doux, sensible, plus indulgent pour les autres que pour lui-même, il semblait ne suivre, dans ses rapports avec eux, que l'instinct de la bonté; dans tout ce qui lui était personnel, que l'instinct de la vertu.
La fortune, en lui refusant ses dons, n'avait laissé à son courage que de trop fréquentes occasions de s'exercer : heureux néanmoins parce qu'il n'eut besoin que de ses plaisirs , bornés au goût des lettres et aux douceurs de l'amitié. Quels charmes répandaient sur ses jours cette communication d'idées et de sentiments, ces liaisons intimes qui le rendaient si assidu à vos séances 1 liaisons dont j'ai trouvé de si beaux modèles dans une autre compagnie savante , où la confiance et l'union régnent au milieu des plus profondes connaissances , où je ne sais quel motif m'attire le plus, si c'est le désir d'écouter mes maîtres, ou ceksi de voir mes amis.
M. Beauzée n'est plus, et je connais mieux que personne la perte que vous avez faite. Le jour où
1) r r> A K T II i' I. F M \ . >.8()
vous daignâtes ni'accorder sa place, je sentis, dans toute son étendue, le prix de ce bienfait : poiir- (juoi faut-il qu'aujourd'hui ina reconnaissance soit mêlée d'inquiétude ?
La Grèce avait ménagé deux triomphes aux athlètes qui se distinguaient dans ses jeux solemnels. Au moment de la victoire , le héraut proclamait leurs noms, ({ue des milliers de voix élevaient jusqu'aux cieux : quelques jours après, tous les vainqueurs étaient couronnés dans une cérémonie pompeuse au bruit des instruments, aux applaudissements réitérés d'un peuple immense ; mais du moins ils pouvaient supporter une gloire qui n'exigeait pas une nouvelle épreuve, et qui, leur étant commune à tous, n'arrêtait les regards sur aucun d'eux en particulier. Maintenant ils restent fixés sur l'orateur , à qui ils semblent demander compte de votre choix. Ce concours si flatteur de témoins si éclairés, ce silence, cette attente , les préventions même trop favorables, tout sert a l'intimider ; tout , dis-je , jusqu'à des ressouvenirs qui se présentent tout à coup à son esprit. C'est dans ce palais de nos rois, dans cette salle, du lieu même où je suis assis, que, depuis plus d'un siècle, les plus grands génies et les plus beaux talents ont signalé lem avènement à l'Académie, les uns en célébrant la gloire de vos augustes protecteurs , les autres en répandant un nouveau jour sur la littérature et sur la philosophie. Comment oserai.s-je donc, messieurs, devant vous , et après vous, retoucher des tableaux ->. 19
aqo Discoius
que vous avez finis, ou traiter des sujets que vous
avez épuisés ?
Dans cette confusion d'idées, je cherche à me rassurer, non sur un ouvrage qu'on a daigné recevoir avec indulgence, mais sur un titre qu'on ne saurait ni me contester ni m'envier, sur près de soixante ans de travaux consacrés à des études longues et pénibles. Non , messieurs, nous ne rougirons point, vous, de m'avoir accordé vos suffrages, moi, de les avoir sollicités. Vous avez prouvé de nouveau qu'il n'est aucun genre de Httérature qui échappe à votre vigilance. Ceux qui désormais entreront dans la carrière avec plus de zèle que de talent , apprendront , par mon exemple , que de grands efforts pourront un jour leur mériter une récompense qui honorera leur vieillesse , et leur fera partager le surcroît de gloire qui doit infailliblement rejaillir sur les lettres.
Les lettres et la gloire ! Puis-je, dans le sanctuaire où elles reçoivent le même encens, prononcer leurs noms sacrés sans leur offrir un tribut d'admiration et de reconnaissance , sans publier les 'bienfaits quelle répandront encore sur le genre humain !
Il a toujours existé une classe , ou plutôt une famille de citoyens respectables, qui, de génération en génération , s'est dévouée à la poursuite du bien public. Dès son origine , les peuples étonnés la crurent inspirée des dieux. C'est elle qui , par la douceur de ses accents , attira les hommes du fond des forets, et qui, après avoir développé leurs facultés
DK DARTIlKLi: !\1 V. >( ) I
intellertiielles, employa la séduction du langage et raïUorité de la raison , pour Ws retenir dans les liens d'une dépendance mutuelle ; famille depuis longtemps exposée aux vicissitudes des choses humaines» tour à tour persécutée et triomphante, chérie des bons princes, à qui elle inspirait des vertus, détestée des tyrans , qui redoutaient jusqu'à son silence; famille aujourd'hui tranquille et florissante ; tenant, chez les peuples civilisés, à tous les ordres de citoyens ; fière de lire dans ses fastes immortels les noms de César, de Marc-Aurèle et de Frédéric; plus fière d'y trouver ceux d'Homère, de Newton, de Montesquieu et de tant d'autres grands hommes, associés, pendant leur vie, au ministère de l'instruction, et devenus, pour la postérité, les représentants de leur nation et de leur siècle.
Je parle comme ces vétérans qui, au souvenir du corps où ils ont passé leur vie, s'enorgueillissent des héros qu'il a produits et des services qu'il a rendus à l'état ; vous me le pardonnerez, messieurs. J'ajoute que si les lettres ont eu tant d'obstacles à surmonter, il faut s'en prendre uniquement au hasard , dont les lentes faveurs ne nous ont dévoilé le secret de l'imprimerie que vers le milieu du quatorzième siècle. Avant cette époque, qui devait tôt ou tard changer la face des choses, l'extrême rareté des livres opposait un obstacle invincible aux progrès delà doctrine. Dans cette Grèce, que je cite encore , et que je ne saurais oublier sans être accusé d'ingratitude , lorsque des vérités importantes se révélaient à l'homme de génie , ne pouvant se produire au grand jour , elles
•Ityl m SCO Lits
S(> (lessécliaieut et pt'iis.saieiit comme ces j)laiites qm ne sont jamais exposées aux rayons du soleil. Anjourd'hui chaque découverte, annoncée solennellement, réveille tous les esprits, se perpétue par Tadmirationou par l'envie, et se transmet dâge en a^e, avec le nom tle son auteur, avec les nouvelles découvertes qu'elle a tait éclore.
Autrefois on citait les souverains ou les particidiers qui avaient formé des collections de livres. Lorsque Xerxès enleva la petite bibliothèque de Pisistratre , ce fut une perte immense pour Athènes ; et quand le calife Omar ordonna de brûler la bibliothèque d'Alexandrie, ce fut une perte irréparable pour toutes les nations. Aujourd'hui, si la iianuïie dévorait la plus riche bibliothèque de l'Europe , les lettres ne perdraient qu'un petit nombre de livres uniques, qui ne sont nullement nécessaires , puisqu'ils sont si rares.
Dans ces anciennes républiques , où une multitude ignorante décidait des plus grands intérêts sans les connaître, le sort de l'état dépendait souvent de l'éloquence ou du crédit de l'orateur ; c'est ainsi que le jeune Alcibiade entraîna follement les Athéniens à cette fatale expédition de Sicile , et que les conseils de Démosthène furent presque toujours préférés à ceux de Phocion. Aujourd'hui, les discussions par écrit, si faciles a multiplier, ramènent bientôt les opinions qu'avaient égarées les discussions de vive voix, et l'ignorance ne peut plus servir d'excuse à l'erreur.
Tels sont en partie les avantages que nous de-
ni: Il V K TII KF IMI Y. 9.f)l
vous à Tart de l'itTiprimerie. Il avail lallii dos milliers d'années pour ouvrir aux nations le coniineree des idées ; il a fallu plus de deu\ cents ans pour l'étendre en le délivrant des lois prohibitives. Nulle Jouissance ne pourra dans la suite suspendre soîi acli\ité. Ces nombreux dépots des productions de l'esprit , cette foule d'institutions en fa\cur des sciences et des arts, l'estime accordée aux eflorls, la gloire attachée aux succès, et cette flamme dévorante qui tourmentera les aines tant cpi il restera une vérité à découvrir, tout annonce la stabilité d(î l'empire des lettres.
Ils ne re\iendront plus ces longs inter\alles de temps, où la nature en silence semblait réparer ses forces, et travailler en secret à une nouvelle génération d'intelligences bientôt ensevelies dans l'oul>li. Un jour éternel s'est levé, et son éclat, ton jours plus vif, pénétrera successivement dans tous les climats. (;liaf|ue siècle, héritier des vérités du siècle précédent , aura soin de les rendi-e avec usiirr au siècle qui doit le suivre. L(!s triomnlu's du jnaiivais goût seront |)assagers, puisque les modèles du bon goût subsisteront toujours. Il paraîtra peutêtre moins de génies, mais des écrivains estimables ne cesseront de s'armer pour la défense des lois et des mœurs.
Nous devons l'augurer d'après le spectacle qui, depuis quelques années frappe nos legards. L'aujour des lettres et l'esprit de bienfaisance senibh'iit agiter, deconcert, la société ; on court, pour ainsi dire, à la conquête des connaissances et des.
vertus, comme on courait, il y a deux siècles, à la conquête des trésors du Nouveau-Monde. Des hommes de bien , et c'est maintenant le titre le plus cher à leurs yeux , se sont ligués pour subvenir aux besoins de l'indigence. Les sociétés littéraires ont vu leurs travaux s'ennoblir, et leur domaine s'accroître. Il faut , pour se présenter aux concours qu'elles ont établis , tantôt remonter aux principes de la morale, tantôt découvrir dans l'histoire des exemples ou des leçons ; d'autres lois proposer de nouvelles vues sur la médecine, l'agriculture, le commerce, l'industrie et les arts. Vousmêmes , messieurs , vous avez été revêtus de la plus touchante des juridictions, et c'est à votre tribunal qu'on vient dénoncer , non des écrits dangereux ou des actions criminelles, mais des ouvrages utiles et des vertus obscures.
Quelles seront désormais les bornes de nos découvertes? La voix de l'humanité parviendrat-elle à se faire entendre de tous les cœurs, et la raison plus éclairée, suffira- t-elle pour maintenir par-tout l'harmonie et le repos? Qu'il me soit permis de renvoyer la solution de ce problème à l'expérience des siècles à venir , et d'observer seulement que les lumières, en dépouillant les passions des préjugés, qui semblent justifier leurs excès, opèrent le plus grand des biens qu'on puisse procurer aux hommes , celui de diminuer la masse de leurs maux.
La France va sans doute se ressentir de cet heureux effet: elle voit ses représentants rangés autour de ce trône d'où sont descendues des paroles de
consolation , qui n'étaient jamais tombées de si liant, et qui ont laissé dans les cœurs inie impression profonde. Ils sont venus poser les fondements inébranlables de la félicité publique. Jamais entrej)rise de plus grande importance et de plus difficile exécution ; mais aussi jamais assemblée nationale ne réunit plus de talents , d'instructions et de courage; et, comme s'il était dans Tordre des destinées que le plus beau des projets fût secondé par les plus favorables circonstances, il a fallu qu'il fût formé sous un roi, le meilleur citoyen de son royaume, dans une nation chez qui l'amour du bien est aussi ardent que celui de la gloire, et dans un siècle où l'art de penser a le plus médité sur l'art de gouverner. C'est sous de pareils auspices que s'achève un ouvrage qui doit être le comj)lément des plus sages constitutions, et la preuve la plus éclatante i\u progrès des lumières,